4e Dimanche du Temps Ordinaire - A

Heureuse fragilité

Entendre les Béatitudes en ce dimanche, frères et sœurs, 
c’est partir en pèlerinage vers nos sources,
vers l’Évangile à l’état naissant,
pour y retrouver la fraicheur des commencements,
tels que Dieu les a voulus et réalisés.
Les foules et les disciples, qui entourent
Jésus sur la montagne,
forment l’Église en devenir.
Ceux qu’il appelle pour faire communauté
avec lui, autour de lui,
ce ne sont pas des «sages aux yeux des hommes,
ni des gens puissants ou de haute naissance» (1 Co 1,26).
Non, Jésus appelle les pauvres de cœur,
les inconsolés, les doux, les affamés
et assoiffés de justice, …
«Ce qu’il y a de fou dans le monde,
voilà ce que Dieu a choisi, dit l’apôtre Paul,
pour couvrir de confusion les sages ;
ce qu’il y a de faible dans le monde,
voilà ce que Dieu a choisi,
pour couvrir de confusion ce qui est fort ;
ce qui est d’origine modeste,
méprisé dans le monde, ce qui n’est pas,
voilà ce que Dieu a choisi,
pour réduire à rien ce qui est» (1 Co 1,27-29).
La communauté des disciples du Christ
ne se bâtit donc pas
en s’appuyant sur la force mais sur la fragilité.
Mieux encore, la communauté chrétienne
se construit à partir de la fragilité, et non pas malgré la fragilité.
Or qui dit fragilité, dit incertitude face à l’avenir,
risque pour la pérennité du groupe.
La fragilité insécurise, mais il est indéniable
qu’elle est une expérience constitutive de l’être humain.
En choisissant la fragilité comme socle
de la communauté des disciples,
Jésus part du principe que la réalité
est supérieure à l’idée.
Il sème la semence de l’Évangile
dans la terre de notre humanité
avec sa part de cailloux, de ronces, de stérilité
assumant pleinement le risque de la fragilité.
Alors que nous, nous restons attachés
à une idée de nous-mêmes
valorisée dans notre société par ce qui
est fort et puissant.
Nous vivons en exil de la réalité de notre être.
Nous existons, nous sommes hors de notre être
au lieu d’être ce que nous sommes.
Nous fuyons notre fragilité ontologique
car elle renvoie à l’idée de dépendance
alors que nous cherchons l’indépendance
et l’autosuffisance.
La fragilité est perçue comme quelque chose
de négatif car elle évoque la mort plutôt que la vie.

Eh bien, Jésus va à contrecourant
de ce que le monde nous distille.
Il clame : «Heureux, heureux ceux qui connaissent
et assument leur fragilité,
ceux qui n’ont pas honte d’être faibles,
d’être fous, de n’être rien aux yeux du monde».
Car la fragilité a des vertus.
Elle peut désarmer la violence.
Ce sont les pauvres de cœur
qui hériteront du Royaume des cieux
et non les violents qui cherchent à s’en emparer.
Ce sont les doux qui possèderont la terre
et non les chefs des nations dominant sur elles
en maîtres, ni les grands qui font
sentir leur pouvoir (Mt 20,25).
Ce sont les artisans de paix qui changeront
la logique de la force, celle-ci ne cherchant
qu’à protéger des espaces à posséder,
en initiant plutôt des processus profonds
de pacification et de communion entre les hommes.
La force appelle la force.
Alors que la faiblesse la désarme
et ouvre des chemins nouveaux de vie et de paix.

La fragilité crée aussi de la relation.
Ceux qui pleurent seront consolés, dit Jésus.
«Pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu ?» (Jn 20,15).
Les larmes ouvrent un nouvel espace de présence
à celui qu’on croyait mort
et qu’on n’attendait plus.
La consolation est le fruit d’une nouvelle alliance.
Ceux qui ont faim et soif de justice seront rassasiés.
«Donnez-leur vous-même à manger» (Lc 9,13).
«Donne-moi à boire» (Jn 4,7).
La faim, la soif sont un appel à tendre la main
et à se recevoir de l’autre.
Le rassasiement est le fruit du partage
Ceux qui ont le cœur pur verront Dieu.
«Si ton œil est dans la lumière
alors tout ton être sera dans la lumière.»
La conversion du cœur est ouverture
à plus grand que soi,
mise en présence de celui qui est
plus intime à soi que soi.
La vision de Dieu est le fruit d’un accueil.

La fragilité est aussi une chance
car elle rappelle qu’un manque nous habite.
Le manque nous met en marche
telles les foules des boiteux, des aveugles, des malades
prenant la route à la suite
de Jésus qui est notre plénitude.
«La fragilité nous rappelle notre incomplétude radicale.
Et cette incomplétude nous pousse
à aller toujours plus loin.
La combler, c’est s’arrêter et donc mourir»
(Elena Lasida, Quand la fragilité devient promesse de nouveauté).
Jésus va bâtir la communauté chrétienne
sur ce manque commun et non sur les acquis
que chaque disciple pourrait apporter.
Heureuse communauté qui a à peine
cinq pains et deux poissons à offrir
à une foule affamée.
Sa richesse, ce n’est pas son avoir,
c’est la présence du Christ
qui multiplie ses pauvretés en bénédictions.
Dans un monde où souvent on croit
qu’on peut tout contrôler et tout maîtriser,
la fragilité nous rappelle en permanence
qu’il y a quelque chose de plus grand que nous,
qui nous dépasse et nous pousse vers l’avant.

«Face à la fragilité, nous avons donc
deux postures possibles.
Si nous voyons uniquement son côté négatif,
nous chercherons à la réparer, voire la supprimer.
Mais si nous croyons qu’elle peut ouvrir
à du radicalement nouveau,
il s’agira plutôt de féconder le vide qu’elle produit» (id.).
Les Béatitudes, c’est la fécondation de la vie
prise dans sa vulnérabilité.
Jésus fait passer ses disciples de la logique de
la puissance à celle de fécondité.
«Heureux êtes-vous si l’on vous persécute (…).
Réjouissez-vous car votre récompense sera grande
dans les cieux.»
Jésus ne se soucie pas de ce qui va faire
durer l’Église sur la terre mais plutôt
de ce qu’elle va engendrer et créer.
Pour créer de la vie nouvelle, il faut consentir à perdre.
C’est ce partage de la pauvreté dans le manque
qui façonne la communauté chrétienne.
Le manque est en plus et non en moins.
Il ouvre sur l’avenir à construire ensemble.

«Un proverbe turc dit : ‘Les nuits sont enceintes
et nul ne connaît le jour qui naîtra.’
Si, face à la nuit, nous nous replions
sur ce qui nous est connu, nous disparaîtrons
sûrement, accrochés à ce  dernier reste.
Si au contraire, nous profitons pour ‘lâcher prise’
et nous mettre dès maintenant à rendre possible
l’engendrement du nouveau, nous disparaitrons
en sachant que le nouveau à venir,
qui sera complètement différent
de ce que nous avons connu,
et que nous ne verrons sûrement pas achevé,
a été semé par l’essentiel
de ce qui nous fait vivre» (id.).
C’est cela l’esprit des Béatitudes.

Méditer la Parole

29 janvier 2017

Saint-Gervais, Paris

Frère Jean-Christophe

 

Frère Jean-Christophe

Lectures bibliques

Sophonie 2,3-3,13

Psaume 145

1 Corinthiens 1,26-31

Matthieu 5,1-12

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