Jeudi Saint

Vivre son Heure 

«Avant la fête de la Pâque, 
sachant que l’heure était venue pour lui
de passer de ce monde à son Père,
Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde,
les aima jusqu’à la fin.»

Jusqu’à la fin ?
Jusqu’à l’ultime minute de son existence terrestre.
L’heure est enfin venue, et nous y sommes.
Cette nuit, nous entrons dans ces trois jours qui sont sa Pâque,
son passage de ce monde vers le Père :
Vendredi, Pâque de la souffrance où il est cloué à la croix,
Samedi, Pâque de l’abîme où il est couché au tombeau,
Dimanche, Pâque de la vie où il est relevé d’entre les morts.

Jésus sait comment cette Heure se réalisera :
Aux yeux du monde, par la trahison d’un disciple ;
en vérité par le libre don de sa Vie.
Jésus sait de quoi cette Heure sera faite :
Aux yeux du monde, une mort injuste et désespérée,
en vérité, la mort de la Mort.
Jésus sait ce que cette Heure accomplira :
Aux yeux du monde, le silence définitif du tombeau ;
en vérité, le réveil des morts
à la voix du Fils de l’homme.
Jésus sait que «le Père a tout remis entre ses mains»,
mais les disciples, que savent-ils de cette Heure ?

«Ce que je fais, tu ne les sais pas à présent,
par la suite, tu comprendras», dit Jésus à Pierre.
Pierre se rebiffe quand Jésus veut lui laver les pieds
car il n’a pas compris que l’Heure est venue.
Il faut du temps pour comprendre cette Heure,
pour pénétrer son mystère, son sens caché
et plus encore pour vivre cette Heure,
pour y entrer avec le Christ.
En posant des gestes dont le sens va s’éclaircir
à la lumière de sa pâque, Jésus pense à nous,
à tous ceux et celles qui croiront en lui.
À nous aussi, deux mille ans après,
il veut nous donner de vivre cette Heure
où le Père le glorifie de la gloire éternelle
qu’il avait auprès de lui.

C’est pourquoi Jésus offre à ses disciples,
à l’Église naissante, de quoi faire mémoire :
«La nuit où il fut livré, Jésus prit du pain …
il fit de même avec la coupe … » (1 Co 11,23-25).
Mais dans l’héritage de la Première Alliance,
n’y avait-il pas déjà de quoi faire mémoire ?
N’y avait-il pas le mémorial
de la Pâque prescrit par Dieu à Moïse
avec son agneau égorgé au crépuscule
par la communauté d’Israël,
dont la chair est communion
et le sang protection contre l’Ange exterminateur,
mémorial joyeux de la libération de l’Égypte ?
Ce mémorial était beau et significatif
mais il n’a jamais libéré le croyant du péché et de la mort.

C’est donc bien un mémorial nouveau et définitif
que Jésus inaugure avec ses disciples au Cénacle.
Ce soir, Celui qui a pris chair de Marie
et que Jean Baptiste a désigné comme l’Agneau de Dieu
qui enlève le péché du monde,
«prend du pain, rend grâce, le rompt et dit :
‘Ceci est mon Corps qui est pour vous’».
Ce soir, Celui qui changea l’eau en vin à Cana
à la prière de Marie et que Jean Baptiste
désigne comme l’Époux,
«prend la coupe et dit : ‘Cette coupe
est la nouvelle alliance en mon Sang’.
Ainsi donc, à chaque fois que nous mangeons ce pain
et buvons à cette coupe, nous proclamons
la mort du Seigneur jusqu’à ce qu’il vienne» (cf. 1 Co 11,26).

À chaque eucharistie, les diacres prennent
la coupe où l’eau se mêle au vin.
Il n’a plus besoin d’agneau
Celui qui a pris notre humanité.
À chaque eucharistie, les prêtres rendent grâce
et redisent ses propres mots :
«Il dit et cela est».
Il n’a plus besoin «d’égorgeurs»
Celui qui s’est offert une fois pour toutes
en mourant pour les pécheurs.
À chaque eucharistie, les baptisés
mangent ce pain qui est son Corps
et boivent cette coupe qui est son Sang.
Il n’a plus besoin de viandes rôties
Celui qui est le Pain vivant descendu du ciel (Jn 6).

