4e semaine du Temps Ordinaire - A

La route du bonheur

Le bonheur !
Si quelqu’un ne désirait pas le bonheur, ce serait un homme insensé.
Et ceux qui le recherchent le plus, ce sont les saints.
Mais peut-on oser parler de «bonheur» en ce monde tel qu’il est ?


Notre époque a fait un double constat
qui reste peut-être sans parallèle dans l’histoire de l’humanité.
Le premier, par rapport au mythe de tout un ensemble
de «bonheurs» assurés et promis et qui n’ont jamais été atteints.
Le second, par rapport à la survivance et même au surgissement
de «malheurs» que l’on croyait à jamais oubliés et dépassés
et qui sont survenus.


De ce fait, l’homme d’aujourd’hui, plus qu’informé et averti,
sait qu’au-delà de tous ces rêves, de ces illusions perdues,
la réalité demeurera toujours, non pas ce que l’on nous promet,
mais ce qu’elle est.
Qui osera encore nous parler de bonheur aujourd’hui ?


Frères et sœurs, voici deux mille ans qu’une voix,
porteuse de toutes les promesses d’En-haut,
a retenti sur la terre en osant dire, et par neuf fois d’affilée (Mt 5,1-10),
aux foules qui l’écoutaient sur la montagne (5,1),
que tout homme qui le veut peut être heureux.
Qu’il peut se dire et même se ressentir heureux,
pour peu qu’il écoute ses paroles
et qu’il les mette en pratique au plus profond de sa vie (Lc 11,28) ;
qu’il peut déjà être heureux
et devenir un jour pleinement bienheureux
s’il vit ce qui lui est ainsi proclamé par Jésus Christ (Jn 8,51-52).


Qui a-t-il donc en cette Parole qui traverse les siècles et ne passe toujours pas ?
Au-delà de ce que le prophète Sophonie pouvait promettre
aux chercheurs de Dieu versés dans l’humilité, la pauvreté, la justice (2,3s) ;
et même de ce que l’apôtre Paul veut nous faire saisir
en nous parlant de la folie de Dieu
en regard de la sagesse du monde (1 Co 1,18s),
les Béatitudes sont plus que le plus élevé
de tous les messages jamais entendus.
Elles sont un visage. Et quel Visage !


Le Visage du propre Fils de Dieu.
La pure expression de sa mission.
Le vivant reflet de son passage sur la terre des hommes.
Lui qui est venu, d’auprès du Père, dans la lumière de l’Esprit,
pour nous enseigner que
la vraie vocation de l’homme est celle du bonheur.
Lui, le premier des pauvres dans l’Esprit
et des persécutés pour la justice ;
le premier des doux, des affligés, des miséricordieux,
des assoiffés de sainteté ;
le premier des cœurs purs et des artisans de paix :
Jésus-Christ.


D’où vient-il cependant que, sachant cela,
la marche à la suite du Christ (Lc 9,23-26)
ne nous conduise pas davantage, et le monde avec nous,
sur cette route du bonheur pourtant promis à tous en partage ?
Sans doute, cela tient-il au fait
que, n’ayant pas encore compris du fond du cœur
le vrai sens des Béatitudes,
parce que nous sommes mal convertis à leur brûlante vérité,
nous trouvons si difficile de vouloir oser en vivre.
En termes simples et essentiels,
nous avons besoin de découvrir
la nécessité fondamentale de la foi qui éclaire tout ;
le vrai sens de l’espérance qui réjouit la vie ;
et le pourquoi impératif de l’amour véritable,
seul capable de combler nos cœurs.
Or les Béatitudes nous rappellent précisément tout cela.


Elles exigent d’abord de nous une vraie profession de foi.
Nous ne pouvons les comprendre et les aimer en effet,
que si nous croyons de toute notre âme à Celui qui les proclame.
Ce n’est qu’à la lumière de l’Évangile,
nous révélant par quel chemin Dieu nous a sauvés,
en nous faisant passer avec lui de la mort à la vie,
que nous pouvons en faire pour nous aussi une pâque de salut.

Mais croyons-nous vraiment à Jésus Christ ?
À ce qu’il a vécu, à ce qu’il a enseigné et à ce qu’il a accompli ?
Croyons-nous, non pas au point d’être convaincus
de la valeur de sa parole et de la vérité de son message,
mais de nous sentir appelés à le suivre et à l’imiter,
parce qu’il est vraiment la Voie, la Vérité et la Vie ?
Et qu’on ne peut être heureux qu’en marchant à ses côtés ?
Si oui, les Béatitudes sont déjà pour nous un chemin
de lumière et de paix.
Sinon, il nous faut vite rallumer notre lampe pour la route !


