Solennité de la Toussaint

La porte du ciel

La fête de Toussaint est comme une porte qui s'ouvre,
comme un voile qui serait soulevé pour découvrir la beauté du ciel.
Le ciel est resplendissant de beauté, en effet,
et d'abord parce que Dieu est la source de toute beauté :
là où Dieu règne, même la souffrance est transfigurée,
même la faiblesse et la finitude sont revêtues de l'éclat de la sainteté.

Le ciel est beau, parce que les habitants du ciel sont beaux.
Que ce soient les saints ou les anges, tous ont été illuminés par la gloire de Dieu,
tous sont le reflet sublime du Dieu un et plein d'amour.

Pour ce qui est les anges, rien d'étonnant, nous semble-t-il.
Mais pour les saints, c'est une autre histoire :
qu'un homme, ou une femme, bien humain et donc marqué par la laideur du péché,
devienne éblouissant de gloire,
voilà qui n'est pas sans question...
On voudrait demander, un peu comme la vierge Marie à l'ange Gabriel :
comment cela va-t-il se faire, puisque je suis un homme pécheur ?

C'est bien ce mystère que la liturgie de ce jour nous donne à goûter.
Non pas seulement à contempler, mais à savourer déjà un peu, par anticipation,
afin qu'en en ayant déjà le goût, nous puissions avancer d'un pas ferme vers le but.

Saint Jean, dans la première lecture,
voit la foule des saints debout devant le Trône de Dieu et devant l'Agneau ;
il voit par anticipation ce que les chrétiens de tous les temps doivent devenir.

Le même saint Jean, dans la deuxième lecture, affirme qu'à l'avènement du Christ,
nous lui serons semblables parce que nous le verrons tel qu'il est ;
il exprime ainsi le chemin à prendre pour cette aventure de la sainteté,
car le chemin vers la sainteté, c'est l'homme Jésus, celui que nous devons contempler.

Enfin, quand Jésus, dans l'évangile, proclame les Béatitudes,
il fait pour nous le portrait de l'homme passé au creuset de la Passion,
et c'est celui-là qu'il appelle bienheureux !

Mais en méditant cette invitation à devenir des saints,
nous choisirons de demeurer dans la mélodie des béatitudes.
Les béatitudes sont comme un chant, une litanie,
 

où sans cesse Jésus redit : Heureux...

Jésus invite au bonheur, et à rien d'autre.
Et le bonheur qu'il décrit est même le seul vrai bonheur qui puisse être.

Ce bonheur dans lequel nous sommes invités à entrer a un nom :
il s'appelle le Royaume des Cieux.
Or la promesse du Royaume, étonnamment, n'est pas conjuguée au futur.
Jésus ne dit pas : heureux serez-vous, car à la fin des temps, le Royaume sera à vous,
mais : Heureux les pauvres de cœur, car le Royaume des Cieux est à eux.

Un bonheur, donc, qui commence dès à présent, et qui ne cesse de grandir, de se déployer.

Le but, donc, nous le connaissons : c'est le Ciel.
Le point de départ, nous le connaissons aussi : c'est chacun de nous, c'est une humanité pécheresse.
On part toujours de là où on en est : nul besoin de chercher autre chose.

Il nous manque encore le chemin.
Et on imagine bien que ces béatitudes, que Jésus déclame solennellement, doivent être l'itinéraire.
Mais c'est un peu comme quand il parle en parabole : ce chant des béatitudes semble paradoxal,
et son sens paraît énigmatique.

La clé d'interprétation consiste à comprendre que ce que décrit ici Jésus,
c'est l'homme qu'il va devenir lui-même,
il brosse son propre portrait tel qu'il sera au bout de sa mission, sur la croix du calvaire.
Et ainsi qu'il le dira ailleurs, celui qui veut le suivre devra renoncer à lui-même et marcher à sa suite jusque là, jusqu'à la croix.
C'est cet homme-là qui est bienheureux.
Cet homme-là qui suit Jésus jusqu'à lui ressembler, et qui entre ainsi dans le Royaume du bonheur.

Une traduction est toujours un peu réductrice.
En français, on court toujours le risque de comprendre les béatitudes de manière trop statique...
Ce n'est pas l'esprit dans lequel Jésus s'adresse à nous.
Quelqu'un a même choisi de ne pas traduire le mot grec par heureux, mais : En marche !
C'est bien ainsi qu'il faut accueillir ce que Jésus est en train de nous confier :
En marche, levez-vous et suivez-moi !
Venez à moi et engagez-vous sur le chemin que je vous ouvre,
comme des pèlerins en marche sur le sentier du bonheur et de la vie en plénitude.

