Solennité du Christ Roi - C

Un roi de miséricorde

Qui est-il ce roi que nous célébrons 
au terme de cette année liturgique
qui marque aussi la clôture
de l’année jubilaire de la miséricorde ?
«Jésus, souviens-toi de moi  
quand tu viendras dans ton Royaume»,
supplie le larron crucifié avec Jésus.
Jésus, proclamé roi alors qu’il meurt
sur la croix du Calvaire… avons-nous bien entendu ?
Quel est donc le Règne qu’il est venu instaurer
en agonisant de la sorte au Golgotha ?
Où sont donc sa gloire, sa puissance ?
Pour comprendre un peu le mystère de sa royauté,
il nous faut «contempler le Transpercé» (Za 12,10 ; Jn 19,37).
Dis-nous donc toi-même, ô Christ,
où est la lumière qui éclaire ton règne ?

Le Christ du Calvaire nous révèle tout d’abord
qu’il règne en portant les fardeaux du monde.
Le frère en humanité sur qui s’abat un malheur
est souvent perçu comme un étranger.
Il est ce que je ne suis pas :
malade, chômeur, abandonné, …
Il fait une expérience difficilement communicable
et souvent incompréhensible
car il est mené par une histoire
qu’il ne maîtrise pas mais qui le conduit
en des endroits où il ne voudrait pas aller.
Il est «aliéné», c’est-à-dire placé ailleurs.
Comment franchir la distance ?
Comment demeurer avec celui
qui part, s’enfonce ou décline ?

C’est la miséricorde qui pourra maintenir
cet échange fondé sur une commune humanité
appelée, quelles que soient les situations,
à une même participation à la vie trinitaire.
C’est la miséricorde qui pourra garder
l’espérance d’un lien existentiel
alors que tout paraît s’acharner à le rompre.
«Portez les fardeaux les uns des autres,
ainsi vous accomplirez la loi du Christ» (Ga 6,2).
Une loi d’amour, une loi de communion.

C’est sur la croix que Jésus nous «prouve son amour» (Jn 15,13).
En portant les fardeaux du monde,
il devient le révélateur du Dieu de miséricorde
car il transcrit dans l’histoire humaine
la réciprocité trinitaire.

L’homme frappé par la précarité est en manque d’être.
Combler ce vide ne ferait que le recouvrir de choses,
sans réussir à effacer la précarité.
Seule la pauvreté répond au manque
car le manque est le lieu du désir
et le pauvre est un être désirant.
Par ses souffrances et sa croix, Jésus s’est situé,
non point selon les rêves de satisfaction
pour remplir le manque,
mais en réciprocité de pauvreté.
Il montre sa miséricorde non pas en jetant
sur les fragilités humaines le voile de l’abondance
mais en partageant en vérité
la condition d’un homme (Ph 2,6-7).
Par cet échange incarné qu’il conduit jusqu’au bout,
jusqu’à ce point où un larron crucifié
peut encore échanger avec lui,
le Christ vit en son incarnation
le dialogue éternel qu’il noue avec son Père.
(Cf. Albert Rouet, la miséricorde : révélation de Dieu,
Sources Vives n°87, 1999, p13)

Il est roi Celui qui meurt sur la croix
car il inaugure un nouveau règne, celui de l’amour.
Rien ni personne,
ni la vie que l’on refuse, ni la mort que l’on donne,
ne pourront plus arrêter ce fleuve de réconciliation
jailli de son côté percé.
«Car les grandes eaux ne peuvent éteindre l’amour
ni les flammes le submerger» (Ct 8,7).
«Dieu a tant aimé le monde,
proclame pour toujours l’Évangile,
qu’il lui a donné son Fils unique
afin que tout homme qui croit en lui
ne périsse pas mais obtienne la vie éternelle» (Jn 3,16).

Le bon larron du Golgotha en sait quelque chose.
Le pardon immédiat dont il bénéficie
annonce la miséricorde divine qui ne rejette personne
et veut «attirer tous les hommes vers lui» (Jn 12,32).
Et lui, le malfaiteur repenti,
en proclamant l’innocence de Jésus,
communie à son tour aux sentiments d’amour du Fils unique.
«À ceux qui aiment, seule est proposée la miséricorde»,
dit Origène (Homélie sur l’Exode 8,6).

