3e Dimanche du Temps Ordinaire - A 

Le niveau où construire l'unité

Il y a plusieurs niveaux par lesquels nous pouvons considérer les choses et les événements.
Pour ce qui est de l'évangile de ce jour, par exemple,
nous pouvons considérer ce qui nous est raconté comme le ferait un journaliste d'aujourd'hui :

La Galilée est un territoire multi-culturel,
un pays frontière qui fait figure de carrefour ;
les brassages commerciaux rendent d'ailleurs la population tellement perméable à l'air du temps
que les Juifs de l'époque l'appellent carrefour des païens.
Dans cette zone éloignée de Jérusalem (où résident les élites intellectuelles),
un jeune rabbi profite de l'arrestation de Jean-Baptiste
pour constituer une équipe d’illettrés et engager une campagne systématique de propagande.
Le peuple de cette région, comme on pouvait le craindre à cause de son manque d’orthodoxie,
se montre très sensible à l’influence de cet homme aux allures de prophète.
De notre envoyé spécial à Capharnaüm...

Nous pouvons aussi comprendre l'événement bien différemment,
en le considérant comme la réalisation de cette prophétie d'Isaïe
qui a été rappelée en 1ère lecture ;
et c'est de cette manière-là que l'évangéliste l'a effectivement compris.

Matthieu nous raconte que Jésus réalise ce que Dieu avait annoncé depuis longtemps
par son prophète.
Quant au prophète Isaïe lui-même, il avait bien compris que la vision qu'il avait reçue
n'était pas une prédiction sur le registre politique,
mais la préparation d'un événement spirituel décisif.
Il se place d'emblée sur le plan des mystères par lesquels Dieu intervient dans le monde.
Et c'est pourquoi il parle de joie, c'est pourquoi il annonce une allégresse !

Le peuple marche dans les ténèbres,
et il ne s'agit pas d’un obscurantisme social ou d'une sombre période politique :
ces ténèbres sont celles de l'esprit humain coupé de Dieu par l'esprit du Mal.
Quant à la grande lumière qui se lève,
il s'agit sans aucun doute de l'intervention de Dieu,
de son jaillissement dans le cosmos comme il en a été lors de la Création :
Dieu dit : que la lumière soit, et la lumière fut (Gn 1).

Si saint Matthieu interprète le début de la prédication de Jésus en Galilée
comme la réalisation de la prophétie d'Isaïe,
c'est qu'il a compris que Jésus, l'envoyé de Dieu,
vient illuminer le monde de sa radieuse lumière.
Jésus vient chasser les ténèbres dans lesquelles Satan tenait l'humanité prisonnière,
et, déliant ses liens, il exhorte le peuple à se réconcilier avec Dieu.

Pour l'évangile selon saint Matthieu, ce début du récit de la vie publique de Jésus
contient le même message que le prologue de l'évangile selon saint Jean :
Au commencement était le Verbe...
En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes ;
la lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas arrêtée. (...)
Le Verbe était la vraie Lumière, qui éclaire tout homme en venant dans le monde. (...)
Et à tous ceux qui l’ont reçu, il a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu,
eux qui croient en son nom (cf. Jn 1).

Les évangélistes savent bien que les récits qu'ils racontent sont plus importants que les simples faits.
Ils dévoilent une dimension essentielle à la compréhension des choses.
Jésus n'est pas seulement le fils de Marie, il est aussi le Fils de Dieu qui vient nous visiter.
Les hommes ne sont pas seulement des êtres biologiques disposant d'un comportement social,
ils sont les créatures du Dieu vivant qui les a destinés à devenir ses fils bien-aimés dans le Christ.
Le mal n'est pas seulement le fruit de quelques ratés d'un grand mécanisme cosmique,
il est l'expression de la rébellion de Satan et de ses anges qui veulent entraîner l'humanité dans leur perte, dans les ténèbres de la désobéissance.

Tout l'évangile consistera à comprendre le monde non plus au niveau littéral et contingent,
mais dans sa profondeur spirituelle, au niveau de ses enjeux les plus réels.

Jésus ouvre les yeux des disciples et leur explique les paraboles
afin qu'ils aient des yeux pour voir et des oreilles pour entendre,
afin qu'ils puissent agir selon Dieu et qu'ils ne soient plus ballottés au gré des pièges du diable.

