16e semaine du Temps Ordinaire - A

N’arrachez pas l’ivraie

Il y a donc, tout à la fois, dans le champ du monde,
pour le redire avec l’Évangile,
le bon grain et l’ivraie (Mt 13,25),
les fils du Royaume et les fils du Mauvais (13,38b).
Et Jésus nous dit d’attendre, de patienter, de ne rien arracher (13,30).
Pourquoi, dès lors, serions-nous ainsi avertis ?


On comprend et admet d’emblée l’appel
que cela traduit en faveur de la miséricorde, de la tolérance,
du respect de l’autre, de la grâce du temps…
Mais on ne peut en même temps que se demander
à quoi cette attitude peut aussi nous conduire.
Faut-il en effet pour autant se résigner à tout laisser faire,
à tout laisser aller, à tout laisser proliférer ?


D’où une série de questions que nous aimerions bien éclairer :
D’où vient, tout d’abord, cette ivraie et qu’est-elle donc ?
Pourquoi Jésus nous demande-t-il de ne pas l’arracher ?
Et quelle attitude observer en attendant le jugement ultime ?


L’ivraie, disait l’apôtre Paul,
c’est le mystère du mal en œuvre dans le monde (2 Th 2,7).
C’est la mauvaise herbe qui apparaît dans le champ
sans que personne ne l’ait semée.
Et, ce disant, Jésus éclaire pour nous, à travers la parabole,
un des plus grands questionnements de l’humanité :
d’où vient ce mal qui germe en nous et pousse autour de nous
sans qu’aucun de nous peut-être ne l’ait sciemment voulu,
entretenu, recherché, provoqué et, pour tout dire, cultivé ?
Nous consonnons bien avec la remarque du psalmiste :
Vois, pécheur je suis né, pécheur ma mère m’a conçu (Ps 51) !
Et l’apôtre Paul découvre, à son tour, comme les disciples à l’écoute de la parabole,
cette loi inscrite en lui, comme l’ivraie semée dans le champ :
Quand je veux faire le bien, c’est le mal qui se présente à moi (Rm 7,21).


D’où vient donc qu’il y a de l’ivraie ?
Si nous avons bien entendu les paroles de l’Évangile,
Jésus donne à cette question fondamentale sur l’origine du mal
une double réponse :
d’abord à l’adresse de tous, puis seulement devant ses intimes.
Devant la foule (13,24), il déclare :
C’est l’ennemi qui a fait cela (13,28).
Et dans l’intimité de la maison, il explique à ses proches :
L’ivraie, ce sont les fils du Mauvais.
Et l’ennemi qui l’a semée, c’est le diable (13,38-39).
Ainsi clairement dénoncé par la lumière du Seigneur,
le mal dévoile tout à la fois son origine et ses acteurs.
Le monde est en même temps blessé et occupé.
Il est désorienté par l’Adversaire, dès le commencement ;
et traversé d’influences néfastes, tout au long de son devenir.
Point n’est besoin d’être chrétien pour reconnaître cela.
Nous faisons tous cette rude expérience
d’un mal qui sourd en nous, sans qu’on l’ait voulu ;
et qui pousse autour de nous, sans qu’on l’ait provoqué.


Le monde est donc ainsi tiraillé et divisé.
Il y a en nous
un conflit entre le vieil homme et l’homme nouveau (Ep 4,22 ; Col 3,9),
autour de nous un antagonisme entre la chair et l’esprit (Ga 5,17),
et, partout, la création tout entière, jusqu’à ce jour,
gémit dans les douleurs de l’enfantement (Rm 8,22).
Pourquoi donc ce combat sur tous les fronts (Mt 10,34 ; Jn 15,18-20 ; Ep 6,10-17) ?
On peut sans doute avancer cette réponse :
l’humanité, image et ressemblance de Dieu, est si grande et si belle
qu’elle est tout autant désirée par le Créateur, qui veut sauver son unité,
que convoitée par le Diviseur, qui combat pour sa perte !
Mais le Créateur s’est fait le Rédempteur.
Avec le Christ nous pouvons mener le bon combat.


Dès lors, la question qui nous vient à l’esprit
est la même que celle qui jaillit des lèvres des serviteurs du maître :
ne faut-il pas tout faire pour éliminer le mal ?

 

À cette seconde question, Jésus donne une nouvelle lumière.
N’arrachez pas l’ivraie, de peur qu’en l’enlevant,
vous n’arrachiez le blé en même temps ! (Mt 13,29).
Plusieurs raisons peuvent ici être avancées
qui expliquent le sens d’une telle réponse.


La première est pour nous rappeler une grande vérité spirituelle :
la meilleure manière d’éviter le mal ou de le faire reculer,
est de chercher avant toute chose à faire le bien
et de s’y donner tout entier :
Ne te laisse pas vaincre par le mal, dit la lettre aux Romains,
sois vainqueur du mal par le bien (12,24).
Quelle belle perspective pour nos âmes !
Ne mettons pas toutes nos forces à pourchasser alentour
les erreurs, les imperfections, les torts et les fautes des autres.
N’usons pas davantage nos énergies à lutter à tout prix
contre nos défauts, nos manques ou même nos manquements.
Mais employons-nous de tout notre cœur
à faire pousser et mûrir le bon grain de nos vies.
La sainteté consiste moins dans l’élimination du diable
que dans l’accueil de Dieu !
Ce bon principe vaut autant dans la vie évangélique
qu’au niveau de la politique internationale.
L’axe du mal traverse chacune de nos vies !