Mais la royauté de Jésus va encore plus loin.
Il règne en prenant la dernière place.
«Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi toi-même !»
lui lancent les soldats (Lc 23,37).
Mais Jésus n’est pas descendu de la croix.
Car ce n’est pas pour être le roi
du seul Israël qu’il est venu du ciel.
«N’es-tu pas le Christ ?
Sauve-toi toi-même et nous aussi !»,
lui crie l’autre malfaiteur (Mt 27,44 ; Lc 23,39).
Mais Jésus ne s’est pas détaché du gibet.
Car ce n’est pas une libération seulement temporelle
qu’il est venu apporter sur terre (Jn 18,36).
C’est avec le visage du serviteur souffrant
qu’il veut manifester sa seigneurie sur le monde.
Jésus s’est identifié à tout le désespoir,
à toute la douleur spirituelle de l’humanité.
«Il est descendu aux enfers»,
dans l’endroit de l’âme où Dieu n’est pas,
il est descendu dans les profondeurs de l’absence de Dieu,
pour les habiter de son amour miséricordieux.
Il assume tout, il «se fait péché» pour moi
afin de porter sur lui devant le Père toute condamnation,
pour écarter de moi tout esprit de jugement
et m’attirer la miséricorde.
Face à la haine, il règne par l’amour.

Aussi profonde que soit notre détresse,
nous ne serons jamais perdus car nous ne sommes plus seuls.
Jésus est là, vrai Dieu et vrai homme,
qui, comme un bon berger, nous guide
et nous console (Ps 22,1-4).
Au sein même des enfers, la louange jaillit
du cœur transpercé de Jésus vers son Père.
Comment pouvons-nous désespérer de nous-même et de lui ?
Mais si nous désespérions, Dieu descendrait
plus bas que nous pour nous relever.
L’abbé Huvelin disait au frère Charles de Foucauld :
«Le Christ a pris la dernière place
et personne ne pourra la lui ravir».
Dans notre souffrance, le Seigneur nous rejoint
en venant non pas d’en-haut mais d’en-bas
car il s’est fait «obéissant jusqu’à la mort
et la mort sur la croix» (Ph 2,8).
Le Christ a remonté à rebours
la route que nous avions descendue à l’envers.
«Le premier-né de toute créature» est ainsi devenu
«le premier-né d’entre les morts»
et l’apôtre Paul ajoute aussitôt :
«afin qu’il ait en tout la primauté» (Col 1,18).
Quel renversement de règne !
«Afin que ne soit perdu aucun de ceux
que le Père lui a donnés», Jésus a pris la dernière place,
afin que tous, jusqu’aux plus perdus,
puissent être relevés et sauvés.

À Sainte Brigitte de Suède qui lui demandait
ce qu’était devenu Judas, «le fils de perdition» (Jn 17,12),
Jésus répond : «Je ne te dirai pas ce que j’ai fait de Judas
pour qu’on n’abuse pas de ma miséricorde».
L’abîme de la divine miséricorde est infinie.

Et c’est ce qui fait la grandeur de ce roi.
Compatissant et humble, il l’est.
Mais glorieux, il l’est aussi.
«Aujourd’hui, avec moi, tu seras dans le paradis» (Lc 23,43).
La vie triomphe de la mort.
Celui qui brise les portes des enfers
nous ouvre la porte du ciel.
Jésus est le Roi de tous parce qu’il
«veut les sauver tous» (1 Tm 2,4).
«S’ils l’avaient su, ils n’auraient pas
crucifié le Seigneur de la Gloire»,
confesse l’apôtre Paul (1 Co 2,8).
Il est bien «le Roi des rois
et le Seigneur des seigneurs» (Ap 19,16).

En ce jour où la dernière porte sainte,
à Saint-Pierre de Rome, est fermée solennellement
par le pape François,
la porte du cœur miséricordieux du Christ
reste à jamais ouverte.
Que son règne d’amour, de paix, de relèvement
vienne s’établir dans nos propres cœurs.
«Car Dieu a jugé bon  qu’habite en lui toute plénitude
et que tout, par le Christ, lui soit enfin réconcilié,
faisant la paix par le sang de sa croix,
la paix pour tous les êtres sur la terre et dans le ciel» (Col 1,20).

Seigneur, aide-nous à vivre pour toi et à mourir en toi
afin de pouvoir un jour régner avec toi.

Méditer la Parole

20 novembre 2016

Saint-Gervais, Paris

Frère Jean-Christophe

 

Frère Jean-Christophe

Lectures bibliques

2 Samuel 5,1-3

Psaume 121

Colossiens 1,12-30

Luc 23,35-43

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