1er Dimanche de Carême - A 

 Conduit au désert pour y apprendre la vulnérabilité

 La scène se passe immédiatement après le baptême du Seigneur.

Le ciel alors s'était ouvert, l'Esprit Saint descendit pour venir sur Jésus,

et du ciel, une voix disait : Celui-ci est mon Fils bien-aimé. 


L'Esprit Saint conduit maintenant Jésus au désert, dans les lieux arides et isolés.

Il semble en effet que l'expérience vécue par Jésus au baptême ait ouvert en lui un grand vide,

et seul le désert peut correspondre à ce qui se passe en lui.


Jésus a été transpercé par la voix du Père et saisi par le Saint Esprit.

Et dans son corps d'homme, le Père n'est pas venu combler et rassasier,

mais la Voix a agi comme un puissant rayon de lumière :

en Jésus, elle laisse maintenant une ouverture, elle a creusé une béance.


N'avons-nous jamais ressenti, à notre humble niveau, 

l'effet d'une telle visitation du Seigneur ?

Son passage brûle le cœur d'un feu d'amour, 

et après son passage, il laisse un espace immense, 

il creuse dans la chair des immensités insoupçonnées.

Or la tentation, alors, consiste à remplir bien vite cette ouverture...

comme pour la combler, la refermer.


L'évangile d'aujourd'hui va nous montrer comment Jésus résiste à cette autre voix 

qui prétend remplir et saturer immédiatement ce que Dieu a ouvert.


L'Esprit, donc, conduit Jésus au pays des solitudes et des privations.

Oui, pour l'heure, aucune présence ne doit occuper la place laissée vide par la Voix du Père.

Et c'est ainsi pendant quarante jours et quarante nuits.

Le diable attend...

Et quand la nécessité du corps commence à se faire pressante, alors il intervient.


Il est malin, le diable : il se place d'emblée sur le même registre que la Voix du baptême.

Il intervient comme a fait le serpent dans le récit de la Genèse :

sa voix prenante se fait toute proche, elle vient se mêler aux résonances de la Voix d'en-haut.

Elle agit comme un double, 

elle cherche à usurper l'ouverture laissée par la Voix du Père,

elle propose de combler la béance, de tuer le désir,

et de mettre fin bien vite à l'aventure que le Père a mise en marche.


Comme le serpent avec la femme du commencement, 

le tentateur met en doute la Parole de Dieu :

là où le Père disait : Celui-ci est mon Fils bien-aimé, 

le voilà qui sème le doute : Si tu es le Fils de Dieu...


Si tu es le Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains.

Ce que suggère ici le diable, c'est une fausse image de Dieu.

Jésus devrait se montrer à la hauteur d'un dieu sans manque,

et dont la toute puissance serait de satisfaire immédiatement ses besoins sans aucune médiation.


Ce Fils, tel que le diable le dépeint, n'a pas besoin de travailler pour manger,

il n'a pas besoin de demander pour qu'on lui donne,

il est autonome et autosuffisant.


Quel mensonge qui enfermerait sur lui-même celui qui est le Verbe, la Parole de Dieu,

celui qui, par nature, est relation, relié au Père et à ses frères !

Jésus alors s'appuie sur l’Écriture et déclare :

L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.


Que l'homme ait besoin de pain, c'est évident.

Mais l'homme a tout autant besoin de la Parole qui sort de la bouche de Dieu.

Le Fils a besoin de dépendre de cette Parole vivante qui donne la vie à tout instant,

et qui est donné par un Autre, par en-haut.


Vous serez comme des dieux...

sous-entendu : vous serez autonome et sans le besoin d'un autre.

Voilà le mensonge par excellence ! Voilà ce qui conduit à la mort. 

La vie, au contraire, c'est d'être relié,

et pour devenir des êtres de relation, Dieu creuse en nous l'espace de l'accueil, 

il dégage un manque qui ouvre vers le monde et vers les autres.


Pour sa deuxième tentation, le diable cite maintenant l'Écriture.

Mais à l'écouter, l’Écriture est applicable avec immédiateté, 

elle parle d'elle-même et on peut s'en servir directement, 

on la prend au mot, on en détient l'interprétation.

À le suivre, on peut utiliser l’Écriture à son propre service,

on peut la brandir pour soumettre les lois de la nature.

C'est la tentation du fondamentalisme, d'une instrumentalisation de la Parole.


De fait, le diable propose à Jésus de se comporter en maître de la vie et de la mort,

en évacuant les limites de la chair et de la pesanteur.

Jette-toi en bas, car il est écrit : Il donnera pour toi des ordres à ses anges,

et ils te porteront sur leurs mains pour que ton pied ne heurte une pierre.


