21e Dimanche du Temps Ordinaire - A

Qui suis-je ?

Dans une relation profonde, il y a des étapes décisives.
Quand l’un des deux demande à l’autre : Pour toi, qui suis-je ?,
on comprend aisément que, de la réponse, va découler la suite du chemin.
Il en va ainsi, tout spécialement, pour l’amour.

L’amour est créateur.
Celui qui est aimé se reçoit de celui qui l’aime.
Et y a-t-il une autre manière de savoir qui l’on est,
si ce n’est en se découvrant dans un regard qui aime ?

Pourtant, quand Jésus demande à ses disciples : Pour vous, qui suis-je ?,
il ne cherche pas dans leur regard sa propre identité.
Il veut plutôt conduire les siens à une étape dans la connaissance de ce qu’il est,
une étape de reconnaissance.

Reconnaissance, car il s’est déjà fait dévoilé à eux, au fil des jours.
Pour autant, une chose est de sentir qui est Jésus,
et une autre de le dire, de le formuler ;
c’est à dire de s’approprier une perception et de la saisir par toute sa volonté, sa liberté.

Jésus se fait ainsi reconnaître comme le Christ, l’envoyé du Père qui donne la vie.
Jésus n’est pas seulement un prophète, ni même le plus grand des prophètes :
il vient de Dieu et il est Fils.

Les gens ont tous leur petite idée sur Jésus, et chacun y va de son interprétation.
Mais quelle distance entre une petite idée, même très respectable ou très intelligente,
et ce qui sort du cœur après une longue maturation ?
Jésus, en effet, n’est comparable à nul autre,
et Pierre, dans un élan qui le saisit, le connaît soudain et le nomme : Tu es Fils de Dieu !

Mais tout n’est pas dit une fois que Pierre a proclamé sa foi au nom de tous les apôtres.
Ou plutôt, tout est dit pour Pierre,
mais maintenant que Pierre a parlé, c’est Jésus qui doit encore dire l’essentiel.

Et si la parole de Pierre ne change pas ce qu’est Jésus,
celle que Jésus adresse à Pierre va changer la vie du disciple.

Pierre vient de déclarer : Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant !
C’est comme si sa conscience s’était déchirée et qu’il avait vu le mystère.
L’homme Jésus est aussi Fils de Dieu !

En fait, le mystère est double.
Il s’agit évidemment de la personne même du Seigneur,
qui ne cesse de montrer qu’il est pleinement un homme,
et qui se révèle comme Dieu parmi les hommes.

Mais il s’agit aussi du mystère de ce qui vient de se passer en Pierre lui-même.
Il est parfois des fulgurances qui montrent davantage la profondeur de la réalité
que ne pourrait jamais atteindre la plus grande intelligence qui soit.
Quel est ce mystère d’une vision que l’homme ne peut contenir
et qu’il se prend pourtant à saisir en un regard intérieur ?
Quelle est cette conviction que rien, auparavant, ne pouvait permettre de déduire ?

Peut-être est-ce comme cette réponse de l’amour
qui dévoile la personne aimée dans un regard plus large que ce que peut contenir le réel.
Or c’est l’amour qui saisit la pleine vérité, non d’abord la nature.

Pour autant, toutes les fulgurances ne sont pas nécessairement vérité.
Il y faut un discernement, une confirmation.
Pour Pierre, cette confirmation vient de Jésus lui-même :
Heureux es-tu, Simon fils de Yonas...

Nous avons remarqué les parallèles de vocabulaire,
et l’insistance sur les termes disant la filialité et la descendance :
Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant...
Tu es Simon, fils de Yonas.
Mais ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela,
c’est à dire ce n’est pas ce que t’a transmis ton père de la terre, ta nature humaine,
mais c’est mon Père qui est au cieux.

Si bien que, je te le dis, cette fulgurance vient bien de Dieu,
et seul Dieu pouvait te faire connaître que je suis Dieu.
Ton humanité n’y pouvait rien, il y fallait une autre paternité.

Jésus atteste ainsi la justesse de la révélation reçue par Simon,
et il l’appelle désormais Pierre,
car désormais, l’Église pourra reposer sur la solidité de cette foi
reçue du Père, attestée par le Fils.

Et si Simon, fils de Yonas, est un homme mortel et incertain,
Pierre, éclairé par le Père du ciel et établi par le Christ,
est agrégé à un rocher qui, lui, ne craint pas la mort :
c’est l’Église, famille humaine des croyants pénétrée de la lumière du Père
et fondée par le Fils.

Ce qu’est le Christ, vrai homme et vrai Dieu,
il le transmet à l’Eglise, tout à la fois humaine et mystérieusement divine.

Enfin, Jésus donne à Pierre les clefs du royaume des cieux.
L’image de la remise des clefs signifie la transmission d’un pouvoir.
Or ici, ce pouvoir se situe à l’articulation entre la terre et le ciel.
L’identité profonde de l’Église ne se situe pas au niveau d’un royaume humain,
ou d’un lieu de pouvoir temporel.
Non qu’elle puisse y demeurer totalement étranger.

Son identité relève plutôt du pont, d’un lieu de passage.
Le passage de la terre vers le ciel,
de la nature humaine vers le royaume des cieux.
Ce passage suppose d’habiter pleinement les deux rives :
habiter la vie humaine en descendant dans ses zones les plus fragiles,
les plus sombres, les plus souffrantes,
pour y porter la lumière et la guérison.

Et habiter le ciel par la prière, l’union au Christ,
et la fraternité vécue dans sa pleine réalisation.

Nous comprenons que, pour donner chair à cette Église fondée par le Christ sur la foi de Pierre,
il y faut l’engagement de tous dans la diversité des appels et des vocations.
Chaque baptisé est placé par le Christ à l’une des brèches dont souffre le monde :
la pauvreté, le doute, l’obscurité, le contact avec le péché et les détresses humaines...
Et là, il doit y planter d’une part la compassion et la tendresse,
et d’autre part la foi et la lumière.

Les ministres ordonnés le font avec l’autorité qu’ils ont reçue ;
les consacrés avec leur grâce propre ;
les époux et les familles avec les liens qui les unissent ;
tous avec leurs engagements professionnels, sociaux, personnels...

Mais il est vain d’essayer de construire le royaume de Dieu par les seules forces de Simon fils de Yonas, c’est à dire par notre bonne volonté humaine !
Il y faut l’inspiration du Père et l’institution du Christ.
Cette dernière se vit notamment par la fidélité à l’Église et l’obéissance mutuelle.
Mais comment recevoir la lumière du Père
si ce n’est par la prière et l’écoute de Dieu dans les événements, dans ceux qui souffrent,
c’est à dire dans l’attention aux mouvements intérieurs
tout à la fois de notre âme et du corps de l’humanité toute entière ?

Ce mystère est grand !
Je veux dire le mystère du Christ qui, de Dieu qu’il est, s’est fait homme,
et du Père des cieux qui se révèle à notre humanité en la traversant par sa lumière.
C’est là que se situe l’enjeu de notre vie chrétienne :
habiter pleinement notre humanité pour y rencontrer Dieu,
puisque Dieu lui-même s’est fait homme pour le rencontrer.

Il est grand, le mystère de la foi !

Méditer la Parole

27 août 2017

Sainte Marie-Madeleine, Vézelay

Frère Grégoire

 

Frère Grégoire

Lectures bibliques

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Matthieu 16, 13-20