8e Dimanche du Temps Ordinaire - A

Ordonne tes soucis ! 

En ce dimanche, nous avons tous laissé nos préoccupations quotidiennes,
nous avons interrompu ce qui occupe habituellement nos vies,
afin de célébrer le Seigneur de la Vie,
afin de puiser à la source de la Vie : le Christ, le Ressuscité et le Vivant !

S'arrêter un moment pour se tourner vers le Seigneur, voilà qui n'est pas anodin.
C'est reconnaître que nous ne sommes pas tout-puissants,
et pas non plus le centre du monde ;
c'est choisir de se décentrer pour se tourner vers un autre, vers le Tout Autre.

La vie humaine peut être habitée par bien des soucis,
bien des angoisses même.
Ces soucis dont nous parle Jésus aujourd'hui ont la capacité de ronger nos énergies vitales,
et les angoisses de nous paralyser.

Et plus profondément encore, sans même en prendre conscience,
la vie d’un homme ou d’une femme peut être tout entière structurée
autours de motivations qui consistent à se protéger d’une peur primaire,
d’une insécurité fondamentale.

Dès que cette insécurité est en jeu,
les comportements deviennent alors dépendants de pauvres systèmes de défense
contre des peurs qui sont souvent irrationnelles, de l'ordre du fantasme.
Ces mécanismes très profonds tiennent l'homme en esclavage,
ces processus d’autodéfense sont aussi inefficaces qu’ils sont régressifs !

Le plus grave, toutefois, ne se situe pas sur le plan psychologique,
mais bien au niveau des liens spirituels qui en découlent.
Jésus ne se place généralement pas sur le registre psychologique.
Il déclare aujourd’hui :
Aucun homme ne peut servir deux maîtres…
Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’Argent !

Le terme qui a été traduit ici par l’Argent (avec un A majuscule), c’est littéralement Mammon.
Mammon était une divinité araméenne,
mais à l’époque de Jésus, le terme ne sert pas directement à désigner un dieu païen,
mais bien plutôt un comportement idolâtrique.

Le comportement en question est donc étonnamment actuel.
Il s’agit d’une tendance à l’acquisition et à l’accumulation de richesses
ou de tout ce qui vise à sécuriser la vie :
une sorte de maladie de l’accaparement,
que ce soit de biens, de savoir, de pouvoirs, de sensations ou de sécurités affectives…

On comprend que Mammon désigne très exactement la face spirituelle
de cette recherche psychologique dont nous parlions à l’instant.
Or Jésus met explicitement en opposition Dieu et Mammon.

On pourrait faire une lecture fondamentaliste des propos de Jésus :
il nous demanderait d'abandonner toute espèce de préoccupations
pour s'en remettre entièrement à la Providence divine.

Ou encore une lecture romantique :
il nous inviterait à revenir vers le jardin d’Éden
où tous nos besoins seraient pris en charge par Dieu

Mais Jésus ne nous demande-t-il pas au contraire de retrouver une vraie liberté,
de nous libérer des idoles qui nous emprisonnent
afin d'être en mesure d'assumer avec justesse nos responsabilités,
de répondre en plénitude à notre vocation ?

Prenons un exemple :
Imaginons que, dès mon plus jeune âge,
je me sente appelé à fonder une famille, et m’épanouir comme époux et comme père.
Pour cela, j’entreprends des études afin de pouvoir subvenir aux besoins de mon futur foyer.
Or quand j’ai enfin mon métier,
je me jette à corps perdu dans ma vie professionnelle,
jusqu’à ne plus accorder à la vie familiale que la portion congrue.

Quel est le vrai maître de ma vie ?
Quel est ce maître que je sers jour et nuit, peut être sans en prendre vraiment conscience ?

Si je désire répondre à l'appel de Dieu, le Dieu de tout Amour,
ce Dieu qui m’aime depuis avant ma naissance
et qui me chérit plus encore que ne pourrait le faire une mère attentionnée,
alors je me garderai de laisser s'interposer les soucis entre Lui et moi.
Je veillerai à ne pas transformer un moyen en but,
à ne pas détrôner Dieu pour y mettre un faux dieu à sa place.