Tout pèlerin sait bien, de fait, que le bonheur ne se conjugue pas avec la paresse et la mollesse,
que le chemin qui fait jubiler le cœur est aussi un chemin d'effort et de souffrance.
Osons contempler Jésus qui se présente à nous tout à la fois comme la porte du bonheur
et comme le chemin du ciel.

Jésus, sur la croix, est le pauvre par excellence : il est dépouillé de tout, abandonné par tous,
il a tout donné et il ne lui reste absolument rien.
Heureux les pauvres de cœur,
heureux ceux qui marchent à la suite du Christ en laissant peu à peu tout ce qu'ils ont,
toutes leurs certitudes, jusqu'à être nus et ne posséder que leur confiance en Christ.

Jésus, sur la croix, pleure sur les hommes égarés et enfermés dans le péché.
Il a pleuré sur Jérusalem parce qu'elle a refusé de reconnaître en lui le salut.
 

Heureux ceux qui pleurent,

heureux ceux qui voient le monde avec les yeux de Jésus, et que le péché meurtrit.

Jésus, sur la croix, est enveloppé d'une immense douceur,
d'une tendresse que la souffrance n'arrive pas à voiler.
Heureux les doux,
heureux ceux que la marche avec le Christ a tellement érodé  et façonné
que tout, en eux, s'exprime dans la tendresse et la bienveillance.

Jésus, dans sa Passion, est sans compromission avec l'injustice et le mensonge.
 

Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice,

en marche, ceux qui ne peuvent supporter la duplicité, ni l'indifférence devant la misère,
sans pour autant succomber à la violence ou la révolte.

Jésus, avant sa mort, pardonne à ceux qui le crucifient.
 

Heureux les miséricordieux,

heureux ceux qui voient le péché à travers les yeux de l'amour, à travers les yeux de Jésus.

Jésus, devant l'épreuve, refuse jusqu'au bout de se détourner de la volonté du Père.
 

Heureux les cœurs purs,

en avant, vous qui redevenez comme les enfants, sans jamais vous départir de la confiance en Dieu.

Jésus crucifié, devant le déchaînement de la violence, demeure le Prince de la paix.
 

Heureux les artisans de paix,

levez-vous, les combattants dont les seules armes sont celles de l'amour et du pardon,
de la vérité et de la foi.

Jésus est calomnié, condamné, insulté, humilié ;
lui qui est Dieu, le voilà renié et crucifié comme un usurpateur.
Heureux si l'on vous insulte à cause de lui,
ne reculez pas devant les oppositions,
et même devant la perspective du martyre pour le service du Christ.

Car ce chemin-là, le Christ l'a ouvert pour vous.
Sur ce chemin, il est là, vous ne le trouverez jamais plus présent qu'en ce lieu qu'il a lui-même tracé.
Cette route semble n'être qu'un chemin de ronces,
mais sous le voile des épreuves, il y a l'amour.
Dans la plaie des souffrances, c'est un vin de délice qui coule et qui embaume.
C'est un miel de bonté qui réconforte et donne des forces.
C'est un baume de tendresse qui se pose sur le monde pour le restaurer.

Les saints ont tous emprunté ce chemin-là.
Ils sont tous passés par la grande épreuve qui ressemble à un pressoir de la mort,
mais qui s'avère être un passage abrupt vers les grands espaces du ciel.

N'ayons pas peur de quitter un pseudo confort qui ne donne pas le bonheur.
Le bonheur, c'est de donner sa vie afin qu'elle porte un fruit d'éternité.
Les saints que nous fêtons aujourd'hui nous ouvrent cette espérance pleine de joie.
Levons-nous, nous aussi,
mettons-nous en marche à la suite du Christ sans craindre de passer par la croix.
La croix est la porte du ciel,
le chemin qui y passe nous ouvre dès à présent au bonheur.

Heureux sommes-nous si nous entrons par la porte étroite des Béatitudes.
Réjouissez-vous, soyez dans l'allégresse,
car Dieu a voulu que nous soyons appelé enfants de Dieu, et nous le sommes.
Dès lors, en marche vers la vraie vie !

Méditer la Parole

1er novembre 2016

Sainte Marie-Madeleine, Vézelay

Frère Grégoire

 

Frère Grégoire

Lectures bibliques

Apocalypse 7,2...14

Psaume 23

1 Jean 3,1-3

Matthieu 5,1-12