12e semaine du Temps Ordinaire - A

Ne craignez pas !

À trois reprises dans la seule page d’Évangile de ce jour,
le Seigneur nous adresse une invitation pressante.
Un appel insistant qui nous atteint au creux de l’âme
et rejoint fort à propos ce qui, souvent,
inquiète ou freine nos vies :
Ne craignez pas ! (Mt 10,21.28.31).


Comme il connaît autant le cœur de l’homme (Jn 2,25)
que l’esprit du monde (Jn 15,18-27),
ce qui relève de son temps que ce qui marquera l’avenir de l’Église,
Jésus nous précise les trois domaines
dans lesquels nous n’avons pas à craindre :
la proclamation de la vérité tout d'abord (26-27) ;
car elle finit toujours par triompher.
L’hostilité du monde ensuite (28-30) ;
car il passe et la vraie vie est éternelle.
Le témoignage en face des hommes enfin (31-33) ;
car le soutien de Dieu est assuré à quiconque se donne à lui.
Sachant combien, souvent, la peur
peut nous poursuivre ou nous paralyser,
il nous importe de bien entendre ce que nous dit ainsi Jésus.
Ces paroles d’hier, en Galilée,
restent si vivantes encore, pour nous, aujourd’hui !


Ne craignez pas les hommes !
Tout ce qui est voilé sera dévoilé,
tout ce qui est caché sera connu (Mt 10,26).


La première peur contre laquelle le Seigneur nous met en garde
concerne, étonnamment, la Parole de Dieu.
Nous sommes en effet, plus encore que le peuple de la Bible,
le peuple de la parole incarnée (Jn 1,1-3).
Or, on sait ce qu’il en a coûté au Verbe fait chair
de proclamer jusqu’au bout cette brûlante vérité.
À voir aussi, après tant de siècles,
le peu de retentissement qu’elle semble avoir sur la terre,
on pourrait être tenté de la juger inefficace et fragile.
Ne reste-t-elle pas de par ailleurs
encore souvent méconnue, ignorée
quand ce n’est pas rejetée ou prise à partie ?
Pensant à toutes ces craintes, Jésus nous a parlé.
Le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas ! (Lc 21,33).
Que voyons-nous, de fait, deux millénaires après ?
Un flot immense de générations, d’événements,
d’entreprises multiples, de déclarations solennelles
se sont succédés. Dans la temporalité.
Tout cela reste simplement inscrit dans les archives de l’Histoire.
Au passé.


Mais voici que demeure toujours vivante, agissante, actuelle,
cette Parole de Dieu qui nous rassemble encore en ce jour ;
et qui véhicule incessamment avec elle
une valeur de vie éternelle (Jn 6,68).
Vivante en effet est la parole de Dieu,
efficace et plus incisive qu’aucun glaive à deux tranchants.
Elle pénètre en nous jusqu’au point de jonction de l’âme et de l’esprit,
des articulations et des moelles.
Et la lettre aux Hébreux conclut avec justesse :
Elle peut ainsi juger les sentiments et les pensées du cœur (4,12).
Quelle vitalité dans cette Parole de vie !


Qu’aurions-nous donc à craindre ?
Par-delà tous les retards et tous les refus,
malgré tant de lenteurs, d’appréhensions, de médiocrités,
le présent est à elle.
La Parole de Dieu suit sa course inexorable.
Et l’avenir demeure pour elle.
Qu’importe après tout, ose même écrire l’apôtre Paul aux Philippiens,
d’une manière comme d’une autre, sainte ou pécheresse,
le Christ est annoncé et je m’en réjouis ! (1,18).
Ce qui a été confié un jour à quelques disciples
au creux de l’oreille
et murmuré dans l’ombre des maisons et des chemins de Terre Sainte,
est aujourd’hui proclamé du haut des ambons
de toutes les églises de la chrétienté (Mt 10,27).