C'est ainsi pour tous les disciples depuis la Pentecôte.
C'est ainsi pour nous aussi :
il nous faut sortir de la surface des choses et comprendre ce qui se passe.
Nous devons devenir des fils de la lumière, des fils du jour, ainsi que le dit saint Paul.

Marcher dans la lumière, c'est comprendre le monde avec les yeux du Saint-Esprit,
avec les Paroles de Jésus,
selon les desseins du Père.

Pour autant, ce regard profond sur les choses a pour but d'agir,
de s'engager dans le monde avec la liberté des enfants de Dieu,
avec la force de ceux qui peuvent faire la volonté de Dieu en toute connaissance.

Jésus lui-même agit : il annonce, il proclame, il guérit, il délivre,
il fait le bien partout où il passe.
De plus, il appelle à sa suite des disciples,
afin de les former à son école,
c'est-à-dire tout à la fois de les ouvrir au discernement des esprits,
et de les engager dans un agir selon Dieu.

Il me semble que cette compréhension de l'évangile peut nous aider à avancer
vers la pleine communion des chrétiens.

Il est clair que, si nous en restons à la superficie des choses,
c'est à dire à une compréhension de l’Église uniquement par ce qu'on en voit de l'extérieur,
nous n'avons aucune chance de progresser dans l'unité.
Car alors, tout peut être occasion de division :
les différences de sensibilité, les manières d'exprimer sa foi, de la formuler, de l'annoncer...

Or, s'il est bien un niveau où Satan tire toutes les ficelles pour nous diviser,
c'est bien sur les plans des émotions affectives et celui des idées.
Mon prochain ne correspond pas à l'idée que je m'en fais,
et mes sentiments sont si facilement changeants.

Mais Paul, dans la deuxième lecture,
demande aux chrétiens de ne pas donner prise aux divisions,
car le Christ n'est pas divisé, la croix du Christ ne relève pas d'un langage de sagesse.

Il s'agit de remettre les choses dans le bon ordre.
Non pas accueillir une foi qui correspond à ma sensibilité et à mes goûts,
mais une foi fondée sur Jésus Sauveur,
sur l'expérience de notre salut en sa croix et sa résurrection.

Celui qui partage ma foi, ce n'est pas celui qui l'exprime comme moi,
c'est celui qui est relié au Christ par le même lien de salut.
La manière d'exprimer ce salut et cette foi, nous n'aurons jamais fini de la reprendre
pour en rendre compte selon notre histoire personnelle,
selon les circonstances, selon les cultures.

Le Christ, lui, est le même hier, aujourd'hui et pour l'éternité.
Son salut est pour tous les hommes,
et tous, nous avons été sauvés par grâce, par une intervention gratuite de Dieu ;
nous n'avons pas à nous attribuer de mérites sur ce point,
nous n'avons pas à en faire un sujet d'orgueil ou une différence identitaire :
nous avons été sauvés par un même baptême, selon le même Esprit Saint.

Frères et sœurs, apprenons à considérer le monde à partir de cette source qu'est notre salut,
et selon le Saint-Esprit qui donne la juste pénétration du regard.
Quand notre cœur démarre sur le registre du jugement et des ressentiments,
ne le laissons pas s'emballer : revenons à Jésus,
demandons l'Esprit Saint dans la prière.

Nous avons besoin de voir selon la lumière de Dieu,
besoin de percer les ténèbres qui nous troublent ou nous aveuglent
pour comprendre les vraies réalités, et agir avec fermeté et dans la paix.

Pour ne pas donner prise aux manœuvres du diable,
il n'y a rien de mieux que de rester unis dans l'Église,
et pas seulement avec les chrétiens qui nous ressemblent,
mais aussi avec tous ceux que Jésus Christ a sauvés et appelés à sa suite.

Alors nous vivons déjà du Royaume de Dieu,
le Royaume est au milieu de nous,
et tous verrons le salut de notre Dieu.

La Seigneur est ma lumière et mon salut ; de qui aurais-je crainte ?
Espère en Dieu, sois fort et prends courage ; espère le Seigneur (Ps 26).

Méditer la Parole

22 janvier 2017

Sainte Marie-Madeleine, Vézelay

Frère Grégoire

 

Frère Grégoire

Lectures bibliques

Isaie 8,23-9,3

Psaume 26

1 Corinthiens 1,10...17

Matthieu 4,12-23