Les Béatitudes appellent ensuite notre espérance.
Deux seulement sont au présent.
Et elles donnent de goûter, dans l’invisible,
quelque chose du Royaume des cieux,
avec cette paix de Dieu qui surpasse toute connaissance (Ph 4,7),
dans l’au-delà du combat des pauvres de cœur (Mt 5,3),
et cette joie que nul ne peut ravir (Jn 16,22),
dans l’au-delà de la croix des persécutés pour la justice (Mt 5,10).
Toutes les autres sont au futur.
Ce qui veut dire en clair
que, si un certain bonheur est déjà promis ici-bas,
la vraie béatitude reste encore à venir,
dans l’au-delà du ciel qui nous attend.
Quelle force cependant pour nos âmes,
que cette certitude ainsi donnée et qui nous pousse en avant,
dans l’attente joyeuse de la plénitude
dont nous serons un jour comblés (Ep 3,19) !


Mais avons-nous réellement mis notre espérance en Dieu ?
En ce ciel qu’il nous promet ;
en cette terre nouvelle annoncée ;
en ce Royaume des cieux où il est dit
que nous verrons Dieu pour nous reposer en lui,
en vrais fils de la Résurrection ?
Si oui, les Béatitudes sont pour nous une force et un élan
capables de porter toute notre marche vers le Père.
Sinon, il nous faut vite trouver, comme dit saint Pierre apôtre,
de quoi rendre raison de l’espérance qui est en nous (1 P 3,15).


Les Béatitudes, enfin et par-dessus tout, demandent notre amour.
Car elles ne sont lisibles qu’avec le cœur
et dans le cœur ouvert du Christ donnant sa vie pour nous.
Le libre choix de la pauvreté, de la douceur, de la miséricorde,
de la pureté, de la justice et de la paix,
au risque d’être affligé et même insulté, persécuté et calomnié,
ne se comprend que dans un regard d’amour.
Un amour plus fort et plus vivant que tout
car il excuse tout, croit tout, espère tout, supporte tout (1 Co 13,7).


Mais aimons-nous vraiment le Seigneur
au point de ne rien préférer au Christ
et de le reconnaître et de le servir dans le plus petit de nos frères (Mt 25,40) ?
Si oui, les Béatitudes sont déjà pour nous la porte du bonheur.
Et ce chemin d’amour (Ep 5,2) en qui se noue la perfection (Col 3,14),
nous fait anticiper dès ici-bas quelque chose du Royaume des cieux.
Sinon, il nous faut vite revenir puiser à la Source de la Vie
qui donne d’avoir accès au vrai bonheur qui n’est qu’amour (1 Co 13).
Car on ne peut être heureux sans aimer Dieu et tous les enfants de Dieu.


Qu’est-ce donc, en finale, que le bonheur ?
Ce bonheur vers lequel tout homme ne peut que tendre de tout son être ?
Le bonheur ne saurait exister que quand toutes les composantes de notre être,
âme et corps, cœur et esprit, affectivité, intelligence,
seront toutes ensemble comblées, épanouies, satisfaites.
Et qu’elles le seront plus que durablement, éternellement.
Et cela, en partage avec tous ceux et celles qui nous entourent.
Un bonheur partiel, isolé, passager, ne saurait être vrai.
Ayons le courage de reconnaître qu’il n’existe donc pas ici-bas.


Mais il nous attend !
Le Christ nous le promet quand il nous parle de Résurrection et de Vie éternelle
de trésor dans le ciel, d’entrée dans la Maison du Père,
de lumière sans déclin, de joie parfaite
et d’un amour qui ne passera jamais.
Voilà ce que nous attendons dans la foi et l’espérance,
le cœur déjà empli d’amour : le bonheur de l’Autre Monde !


Mais il y a aussi, et dès ici-bas, ce bonheur en route
dont Jésus nous a parlé également.
Ce bonheur des justes, des doux, des pacifiques, des miséricordieux,
des cœurs purs, des âmes abandonnées à la vie dans l’Esprit.
Ce bonheur de se sentir vivre en Christ et enfants du Père.
Ce bonheur que goûtent nos âmes quand elles s’efforcent d’être saintes.
Nous découvrons alors ce que veulent dire la joie, la lumière, la vérité, la paix.


En d’autres termes, il y a le Royaume de Dieu
qui est déjà là, au dedans et au milieu de nous.
et le Royaume des cieux
qui nous attend là-haut et où nous entrerons
pour partager de toute notre plénitude la plénitude de Dieu.


Frères et sœurs, savez-vous que, si nous le voulons,
nous pouvons les choisir tous les deux ?
 

Méditer la Parole

30 janvier 2005

Saint-Gervais, Paris

Frère Pierre-Marie

 

Frère Pierre-Marie

Lectures bibliques

Sophonie 2, 33,13

Psaume 145

1 Corinthiens 1, 26-31

Matthieu 5,1-12

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