Qu'est-ce qui m'empêche d’organiser ma vie en fonction mon désir de servir Dieu,
si ce n'est les puissances attractives et mensongères des idoles ?

Il faut donc nommer les choses par leur nom :
nous sommes appelés à entrer dans un combat spirituel ;
à garder le cap de notre foi,
de notre désir le plus profond qui est de marcher à la suite du Christ vers la sainteté,
et, dès lors, de débusquer les pièges du malin.

C’est là que les encouragements de Jésus doivent aussi nous toucher.
Car si Dieu est premier servi,
c’est-à-dire si nous fondons notre vie sur le socle de l’amour de Dieu et du prochain,
nous ne manquerons de rien.
Paul le dit aussi à sa manière
quand il affirme que tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu.

S’agirait-il donc de demeurer dans une passivité inerte
ou une indifférence fataliste ?
Évidemment non !
Comme nous l'avons dit, Jésus ne cesse au contraire de faire appel à notre liberté
et notre responsabilité.

Mais liberté et responsabilité s’exercent sur les choix qui nous reviennent vraiment,
et au delà, c’est à la confiance que nous sommes conviés.
Confiance dans les autres – c’est un don de l’Esprit Saint !
et confiance en Dieu notre Père qui sait ce dont nous avons besoin.

Confiance jusqu'à l'extrême de la vie, c'est-à-dire jusqu'à la mort.
Oserai-je dire que la mort est notre vocation à tous ?
Mais non pas comme une fin : tout homme est appelé à un passage,
à quitter cette vie pour s'ouvrir, se déployer même, dans une vie nouvelle,
dans l'au-delà de la vie actuelle.

Or dans ce passage, la seule chose qui nous revienne, c'est de nous y engager le moment venu,
sans regarder en arrière, sans être retenus par les soucis de ce monde.
Pour le reste, c'est Dieu qui fait tout, Dieu qui nous accueille et nous donne la Vie.
D'où le clin d’œil de Jésus disant :
D’ailleurs, qui d’entre vous, à force de soucis, peut prolonger tant soit peu son existence ?

Notre vie, cette vie que nous recevons de Dieu à chaque instant,
doit donc être vécue comme nous sommes capables de le faire pour de moindres affaires :
en bon intendant de ce que nous avons reçu.

Un bon intendant a toujours en tête les priorités :
il ne se laisse pas emporter par les détails au détriment des objectifs essentiels.
Il priorise et il ordonne.

Notre vie, sous le regard plein de tendresse de notre Père,
doit être ordonnée.
Chaque jour, il nous faut remettre les événements et les choix
en perspectives avec ce que nous voulons vraiment choisir.
À notre dernier jour, quels choix voulons-nous avoir mis en œuvre ?
Quels fruits voulons présenter au Donateur de tout bien ?

Dans la deuxième lecture, Paul nous demande d’avancer sur ce chemin
en nous libérant aussi du souci perfide de plaire aux hommes.
Je me soucie fort peu de votre jugement sur moi, ou de celui que prononceraient les hommes, dit-il.
Paul ne se juge même pas lui-même : il choisit de porter son regard sur Dieu seul.
Il cherche sans cesse ce regard créateur et fondateur, ce regard qui est la vraie Vie.

Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné en plus !

S’il s’agit de nous faire du souci donc,
ce n’est pas pour ce qui ne produit que des peines stériles et nuisibles,
mais bien pour demeurer sur le chemin qui mène à la Vie.

Que notre seul souci soit donc de remettre chaque jour notre vie dans les mains de Dieu,
et pour cela, de suivre Jésus avec confiance.

Méditer la Parole

26 février 2017

Sainte Marie-Madeleine, Vézelay

Frère Grégoire

 

Frère Grégoire

Lectures bibliques

Isaie 49,14-15

Psaume 61

1 Corinthiens 4,1-5

Matthieu 6,24-34