2e Dimanche de Carême - A

L'ombre de la Lumière

«Il fut transfiguré devant eux ; 
son visage devint brillant comme le soleil,
et ses vêtements, blancs comme la lumière.»
Au désert, Jésus a épuré sa chair
40 jours et 40 nuits dans le jeûne.

Homme nu et terreux,
ramené par la faim à la source de la vie et du désir.

Aujourd’hui sur la montagne, il paraît
drapé de lumière comme d’un manteau (Ps 103,2).

Au désert, le soleil a brûlé son visage.
Face défigurée, criant vers l’immensité vide de l’azur.

Aujourd’hui sur la montagne, il paraît rayonnant
de la plénitude de la divinité
qui habite corporellement en lui (Col 2,9).

L’Adam primordial, modelé du limon de la terre
est aujourd’hui pétri de lumière :
Non Satan, le corps de l’homme n’est pas un monstre tyrannique
nous asservissant de toutes ses convoitises :
il est le Temple de l’Esprit Saint (1 Co 6,19).

La face ruisselante de larmes de l’Adam pécheur
est aujourd’hui inondée de lumière :
Non Satan, le corps de l’homme n’est pas un obstacle à détruire,
un mal dont on doit se libérer :
il est l’icône, l’image de Dieu sur la terre (Gn 1,27).

«La lampe du corps, c’est l’œil.
Si donc ton œil est sain, ton corps tout entier sera lumineux.
Mais si ton œil est malade,
ton corps tout entier sera ténébreux» (Mt 6,22-23).
C’est le secret de la Transfiguration.
Le Christ Jésus ne change pas.
Jamais il n’a cessé de rayonner dans sa chair
de la gloire de la divinité ;
c’est le regard de ses interlocuteurs qui change.
Dans sa révolte, Satan ne peut voir que la chair de terre de Jésus
et s’acharner sur sa faiblesse.
Dans leur foi, les Apôtres, qui viennent de confesser Jésus
Messie, Fils du Dieu Vivant (Mt 16,16),
peuvent voir l’éternelle lumière
transpercer le corps du fils de Marie.

Jeûner en carême, c’est retrouver la limpidité
du regard purifié des convoitises,
c’est retrouver la beauté du ciel et de la terre,
c’est retrouver la bonté du pain et de l’eau,
c’est retrouver la vérité des hommes et des femmes
créés à l’image et la ressemblance de Dieu,
c’est retrouver, en tous, même les plus défigurés
et les plus perdus, cette image lumineuse qui demeure en tous.
«Bien-aimés, dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu,
et ce que nous sommes n’a pas encore été manifesté.
Lors de cette manifestation, nous lui serons semblables
car nous le verrons tel qu’il est» (1Jn 3,1-2).
*
«Voici que leur apparurent Moïse et Élie,
qui s’entretenaient avec lui.»
Au désert, Jésus avait épuré son cœur 40 jours et 40 nuits
dans la méditation de la Parole.

Homme vide, balayé par le vent brûlant du désert.

Aujourd’hui, il paraît à Moïse comme la Parole
jaillie de la flamme du Buisson (cf. Ex 3).

Cœur vide, balayé par le Souffle de la bouche du Très-Haut.

Aujourd’hui, il paraît à Élie comme la voix d’un silence ténu
qui monte au cœur (1 R 19,12).

Moïse s’incline devant le Verbe de Dieu
et lui présente les deux Tables reçues sur la montagne :
Non Satan, la Parole de Dieu n’est pas une formule magique
pour assouvir nos désirs de puissance et de séduction.
Elle n’a d’efficacité que dans l’amour et l’abandon à Dieu.
«Écoute Israël, le Seigneur notre Dieu est l’Unique.
Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur,
de toute ton âme et de toutes tes forces» (Dt 6,4).

Élie s’enveloppe dans son manteau tout rempli
de la silencieuse présence de Dieu :
Non Satan, la Parole de Dieu n’est pas une idole
à laquelle s’asservir et s’immoler.
Elle n’a de sens que dans l’amour et le service des hommes.
«Élie dit : ‘Voici ton fils est vivant’.
La veuve de Sarepta répondit : ‘Maintenant, je sais
que tu es un homme de Dieu et que la Parole de Dieu
dans ta bouche est vérité» (1 R 23,24).

