Nuit de la Nativité

 Naissance d'une rencontre

Que se passe-t-il en cette nuit de Noël ?
Quel est cet événement qui interrompt soudain le cours du monde,
et qui met en fête tous les hommes, même les non-croyants,
et toutes les cultures, même celles qui ne sont pas chrétiennes ?

N'est-ce pas plutôt un non-événement ?
Rendez-vous compte : la naissance d'un enfant, d'un enfant parmi les milliards d'enfants !
Rien de neuf sous le soleil, pourrions-nous dire,
pas de quoi bouleverser le cours des affaires ou les milieux du pouvoir,
ni donner des idées aux manipulateurs d'opinion ;
rien non plus qui puisse changer quoi que ce soit aux ressorts des passions humaines.

Non, décidément il ne s'est rien passé.
Mais ce rien remue l'univers, depuis lors et jusqu'à la fin des temps.
Ce rien ne cessera de le troubler de l'intérieur,
il ne cessera de travailler ses entrailles jusqu'à enfanter en lui un monde nouveau.

Il s'agit d'une naissance.
Comme toute naissance, les commencements sont infiniment ténus,
tellement secrets qu'on pourrait ne rien y voir !
Mais chaque naissance est porteuse d'une promesse, d'un avenir,
d'un avenir aussi fort que la vie est irrésistible.

Il s'agit d'une naissance, donc.
Avec tout ce qu'il peut y avoir de disproportion entre l'arrivée d'un petit enfant pauvre à Bethléem
et le pouvoir absolu d'un empereur Auguste et de son administration impériale.
Dans sa grandeur, le souverain absolu décide de recenser toute la terre,
de mettre sous son contrôle tous les hommes.
Quant à cette naissance insignifiante, seuls quelques bergers passant la nuit dehors en sont témoins.

Pourtant c'est bien le premier qui s'avère être insignifiant :
qu'a-t-il changé au monde, en définitive, cet empereur ?
Mais ce petit enfant, toute une partie de l'humanité le reconnaît, depuis 2000 ans, comme son Seigneur,
il est appelé Roi de l'univers, Dieu-Fort et Prince-de-la-Paix !
Ce petit enfant a retourné le monde !
Pourtant, si cet Enfant a opéré une transformation, où est la nouveauté ?
Des tyrans succèdent aux tyrans,
les jeux de pouvoir continuent à agiter les peuples,
les guerres sont loin d'être derrière nous,
et les penchants mauvais gangrènent toujours le cœur des hommes.

C'est qu'il s'agit d'une naissance, disions-nous ;
une naissance dont les commencements sont d'autant plus cachés
qu'ils opèrent là où on ne regarde pas d'ordinaire.

Naissance de l'homme ?
Mais les hommes naissent depuis des millions d'années,
l'homme n'en finit pas de naître, de naître encore et encore,
sans arriver pourtant à émerger à la vie,
sans pouvoir trouver la liberté de vivre debout et en paix.

Naissance de Dieu, alors ?
Mais Dieu est de toujours à toujours,
il n'a pas besoin de naître : il est, un point c'est tout.

Naissance d'une rencontre, plutôt.
Une rencontre entre l'homme et Dieu, une rencontre inédite et fondamentale.

Oui, certes, ce n'est pas d'aujourd'hui que Dieu vient à la rencontre de l'homme :
Dieu a créé l'homme, Dieu lui a parlé, Dieu s'est manifesté...
Ce n'est pas nouveau non plus que l'homme cherche à rencontrer Dieu,
qu'il prie, qu'il supplie, qu'il espère.

Mais cette naissance est une rencontre telle que l'homme ne pouvait la concevoir,
elle se produit là où il ne regardait pas,
sur un plan qu'il ne considérait pas !
Le terrain de cette rencontre, c'est la petitesse, l'humilité, la vulnérabilité.

Voilà que le Tout-Puissant, le Créateur de toute chose, descend de sa gloire,
qu'il atteint jusqu'au plus complet abaissement !
Cette rencontre avec sa créature, il la provoque non d'en haut, mais par le bas.
Dieu se fait le Rien dont nous parlions à l'instant,
et l’Éternel entre dans le temps par la toute petite porte.

Qui pouvait bien l'attendre par là ?
Certainement pas les grands : il leur suffit que Dieu reste dans son ciel.
Aux gens comme vous et moi,
nous l'aurions imaginé déchirant soudain le ciel pour nous permettre de contempler sa grandeur.
Peut-être même aurait-il attiré là-haut les plus méritants ?

Mais voilà : c'est Dieu qui descend,
il descend pour rencontrer chaque homme, chaque femme, bon ou mauvais, droit ou tordu.
Pour rencontrer les habitants du monde là où ils en sont,
sur leur terrain et, au besoin, dans leurs ténèbres.
Pour nous rencontrer en vis-à-vis, dans l'intimité de notre vie réelle,
de notre vie médiocre peut-être.
Mais pas sur un autre terrain que ce que nous sommes vraiment.
Peut-être est-ce pour cela qu'il devait descendre très bas :
car la vérité, c'est que nous sommes très pauvres,
très petits, et bien cabossés par le péché.

Alors ce qu'il nous donne à contempler, ce n'est pas d'abord sa grandeur,
mais c'est l'humilité d'un Amour infini, la petitesse d'un mendiant d'amour !

Tout bien réfléchi, les Écritures disaient bien que l’Éternel était tout amour,
que son nom est miséricorde,
que son Cœur est grand, certes, mais plus encore plein de tendresse.

Alors le voilà, le Dieu souverain : le voilà désarmé devant nous,
le voilà plus bas que nous,
mendiant notre réponse, proposant cette rencontre.

Car la présence de cet Enfant est un appel :
si nous voulons, nous pouvons entrer dans cette naissance.
N'oublions pas : il s'agit de la naissance d'une rencontre ;
Dieu s'est donné : il n'attend plus que nous !

Mais un Dieu humble nous intéresse-t-il ?
Eh bien, ça dépend par où nous le regardons !
Si nous le regardons de haut, du haut de notre ego,
la petitesse n'a rien a nous apporter ; il nous faut du pouvoir, de la force, de la splendeur.
Rien de tout cela à Bethléem...

Mais si nous nous prenons à le regarder du fond de notre misère,
il est bien le médecin dont nous avons besoin, et sa tendresse a la force de Dieu :
car l'Enfant Jésus est Créateur qui peut relever et inonder de lumière,
il est semence qui féconde et engendre à la vie,
ce petit est aussi Époux dévoilant une nuptialité sans limite,
ce fils est Fils de Dieu, qui fait de nous des frères,
qui fait de nous des fils heureux autours de la table du seul Père.

Nous rêvions de monter au ciel ?
Dieu préfère descendre et anticiper le ciel sur la terre !
Pour entrer dans le mystère de Noël, il faut donc plier les genoux
et regarder le Tout-Petit en nous reconnaissant nous-mêmes tout-petits ;
en regardant le Tout-Vulnérable pour y reconnaître le Sauveur du monde ;
en regardant la crèche pour y déceler la porte du ciel.

Frères et sœurs, cette rencontre-là est la seule qui puisse nous combler.
Sans bruit, elle donne la vie à une union qui ne finira jamais, éternelle.
Oui, cette naissance transforme le monde,
en commençant par les cœurs, comme de l'intérieur, comme pour soulever le monde...
jusqu'à l'unir avec le ciel.

Méditer la Parole

24 décembre 2016

Sainte Marie-Madeleine, Vézelay

Frère Grégoire

 

Frère Grégoire

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Tite 2,11-14

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