Solennité de la Toussaint 

Parler du bonheur ?

Qui oserait aujourd’hui parler du bonheur ?
Les hommes et les femmes de tous les temps,
de toutes les races, de toutes les cultures y aspirent.
Et combien peuvent prétendre y avoir goûté ?
La quête du bonheur nous met en route
mais quand il semble à notre portée, il nous échappe
nous laissant avec un goût amer d’inaccompli.

Avouons qu’on a peur d’entendre parler du bonheur
car il est trop facile de se leurrer, d’être trompé,
de tomber dans un piège.
Pourtant la liturgie de cette fête de Toussaint
n’hésite pas à nous faire entendre des paroles de Jésus
qui reprennent à neuf reprises
le même terme : heureux !
N’oublions pas qu’il s’agit
du premier enseignement de Jésus aux foules.
Autant dire que ses paroles sont le fruit
d’un long mûrissement.

Heureux ! proclame-t-il.
Il ne parle pas d’un bonheur lointain et perdu.
Heureux car le Royaume des cieux est à eux.
Si forte est sa promesse,
pour les affligés, les affamés,
les miséricordieux, les pacifiques,
que le futur est déjà en train de se réaliser.
La terre est à eux,
la vision de Dieu est pour eux,
la consolation est en eux.

Le fruit des Béatitudes n’appartient pas
à l’homme mais à Dieu.
Qui peut prétendre en effet être maître du Royaume ?
Ou obtenir par lui-même la vision de Dieu ?
Tout au plus, l’homme peut-il maîtriser
_ du moins le croit-il parfois _
les causes qui rendent accessible ce bonheur promis.
Alors on se fait pauvre, on se bat pour la justice,
ou on est artisan de paix afin d’être appelés fils de Dieu,
de posséder la terre et d’être consolés.
Mais si c’est moi qui décide la pauvreté que je dois tenir,
j’ai déjà ma récompense.
Et saint Paul nous avertit que l’on peut distribuer
tous ses biens en aumône sans l’ombre de la charité.
Si c’est moi qui définis la paix dont je suis l’artisan,
j’ai déjà ma récompense.
On peut s’approprier les Béatitudes
et se donner bonne conscience.
Mais serons-nous véritablement heureux pour autant ?

Or le problème n’est pas de vivre l’Évangile.
Il est de vivre évangéliquement l’Évangile.
Il y a des générosités, des engagements
qui se parent des paroles du Christ
pour s’en approprier et en coloniser les vertus.
Et au nom de la justice,
on remplace les bourreaux que l’on voulait abattre ;
et au nom de la paix, on se lance
dans des guerres que l’on voulait condamner.
Comme si le seul fait de devenir
les maîtres de la justice et de la paix
nous autorisait les exactions qu’hier on condamnait.

Les Béatitudes ne nous parlent pas
d’un bonheur dont nous serions les maîtres,
elles ne nous parlent pas d’un bonheur en autarcie.
Car si le bonheur dépend de moi,
il ne sera qu’à ma mesure et selon ma seule valeur
Il sera étroit et fugace.

En fait, les Béatitudes ne sont  pas issues
de notre soif de bonheur.
Elles sont le véritable bonheur
parce qu’un autre nous les dit.
Nous ne sommes pas à nous-mêmes
la source de notre bonheur.
Cet autre, c’est le Christ.
C’est lui qui détient la clef de compréhension des Béatitudes,
c’est lui seul qui nous fera voir le bonheur
sans nous tromper.

Le Christ dit les Béatitudes parce qu’il les a vécues.
Il est le pauvre, lui qui de riche qu’il était
a vécu en pauvre afin de nous enrichir de sa pauvreté même.
Il est l’assoiffé de justice, le miséricordieux
car en lui, Dieu se réconciliait le monde.
Il est le cœur pur, l’artisan de paix
car il nous apporte la vision de Dieu
et il voit Dieu parce qu’il connaît le Père.
Déjà la montagne des Béatitudes
fait signe à la montagne de la croix.
Nous devons fixer les yeux sur le chef de notre foi
qui la mène à sa perfection, Jésus,
qui nous a aimés jusqu’à la croix (He 12,2).
Ce que le Christ dit, il le fait et il le vit.
Seulement il ne vit pas les Béatitudes de l’extérieur
comme une règle de sagesse qu’un jour il se serait fixé.
Il vit les Béatitudes car il est heureux, bienheureux.

On ne peut comprendre les Béatitudes
si on les sépare de cette jubilation du Christ
qu’il ressent en connaissant le Père comme le Père le connaît.
On ne peut comprendre les Béatitudes
si on ne remonte pas au secret même du Christ
dont la vie est d’être un avec le Père,
de le connaître et de le révéler.

Par conséquent, les Béatitudes nous décrivent avant tout
la personne même de Jésus,
cette allégresse intime qui ne cesse de l’habiter
parce qu’il est le Fils d’un tel Père.
Parce que Jésus échange avec son Père
une joie insondable, il ne peut rien dire de plus beau
que ce qu’il est lui-même, c’est-à-dire heureux.

Heureux parce qu’il voit le Père et le connaît.
Heureux, parce qu’étant Fils et totalement Fils,
il est le pauvre.
Heureux, parce qu’étant dans le sein du Père,
il est en paix avec Dieu et avec lui-même.
Heureux, parce qu’étant dans l’Amour du Père,
il est Miséricorde.
Heureux, parce qu’étant envoyé par le Père,
il a faim et soif de nous faire connaître l’Amour de Dieu.
Heureux, parce que crucifié en croix,
c’est encore l’Amour qui l’anime,
qu’il nous donne et qu’il manifeste.
Heureux, Bienheureux le Christ : il n’est que Béatitude.
Il est la Béatitude.
Et cette joie, cette allégresse qui l’unit à son Père à profusion,
il l’a répandue sur nous par l’Esprit Saint qui nous est donné.
Car personne ne peut dire connaître Dieu,
si ce n’est dans l’Esprit qui scrute
jusqu’aux profondeurs de Dieu.

En ce jour où nous célébrons en une seule fête
tous les saints, nous tournons nos regards
vers tous ces hommes et ces femmes, connues ou inconnues,
ces amis de Dieu qui ont choisi
de se laisser totalement habiter par le Christ.
Ils ont connu le vrai bonheur
qui est d’être en communion avec lui,
de faire corps avec lui
car ils ont laissé l’Esprit Saint animer leur vie.

La sainteté consiste à appartenir au Christ.
À essayer de le suivre dans une marche
au jour le jour, sans cesse en devenir.
Ce qui n’est que commencé et encore si imparfait ici-bas
s’achèvera cependant et se perfectionnera là-haut.
Alors, comme l’écrit si magnifiquement saint Augustin :
«Là nous nous reposerons et nous verrons.
Nous verrons et nous aimerons.
Nous aimerons et nous chanterons.
Voilà ce qui sera, à la fin, sans fin.
Car quelle autre fin aurions-nous sinon de parvenir
ensemble au royaume qui n’aura pas de fin».
(La Cité de Dieu, L. XXII, XXX,5)
Il n’y a que dans la sainteté que le bonheur nous est donné.

Seigneur, fais que nous soyons donc saints. Tous saints.
Tous ensemble, tes enfants et tes amis.

 


(Inspiré d’une homélie de Mgr Albert Rouet, Saint-Gervais, Toussaint 1991)

Méditer la Parole

1er novembre 2016

Saint-Gervais, Paris

Frère Jean-Christophe

 

Frère Jean-Christophe

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