«Ainsi, tout ce que vous voulez que les hommes
fassent pour vous, faites-le vous-mêmes pour eux :
voilà la Loi et les Prophètes» (Mt 7,12)
Voilà la véritable règle d’exégèse manifestée
dans l’action du Christ, Parole de Dieu fait chair,
celle qui brise tout littéralisme, tout légalisme, tout cultualisme.
C’est l’Esprit d’Élie transfigurant la lettre de Moïse
pour que tout homme soit sauvé.
Le premier ressuscité de la Bible n’est-il pas le fils de la veuve
de Sarepta, un enfant païen, un pécheur, un impur ?

Partager en carême, c’est retrouver la liberté du cœur,
d’un cœur ouvert à tous au-delà de tout jugement,
c’est retrouver la liberté de la Parole de Dieu qui fait de nous
des frères égaux dans l’amour du Père.
« Si vous demeurez dans ma parole,
vous êtes vraiment mes disciples et vous connaîtrez la vérité
et la vérité vous rendra libres» (Jn 8,31-32).
*
« Il parlait encore, lorsqu’une nuée lumineuse les couvrit
de son ombre, et voici que, de la nuée, une voix disait :
‘Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie :
écoutez-le !’»
Au désert, Jésus avait épuré son âme 40 jours et 40 nuits
dans la prière.

Homme seul, perdu dans la mer immobile
de pierre et de sable du désert.

Aujourd’hui, il paraît Fils Unique, Bien-Aimé, Un avec le Père.

Âme seule, perdue sous la voute aveuglante du ciel vide.

Aujourd’hui, il disparaît dans la gloire du Père,
au-delà de la lumière et des ténèbres.

La nuée lumineuse enveloppe les trois Apôtres de son ombre,
les emportant au-delà de l’espace et du temps.
Dieu s’y révèle par son absence,
irréductible à rien de ce qui est là-haut dans les cieux,
ici-bas sur la terre ou au-dessous dans les eaux.
Il est l’au-delà de tout, au-delà d’Israël, au-delà de l’Église,
au-delà de la Loi, au-delà du Temple.
«Tu ne te feras aucune image» (Dt 5,8).

La voix du Père invisible révèle le mystère inouï
qui déchire le mur de séparation du péché.
Le Père a livré son Fils fait homme pour le salut des hommes.
En ce Fils, tout est révélé, tout est dit, tout est accompli.
«Philippe, qui m’a vu a vu le Père» (Jn 14,9).

«Et vous quand vous priez, ne soyez pas comme les hypocrites.
Ils aiment à se camper dans les synagogues…
Pour toi, quand tu pries, retire-toi dans ta chambre,
ferme sur toi la porte et prie ton Père
qui est là dans le secret.» (Mt 6,5-6)
Voici la fine pointe de l’expérience mystique
de la Transfiguration.
Ce n’est pas contempler la gloire du Transfiguré
– au risque d’en faire une nouvelle idole – ;
pas de tente, ni pour Lui, ni pour Moïse, ni pour Élie.
Non, c’est entrer dans la nuée,
se laisser envahir par la voix d’un silence ténu.

Prier en carême, c’est faire, dans le silence et le secret,
l’expérience de l’Amour du Père
qui est à la source de mon propre souffle,
et devenir ainsi sa lumineuse icône pour mes frères.
«Et nous tous qui, le visage découvert, réfléchissons
comme en un miroir la gloire du Seigneur,
nous sommes transformés en cette même image,
allant de gloire en gloire,
comme de par le Seigneur qui est Esprit» (2 Co 3,18).

(d’après une homélie du fr. Élie-Pascal Épinoux o.p., Rangueil, 1993)

Méditer la Parole

12 mars 2017

Saint-Gervais, Paris

Frère Jean-Christophe

 

Frère Jean-Christophe

Lectures bibliques

Gense 12,1-4

Psaume 32

2 Timothe 1,8-10

Matthieu 17,1-9