La réponse de Jésus, qui est une citation de la Loi, replace l’Écriture à sa place :

dans son rôle de médiation.

L’Écriture rend Dieu présent, mais l’Écriture n'est pas Dieu ;

elle nécessite une interprétation, une mise à distance en vue d'un discernement.

Avec le diable, il n'y a aucune altérité, il n'y a que 'moi'.


La Parole de Dieu, elle, met en relation, en vis-à-vis, 

elle conduit à considérer Dieu qui me parle, qui se dévoile peu à peu dans son mystère.


Cette deuxième tentation cherche à enfermer l'homme sur lui-même :

s'il tombe dans le piège du sens par lui-même et des évidences immédiates,

il n'entendra plus la voix du Père à travers les Écritures. 

La réponse de Jésus est claire : on ne prend pas Dieu au mot,

on ne détient pas Dieu dans les mots.


Avec la troisième épreuve, le diable fait contempler une image brillante :

l'organisation du monde, la réussite des hommes, la gloire du pouvoir.

Tout cela, je te le donnerai...

Il propose au Fils le moyen de sa mission : 

instaurer le Royaume par de beaux moyens bien huilés, 

devenir le Messie par le moyen de la gloire d'un grand empire.


L'humanité disposant d'elle-même, la jouissance d'un grand rassemblement du monde,

la gloire du monde par le monde...

Cette fois-ci, Jésus renvoie Satan. 

Il cite encore la Loi :

C'est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras, à lui seul tu rendras un culte.


Oui, la mission du Fils est de rassembler tous les hommes en son corps,

mais non par lui-même.

C'est le Père qui attire tous les hommes vers son Fils bien-aimé.

Ce don, Jésus le recevra du Père et non du diable.

Il le recevra par le passage de la Passion, c'est-à-dire de la totale vulnérabilité, 

et non par le pouvoir.

La gloire, il la recevra du ciel, par sa mort et sa résurrection,

et non par les royaumes du monde.


Alors le diable le quitte, et les anges le servent.


Qu'en est-il, pour notre propre marche de carême ?

Au diable qui lui propose l'autonomie, la toute-puissance par lui-même, 

l'instrumentalisation de l’Écriture à ses propres fins,

Jésus oppose la relation, l'humble dépendance, l'accueil du manque, la vulnérabilité...

Il le fait en s'appuyant sur la confiance, c'est à dire par la foi.


Si chacun de nous doit considérer qu'il n'est pas tout à lui seul,

qu'il a besoin des autres et de Dieu,

ce n'est pas pour le regretter, 

mais pour en rendre grâce et ne pas être dupe des tentations du diable.


Dieu fait de nous des fils, des êtres de relation, de communion.

Si nous ne sommes pas autosuffisants, c'est par grâce, non par malédiction !

Car la vie, c'est l'ouverture à l'autre, 

une ouverture qui nous élargit sans cesse au-delà de ce que nous pourrions imaginer ou désirer.

Le repli de l'autonomie, au contraire,

c'est la mort qui ratatine l'humanité sur ses désirs immédiats et étroits.


Le diable veut nous faire croire que la sécurité consiste à tout maîtriser.

Le Christ, au contraire, nous ouvre un chemin de vulnérabilité 

qui conduit au don d'une vie infiniment plus large, 

d'un manque qui est accueil d'une grâce surabondante !


Ce temps du carême nous invite à résister à la tentation du tout, tout de suite,

de l'auto-sécurité, 

de la fusion sans distance et sans travail.


Nous pouvons y réapprendre la patience au lieu de l'immédiateté,

ré-apprivoiser nos vulnérabilités et nos pauvretés plutôt que la toute-puissance,

prendre le temps de goûter la saveur du manque sans chercher à tout remplir,

ne pas craindre de faire face à la Parole de Dieu 

en nous laissant juger par elle plutôt qu'en cherchant à l'utiliser,

sans craindre non plus d'avoir besoin des médiations et des autres pour avancer.

En tout cela, nous n'oublierons pas que les pièges du diable cherchent toujours se cacher sous l'apparence de Dieu.


L'Esprit Saint nous conduit au désert comme on irait à l'école de la vraie vie.

N'ayons pas peur de nous laisser enseigner

tout en opposant fermement notre résistance au Malin.

Alors le Seigneur sera notre secours,

et même les anges nous serviront !


Cette homélie s'est pour partie inspirée de :

Alain Dagron, À l'épreuve des Évangiles Année A, Bayard 2007, p. 48 à 51.

 

Méditer la Parole

5 mars 2017

Sainte Marie-Madeleine, Vézelay

Frère Grégoire

 

Frère Grégoire

Lectures bibliques

Gense 2,7-3,7

Psaume 50

Romains 5,12-19

Matthieu 4,1-11