Ne craignez donc pas !
Tout ce qui était voilé à l’origine est de plus en plus dévoilé.
Tout ce qui restait caché à un petit nombre
est de plus en plus proclamé jusqu’aux confins de la terre (Ac 1,8).
Si nous gardons la foi et exorcisons les fantasmes de la peur,
la parole de Dieu continuera à dérouler sur la terre des hommes
sa route de lumière, de vérité et de vie.
Et qu’importe si l’œil des caméras de télévision
n’a pas encore su repérer que c’est là l’événement majeur de l’histoire du monde.
Ce que le Christ continue donc de nous dire
dans le clair-obscur de notre foi
et dans le creux de notre âme en prière,
n’ayons pas peur de le redire au grand jour de notre vie
et de le proclamer sur les toits (Mt 10,27) de cette ville.
La vérité qui vient de Dieu ne saurait nous aliéner ou nous apeurer.
Si vous demeurez dans ma parole,
vous connaîtrez alors la vérité,
et la vérité vous rendra libres (Jn 8,31-32).


Telle est bien la première crainte à dépasser
dans le sens de ce que Jésus nous enseigne d'abord en ce jour.


Ne craignez pas ceux qui tuent le corps, nous dit-il ensuite,
mais ne peuvent tuer l’âme.
Craignez plutôt celui qui peut faire périr dans la géhenne
à la fois l’âme et le corps (Mt 10,28).

En d’autres termes nous n’avons pas à craindre
les adversités de l’existence
dussent-elles nous conduire au martyre.
Car la mort avec Dieu et en Dieu n’est qu’une entrée dans la Vie.
Mais nous avons à craindre l’Adversaire de nos âmes ;
le Tentateur, ennemi du bonheur et du Bien
et qui voudrait nous entraîner jusqu’au refus de l’éternité.
Ce que tout simplement l’Apocalypse appelle la seconde mort (21,8).


Le Prince de ce monde en effet a été jeté bas (Jn 12,31).
Au désert de nos épreuves humaines,
par trois fois, le diable a été repoussé par le Prince de la Vie (Mt 4,1-11).
Qu’aurions-nous donc à craindre
si nous lui restons fidèles (2 Tm 2,11-13) ?
Aucune tentation ne survient qui dépasse la mesure humaine,
dit l’Écriture, Dieu est fidèle ; il ne permettra pas
que vous soyez tentés au-delà de vos forces.
Avec la tentation, il vous donnera le moyen d’en sortir
et la force de la supporter (1 Co 10,13).


Nous pourrons donc avancer, sans présomption,
mais aussi sans crainte.
Quelle force pour nos âmes de savoir que le Christ
les a lavées de son sang et rachetées par sa miséricorde !
Quelle espérance pour nos corps de savoir que le Seigneur
leur promet de ressusciter avec lui pour être glorifiés en lui !
Nos cœurs peuvent s’établir dans la confiance. Dieu les habite.
Nos esprits peuvent s’affermir dans l’espérance et la paix (Ph 4,7).
Le Seigneur les illumine.
Le Nouvel Adam, comme dit Paul,
nous a rouvert les portes du Royaume de Dieu.
Car le don gratuit de Dieu et la faute n’ont pas la même mesure.
Par la grâce donnée en un seul homme, Jésus Christ,
le Père a comblé la multitude (Rm 5,15) des enfants de Dieu.
Quelle surabondance (5,20) !
Si donc le Seigneur lui-même veille sur les moineaux
qui à deux ne valent qu’un sou, rien qu’un sou,
à combien plus forte raison veille-t-il sur nous
qu’il a payés du prix de toute sa vie, tant il nous aime (Jn 3,16 ; Rm 5,8).
Qu’aurions-nous donc à craindre
des hommes et du monde ?
C’est ce vieux monde au contraire qui, lui, a peur
parce qu’il se sait conduit à céder le pas au monde d’en haut.
Alors il exige et revendique.
Et c’est le vieil homme, en chacun de nous, qui craint,
parce qu’il se voit peu à peu tomber en ruines (2 Co 4,16)
pour revêtir l'homme nouveau à l'image de son Créateur (Col 3,10).
Oui, on peut vivre dans l’abandon à la Providence.
Ce qui n’a rien à voir avec l’insouciance, l’irréalisme ou la naïveté.
Dans une admirable image Jésus nous le dit :
Même les cheveux de notre tête sont tous comptés (Mt 10,30).
Ce qui revient à dire que “ tout est grâce ”
et que même le moindre geste de nos vies garde sa valeur d’éternité.
De tous vos soucis peut écrire l’apôtre Pierre,
déchargez-vous sur Dieu car il prend soin de vous (1 P 5,7).
Vous donc, soyez sans crainte.
Vous valez mieux qu’une multitude de passereaux (Mt 10,31).


