22e Dimanche du Temps Ordinaire - A

L’évangile que nous venons d’entendre est le prolongement direct, la suite, de celui que nous avons écouté dimanche dernier. Les personnages aussi sont les mêmes : il y a Jésus, il y a les autres disciples, parmi lesquels se trouve saint Pierre. Et pourtant, chers amis, quel changement, quel basculement entre un Jésus reconnu et proclamé comme le Christ, le Fils du Dieu vivant (dimanche dernier) et cette non-reconnaissance, cette incapacité de Pierre, aujourd’hui, à unir, à intégrer, dans sa tête et dans son cœur, la réalité de la Croix et des souffrances du Christ. Pierre s’arrête devant le paradoxe, qui caractérise le chemin de Dieu dans nos vies et dans l’histoire tout entière, paradoxe devant lequel l’homme souvent n’a plus de prise, n’a plus, en lui-même, la capacité d’avancer, si ce n’est que par la force et la lumière qui lui viennent de la docilité et humilité du disciple.

Or, c’est tout à fait évident, dans le texte d’évangile de ce jour et aussi dans la deuxième lecture tirée de la lettre de saint Paul, que ce chemin en disciple ne concerne pas que les actions, le côté, si vous voulez, extérieur et visible de notre marche derrière le Christ, mais aussi son côté intérieur, même mental, le chemin de notre intelligence. Pierre « tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes ». Et saint Paul nous exhorte, comme en faisant écho à cette scène évangélique : « Ne prenez pas pour modèle le monde présent, mais transformez-vous en renouvelant votre façon de penser pour discerner quelle est la volonté de Dieu ». D’après ce que dit saint Paul on devrait même affirmer qu’il ne peut y avoir un vrai discernement chrétien, aucune véritable recherche de la volonté de Dieu et de la Vérité, s’il n’y a pas en nous cette disponibilité préalable à laisser transformer notre manière de penser. Il apparaît donc d’une manière tout à fait claire et explicite, dans la liturgie de ce jour, que le disciple du Christ n’est pas seulement quelqu’un qui veut faire selon et comme son Maître (imitation), mais aussi il est quelqu’un qui veut penser comme son Maître (adhésion intérieure). Entrer véritablement dans la pensée de Dieu. Et souvent, chers amis, ce passage, cette conversion, qui est un véritable nouvel engendrement de notre vie, c’est bien ce qui provoque en nous le plus de peine et le plus de difficulté : non seulement accepter et proclamer Jésus comme le Fils de Dieu, mais aussi faire le lien et le reconnaître comme le Crucifié. Et dans le Crucifié découvrir le rayonnement authentique de la splendeur divine. C’est là, chers amis, que se manifeste plus qu’ailleurs, de la manière la plus éminente, que les pensées du Seigneur ne sont pas nos pensées, et nos chemins ne sont pas ses chemins (cf. Is 55,8). C’est parfois facile, trop facile, de tomber dans le piège de s’imaginer et d’adhérer à un Christ sans la Croix. Un Christ qui satisfait tous nos penchants humains, toutes nos vues terrestres, tous nos désirs de réalisation, de grandeur et de succès mondain. Eh bien, la Parole d’aujourd’hui nous provoque à affirmer, en pleine conscience, qu’il n’y a aucun chemin de salut, et donc aucun chemin de sainteté, qui ne passe par le mystère pascal du Christ : un Christ qui a souffert, un Christ qui est mort, un Christ qui est ressuscité. Séparer le Christ de son mystère pascal, comme Pierre a eu la tentation de faire, signifie vivre dans l’illusion. Dans l’illusion d’un Dieu qui n’existe pas, dans le mirage d’une divinité qui ne serait qu’une projection de nos rêves, de nos visions humaines et terrestres de divinité. Vous comprenez donc, chers frères et sœurs, pourquoi conversion chrétienne signifie aussi conversion de la manière de penser. On parle souvent du charisme, du munus prophétique des chrétiens. Eh bien, il n’y a plus aucune prophétie là où le Christ n’est plus un Messie Crucifié.

