Jeudi Saint

La chair du Fils de l'homme

 Le Verbe s'est fait chair, il a pris notre chair (Jn 1,14).
L'heure vient désormais, et elle est là, où le Fils de l'homme nous donne maintenant sa chair.
Il nous la rend, en quelque sorte,
lui qui l'avait prise en venant dans le monde.
Il nous donne sa chair en nourriture, son Corps et son Sang.

Jésus vient du Père, en effet ;
non pas de la chair et du sang, ou d'un vouloir d'homme, mais de Dieu (cf. Jn 1,13).
Il a appris à habiter un corps humain dans le sein de la Vierge Marie.
Il a endossé la chair, avec ses faiblesses et ses tentations,
afin de devenir en tout comme nous sommes, excepté le péché.

En Jésus, Dieu a habité l'humanité de l'intérieur,
il a appris à être homme,
il a marché parmi les hommes.
Il a tout partagé de notre existence : il a mangé, mais aussi il a eu faim et soif,
il a été fatigué,
il a éprouvé la souffrance et l'angoisse,
il s'est réjoui et il a pleuré.

Or en cette heure, Jésus marche désormais vers la mort.
La mort est le mur sur lequel s'écrase la vie de tout homme ;
la fin incontournable qui se dresse un jour devant chacun de nous.
Et Jésus est livré à la mort par l'un des siens.
La mort ne suffisait-elle pas, fallait-il aussi la trahison ?
Jésus a appris de nous la chair, il apprend maintenant de nous la mort.

Au cours de ce dernier repas qu’il partage avec ses disciples,
Jésus donne donc son Corps et son Sang ;
il donne cette chair qu'il a reçue des hommes.
Pourtant, loin d'un vêtement qu'on aurait reçu puis qu'on déposerait au vestiaire après usage,
la chair qu'il nous donne ce soir est bien un véritable don, une offrande suprême.

Nous pouvons le comprendre au moment où Jésus se lève de table
et dépose justement son vêtement pour laver les pieds des disciples.
Ce geste le plus humble qui soit,
le geste du serviteur qui s'abaisse devant celui qu'il sert
et qui lave les pieds de celui qu'il aime,
est réalisé par le Dieu fait homme pour prendre soin de sa créature.

Le Dieu de l'univers, en son Fils bien-aimé,
s'abaisse et se donne,
de la même manière qu'il va mourir sur la croix et qu'il nous donne sa chair.

Cette chair-là, crucifiée et humiliée,
cette chair tellement abaissée qu'elle va descendre jusqu'au tombeau,
cette chair née d'une vierge mais transfigurée par l'Esprit Saint,
nous est donnée pour nous apprendre Dieu.

Si Dieu a appris l'homme,
ne fallait-il pas que l'homme puisse aussi apprendre Dieu ?
Or le Dieu tout-puissant est le Dieu de tout-amour,
et l'amour ne sait que se donner.
Jésus donne sa chair pour que nous demeurions en lui et lui en nous (cf. Jn 6,56).
Il se donne afin que nous le recevions,
et qu'enrichis par sa pauvreté, nous désirions à notre tour nous donner à lui et à ses frères (2 Co 8,9).

Désormais, donc, il nous faut apprendre Dieu.
Ce Dieu-là, qui aime et qui s'abaisse pour le service.
Il nous faut nous nourrir de Lui, être configurés à Lui.
En ce soir, le Seigneur nous dresse donc la table du festin de ses noces
et il nous fait vivre l'expérience d'être servi par lui à sa table,
lavé par lui dans cette partie de nous-même que nous n'aurions pas voulu lui présenter.

Puis il nous dit : C'est un exemple que je vous ai donné.
Faites cela en mémoire de moi.
Vous devez vous laver les pieds les uns les autres ;
vous devez donner votre vie, votre chair, les uns aux autres.

Sa chair et son sang qu'il nous donne ce soir deviennent une alliance nouvelle entre lui et nous,
l'accomplissement d'une échange merveilleux :
nous lui avions donné la pauvreté d'une humanité mortelle,
et lui nous donne en partage la gloire de la divinité,
la vie éternelle.
Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi, je demeure en lui ;
et moi, je le ressusciterai au dernier jour. (Jn 6, 54.56)

Ce repas est en fait une nourriture pour la route, une nourriture de pèlerins.
Jésus, lui, arrive au bout du chemin. C'est son heure.
Mais il sait bien que nous, nous ne sommes pas arrivés au terme.
Il nous faut avancer à sa suite ;
comme le dit saint Paul, il nous faut mourir avec lui pour ressusciter avec lui (cf. Rm 6,8).
Mais désormais, toute notre existence chrétienne prend la forme de celle du Christ.
Si bien que ce que nous vivons en ces jours saints est comme l'exemplaire de notre vie.
Pour demeurer avec lui,
notre vie ne peut que passer par la croix de Jésus ;
elle ne peut que demeurer avec lui au tombeau ;
elle ne peut qu'être relevée pour naître à la vie nouvelle.

Nous abaisser, servir, manger sa chair...
Et la vie du Christ fait son œuvre en nous,
sa mort, peu à peu, vient à bout de ce vieil homme qui va à sa perte,
et sa résurrection, déjà, fait advenir l'homme nouveau, déjà citoyen du ciel.

En marche sur un tel chemin, nous ne craignons pas la mort.
Ni ces petites morts de chaque jour qui nous libèrent de nos égoïsmes,
ni la mort du dernier jour qui nous délivrera définitivement de tous nos attachements serviles.

La Pâques du Seigneur est bien davantage encore que la sortie d’Égypte !
Elle est sortie de nos enfermements et libération de nos esclavages,
elle est la manne céleste qui nous soutient pour la traversée du désert,
et l'eau vivifiante qui jaillit du rocher en plein pays de la soif.

Par l'Eucharistie, nous sommes déjà unis à notre Seigneur,
mais ce que nous serons n'a pas encore été pleinement manifesté (1 Jn 3,2).
Car nous devons devenir semblables à lui, Jésus :
devenir vraiment enfants de Dieu, fils et filles dans le Fils.

C'est pourquoi en ce soir nous mangeons avec lui,
c'est pourquoi nous acceptons de nous laisser servir par lui,
puis de le suivre, autant que possible,
jusqu'à la croix et au tombeau,
jusqu'au tombeau et au tombeau vide,
jusqu'à l'aube d'un jour nouveau où tout doit être reçu et offert.

Ce pèlerinage est pour nous un dépouillement.
Si Jésus a déposé son vêtement pour nous servir,
nous devons déposer le nôtre pour être servi et pour servir,
jusqu'à ce qu'un Autre nous habille à nouveau,
d'un vêtement nouveau, resplendissant, pour la vie éternelle.

Ce vêtement, nous l'avons déjà reçu, le jour de notre baptême.
Il est pourtant encore à recevoir, jour après jour,
comme la ceinture de Pierre qu'un autre doit lui mettre
pour le conduire là où il ne voudrait pas (cf. Jn 21,18).

En ce qui nous concerne, donc, mangeons avec Jésus et suivons-le dans sa Passion.
Il est le Bon Berger qui nous conduit.
C'est la Pâque du Seigneur.
Un jour nouveau, une chair nouvelle, une alliance éternelle.

Méditer la Parole

13 avril 2017

Sainte Marie-Madeleine, Vézelay

Frère Grégoire

 

Frère Grégoire

Lectures bibliques

Exode 12,1-14

Psaume 115

1 Corinthiens 11,23-26

Jean 13,1-15