Mais alors a-t-il encore besoin de quelque chose ?
Oui, d’hommes qui acceptent de faire pour leurs frères
ce qu’il a fait pour nous.
«Au cours du repas, Jésus se lève de table,
dépose son vêtement, et prend un linge
qu’il a noué à la ceinture.»
Notre Maître et Seigneur est Celui
qui dépose sa vie pour ses amis,
s’anéantissant dans notre condition d’esclave.
«Il se mit à laver les pieds des disciples
et à les essuyer avec le linge qu’il avait à la ceinture.»
Notre Maître et Seigneur est Celui qui nous donne part
à sa vie en s’anéantissant à notre service
et c’est cela être appelé et être ordonné prêtre :
c’est être appelé à déposer sa vie,
avec nos espoirs de réussites mondaines
et d’épanouissement personnel,
pour rejoindre l’homme dans sa pauvreté radicale
en présence de Dieu.
C’est recevoir l’eau de la grâce
et le linge du serviteur pour apporter à tout homme
l’extraordinaire remède des sacrements du salut.
Alors seulement, tout homme,
en tout temps et en tout lieu,
pourra vivre cette Heure.
«Vous ferez cela en mémoire de moi».

«Avant la fête de la Pâque,
sachant que l’heure était venue pour lui
de passer de ce monde à son Père,
Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde,
les aima jusqu’à la fin.»
Jusqu’à la fin ?
Jusqu’à l’extrême plénitude de l’amour.
L’heure est enfin venue et nous y sommes
où Jésus nous invite à entrer avec lui
dans le mystère de sa Pâque,
à passer nous aussi de ce monde vers le Père.

Accepter ce soir d’être invité au festin des Noces de l’Agneau
n’est pas anodin : nous sommes ici
pour entrer avec lui dans la Pâque du Seigneur.
Accepter de communier à Son Corps et à Son Sang,
c’est «annoncer sa mort jusqu’à ce qu’il vienne»,
c’est-à-dire accepter de mourir au péché
pour nous laisser envahir par son amour
jusqu’au plus intime recoin de nous-mêmes.
«Comme je vous ai aimés,
aimez-vous les uns les autres». (Jn 13,34)
Accepter de nous laisser laver les pieds
par le Maître et Seigneur,
c’est accepter de déposer notre vie,
c’est-à-dire de la perdre en ce monde,
ne plus rien rechercher pour nous-mêmes,
n’être plus que service du prochain, don de soi.
«Nul n’a de plus grand amour que celui-ci :
déposer sa vie pour ses amis» (Jn 15,13).

L’amour se livre à nous jusqu’à l’extrême
et nous invite à nous livrer à lui jusqu’à l’extrême.
Pour cela, il ne nous demande pas
d’être autre chose que les êtres
pauvres et fragiles que nous sommes.
Il nous demande seulement – et c’est infiniment –
de nous en remettre à lui
comme il s’en remet au Père.
Judas n’y arrive pas et sort dans la nuit.
Pierre n’y parviendra qu’à travers
la douloureuse épreuve du reniement.
Jean reste en silence et contemple le Verbe de Vie.
À chacun sa réponse mais à tous et à chaque eucharistie,
le Seigneur qui est Amour
nous propose de vivre Son Heure.
Saut terrible dans l’abîme où nous Lui déposons
notre vie de mort et de péché.
Merveilleuse libération où il nous rend à nous-mêmes,
éveillés à la Vie de Dieu.
«Sachant cela, heureux êtes-vous si vous le faites.»

(d’après l’homélie de fr. Élie-Pascal Épinoux, op, Jeudi Saint 2002)

Méditer la Parole

13 avril 2017

Saint-Gervais, Paris

Frère Jean-Christophe

 

Frère Jean-Christophe

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