Forts de cette parole de vie et de cette présence aimante de Dieu,
notre dernière crainte peut dès lors tomber à son tour.
N’ayons pas peur de nous prononcer pour Dieu ;
et de témoigner courageusement de lui.
Sur ce point également, Jésus nous a clairement parlé.
Quiconque se déclarera pour moi devant les hommes,
à mon tour je me déclarerai pour lui
devant mon Père qui est aux cieux (Mt 10,32).


Là non plus, nous n’avons pas plus à craindre
oppositions que refus ou accusations.
Le disciple n’est pas au-dessus du maître (10,24).
Sur ce point aussi, le Christ a averti ses disciples.
Si le monde vous hait, sachez qu’il m'a haï avant vous...
S’ils m’ont persécuté, ils vous persécuteront vous aussi.
Et Jésus ajoute aussitôt :
S’ils ont gardé ma parole, ils garderont aussi la vôtre (Jn 15,18-20).
Nous disposons tous à présent, frères et sœurs,
d’un triple soutien divin.
Celui du Père qui nous tient à jamais dans sa main (10,29).
Celui du Fils qui demeure avec nous tous les jours jusqu’à la fin du monde (Mt 28,20).
Et celui de l’Esprit qui nous habite, nous éclaire et nous défend.
Si Dieu est donc pour nous, clame l'apôtre,
qui sera contre nous ? (Rm 8,31).
«C’est la confiance et rien que la confiance, dit Thérèse de Lisieux,
qui doit nous mener à Dieu.»
Ne cherchons donc pas trop à nous singulariser, en esprit d’opposition.
Mais pas davantage à nous « séculariser » sous prétexte d’insertion.
Il y a deux mille ans déjà que l’Épître à Diognète
a si bien dit que «les chrétiens sont comme tout le monde»,
mais «en vivant différemment de l’esprit du monde».
Fasse le Seigneur que ce soit simplement vrai.
Et que ce soit, en montrant dans la confiance, la joie, la bienveillance, la paix,
un surcroît de foi, qui dise que Dieu est ;
un surcroît de charité qui dise qu’il nous aime
et un surcroît de pureté qui dise sa beauté.


Le dépassement de toutes ces peurs,
aussi vaines que lourdes ou stériles
nous introduit alors vers cette belle crainte de Dieu,
dont l’Écriture nous dit qu’elle est le commencement de la sagesse (Rm 9,10).
Et l’on peut alors entrer dans ce chemin d’émerveillement
où tout nous convie à chanter la gloire de Dieu,
le devenir de l’homme sauvé
et la beauté du monde en travail d’enfantement (Rm 8,22).


Le Seigneur est ma lumière et mon salut, de qui aurais-je crainte ?
Le Seigneur est le rempart de ma vie, devant qui tremblerais-je ?
 

Méditer la Parole

19 juin 2005

Saint-Gervais, Paris

Frère Pierre-Marie

 

Frère Pierre-Marie

Lectures bibliques

Jérémie 20, 10-13

Psaume 68

Romains 5, 12-15

Matthieu 10,26-33

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