Une autre raison qui conduit le Christ
à nous demander de ne pas arracher tout de suite l’ivraie,
c’est de laisser aux choses et aux personnes
la grâce du temps et de la conversion.
Dieu ne veut pas d’abord
nous brûler, mais nous construire.
Non pas nous déraciner, mais nous transformer.
Nous convertir pas à pas,
pour nous voir librement et joyeusement marcher vers lui.
Le temps est pour cela le meilleur allié de la grâce.
Nous tous qui sommes là, frères et sœurs, où étions-nous,
où en étions-nous, il y a cinq, dix, vingt, cinquante ans ?
Peut-être, depuis, avons-nous un peu progressé ?
Et allons-nous continuer à le faire ?
Il serait si beau de faire de notre vie un chemin de conversion !


Une dernière raison qui fait dire à Jésus
de ne pas chercher à arracher nous-mêmes l’ivraie,
c’est que cette tâche ultime de jugement et de purification
revient à Dieu et à lui seul.
Il y a une telle patience de respect dans le cœur de Dieu
passionné d’amour pour nous !
Ta domination sur toute chose
te rend patient envers tous les êtres, dit au Seigneur le livre de la Sagesse.
Toi qui disposes de la force, Seigneur, tu juges avec indulgence
et tu nous gouvernes avec beaucoup de ménagement.
Et l’Écriture conclut :
Tu as enseigné à ton peuple, ô Dieu, que le juste doit être humain,
et tu as pénétré tes fils d’une belle espérance :
à ceux qui ont péché tu accordes la conversion (Sg 12,16-19).
Comme c’est vrai !
Laissons donc le Seigneur qui n’est
pas venu pour condamner le monde mais pour le sauver (Jn 3,17),
nous juger tous, au terme, dans l’exigence de son amour.


Cette perspective finale nous donne enfin la réponse
à notre dernière question consistant à savoir
quelle attitude adopter en attendant le jugement ultime.
Il est sûr que ne pas arracher l’ivraie
ne saurait en rien signifier que l’on peut pactiser avec le mal ;
ou laisser, sans plus nous en soucier, le champ libre à l’adversaire.
Ce n’est pas là ce qu’a fait ni ce que dit Jésus.
Mais battons-nous pour le bon combat.
Celui qui consiste à convertir, à réorienter notre vie vers Dieu ;
et à bien cultiver le champ de ce monde
en y faisant fleurir le plus possible la justice, la rectitude, la paix.
«La patience obtient tout», dit sainte Thérèse d’Avila.
Heureux les doux, ils posséderont la terre (Mt 5,4).


Laissons à Dieu le double soin de la croissance au long des jours (Mc 4,2)
et du jugement au dernier jour (Mt 13,33-43).
Qu’il nous purifie déjà lui-même au feu de son amour ;
car notre Dieu qui est un feu dévorant (Dt 4,24 ; He 12,29),
est bel et bien venu parmi nous répandre le feu sur la terre.
Et il brûle du désir de le voir déjà allumé (Lc 12,49).
Mais ce n’est pas un feu vengeur et destructeur (Lc 9,54-55).
Ce qui est sec, improductif, factice et mauvais tombe de soi ;
et, en quelque sorte, s’autodétruit (Lc 3,9).
Et les sarments secs, on les ramasse, on les jette au feu,
et ils brûlent (Jn 15,6). On ne saurait s’en offusquer !
Mais le feu qu’est venu répandre le Christ,
c’est le feu de son Esprit qui, lui, renouvelle la face de la terre
et le feu de son amour qui fait jaillir en tout être
une espérance d’éternité.


Au terme, toutes les œuvres mortes tomberont d’elles-mêmes.
Seules les œuvres de vie pourront entrer au Royaume de la vie.
La totalité du mal dont le poids reste si douloureux — c’est vrai —
mais également si dérisoire (1 Co 15,55) — on le reconnaîtra tous au dernier jour —, sera anéanti.
De mort, de pleurs, de cris, de peines, il n’y en aura plus,
car l’ancien monde (de l’ivraie) aura disparu (Ap 21,4).
La fournaise ardente, dont nous parle aujourd’hui le Christ (Mt 13,42),
supprimera toute espèce de mal, de tristesse et de péchés,
et fera passer au creuset les scories de nos vies (Jr 9,6),
pour éprouver la qualité de l’œuvre de chacun (1 Co 3,19).
Jusqu’à ce qu’en ressorte l’argent sept fois épuré
et l’or très pur dont nous sommes tous porteurs (Is 48,10 ; Ap 21,21).
Mais… en dessous de l’ivraie qui, un jour, partira en fumée !
Alors les justes resplendiront comme le soleil
dans le Royaume de leur Père (Mt 13,43).


Seigneur, donne-nous assez d’amour
pour aimer notre terre telle qu’elle est.
Donne-nous assez de foi
pour construire nos vies selon ta volonté.
Et donne-nous beaucoup d’espérance
pour marcher tous ensemble et avec toi
vers le Royaume de notre Père !
 

Méditer la Parole

17 juillet 2005

Saint-Gervais, Paris

Frère Pierre-Marie

 

Frère Pierre-Marie

Lectures bibliques

Sagesse 12, 1319

Psaume 85

Romains 8, 26-27

Matthieu 13,24-43

Imprimer l'homélie

Télécharger la version pdfTélécharger la version pdf