J’insiste sur ce point parce que le chemin du disciple est un chemin aussi habité par le mystère pascal de Jésus. Louis Bouyer affirmait à ce propos, et il avait bien raison : « Le Christ est mort pour nous, non pas afin de nous dispenser de mourir, mais bien plutôt pour nous rendre capables de mourir efficacement: de mourir à la vie du vieil homme pour revivre à celle de l’homme nouveau qui ne meurt plus ». Et combien notre monde attend de recevoir cette annonce, qui n’est pas une annonce de malheur ou de tristesse, mais de bonheur, parce qu’elle est l’affirmation, non seulement que la souffrance et la mort n’auront pas le dernier mot pour ceux qui s’ouvriront au salut qui vient du Christ, mais aussi que dès que le Christ a souffert pour nous, désormais la souffrance a été arrachée au non-sens et à l’inutilité et elle est devenue un chemin de communion avec le Christ.
 

Le saint pape Jean-Paul II, à ce propos, nous a laissé des pages merveilleuses, et très courageuses aussi, qui, malheureusement, ne sont pas très connues et elles ne sont pas très à la mode non plus : « avec la passion du Christ, toute souffrance humaine s'est trouvée dans une situation nouvelle. (…) Dans la Croix du Christ, non seulement la Rédemption s'est accomplie par la souffrance, mais de plus la souffrance humaine elle-même a été rachetée. (remarquer l’échange) (…) Le Rédempteur a souffert à la place de l'homme et pour l'homme. Tout homme participe d'une manière ou d'une autre à la Rédemption. Chacun est appelé, lui aussi, à participer à la souffrance par laquelle la Rédemption s'est accomplie. Il est appelé à participer à la souffrance par laquelle toute souffrance humaine a aussi été rachetée. En opérant la Rédemption par la souffrance, le Christ a élevé en même temps la souffrance humaine jusqu'à lui donner valeur de Rédemption. Tout homme peut donc, dans sa souffrance, participer à la souffrance rédemptrice du Christ ».

Voilà le chemin qui s’ouvre pour nous aussi, chers amis, qui sommes les disciples du Christ : toutes nos joies et toute nos peines, toutes nos souffrances et tous nos bonheurs, peuvent devenir des chemins de salut et aussi des chemins porteurs d’une fécondité spirituelle qui dépasse notre vie personnelle pour s’élargir aux dimensions de toute l’Église et du monde entier. Nous ne pouvons pas – il faut en être conscients – devenir des vrais témoins de la résurrection du Christ, si nous ne savons pas, en même temps, aider notre monde à traverser l’obstacle, le scandale de la souffrance, et de la Croix, ce scandale que Pierre aussi, on l’a vu, a eu du mal, en ce petit moment d’hésitation satanique qu’il a vécu, à traverser.


Le Christ ne nous promet pas d’éviter la souffrance, mais il nous ouvre le chemin pour la traverser et pour en être avec Lui, en Lui, victorieux, afin que nous puissions faire la même expérience que saint Paul, quand il proclamait : « si nous nous sommes trouvés sous le coup d’un arrêt de mort, c’était pour que notre confiance ne soit plus en nous-mêmes, mais en Dieu qui ressuscite les morts » (2 Co 1,9).

Voilà, chers amis, la Parole qui sauve le monde, la science qui dépasse l’humain, la prophétie qui ne passera jamais, parce qu’elle restera à jamais gravée dans le corps divin et humain du Christ : c’est l’éminence de la Croix. Parfois c’est peut-être plus facile de croire à la divinité de Jésus qu’à son humanité. Heureux sommes-nous, si nous y croirons vraiment : ce ne sera pas la chair et le sang qui nous l’auront révélé, mais notre Père qui est aux cieux (cf. Mt 16,17).

Méditer la Parole

3 septembre 2017

Saint-Gervais, Paris

Frère Giovanni Battista

 

Frère Giovanni Battista

Lectures bibliques

Jrmie 20,7-9

Romains 12,1-2

Matthieu 16,21-27

Écouter l'homélie

Player mp3