26e Dimanche du Temps Ordinaire - A

Le juste poussera comme un palmier

Nous sommes tous en quête de justice.
Ce qui est juste libère la paix, la confiance, la vie.
Alors que ce qui est injuste pousse
au découragement, à la révolte, à la violence.
Mais une difficulté apparaît dans cette quête de la justice :
c’est que celle-ci ne semble pas universelle.
Voilà que ce qui est juste aux yeux de certains
apparaît injuste par d’autres, et vice-versa.
La justice des hommes semble bien fragile et changeante.
Aussi l’homme de la Bible, le croyant au Dieu d’Israël,
a interrogé Dieu de génération en génération :
Et toi, Dieu, quelle est donc ta justice ?
Si Dieu est bon et rempli d’amour,
sa justice ne peut être que bonne et désirable.
Mais comment connaître la justice de Dieu
quand on est un simple humain ?
Comment entrer dans la pensée divine
qui n’est pas celle des hommes ?
Toute l’Écriture Sainte témoigne de ce discernement
de la communauté des croyants
pour connaître la justice de Dieu.

Le passage du Livre d’Ézéchiel
que nous venons d’entendre aujourd’hui
témoigne d’une étape de mûrissement du peuple
dans sa perception de la justice divine.
Le contexte est celui de l’exil à Babylone,
un contexte de souffrance.
Le peuple a tout perdu : sa terre, son temple, sa dignité.
«À qui la faute ?», s’interroge-t-on spontanément.
Cela nous fait penser au récit
de l’aveugle-né dans l’Évangile selon saint Jean :
«Qui a péché pour qu’il soit né aveugle,
lui ou ses parents ?» (Jn 9,2).
Il faut trouver un coupable pour conjurer
le mal qui atteint l’homme.

C’est ainsi que l’homme biblique
a longtemps cru qu’il payait la dette,
par le malheur qui l’accablait,
pour les fautes commises par les générations précédentes.
Combien de fois ne lit-on pas dans les premiers livres
bibliques que Dieu punit jusqu’à la deuxième,
troisième ou quatrième génération !
Ainsi Ézéchiel rapporte ce dicton populaire :
«Les pères ont mangé du raisin vert
et les dents des fils en ont été agacées» (Ez 18,2).
Ce qui veut dire en clair : Dieu n’est pas juste.
On ne voit pas pourquoi notre génération
paie pour toutes celles qui l’ont précédée.

Ézéchiel a bien compris qu’il s’agit d’un blasphème.
Voilà Dieu lui-même mis en position d’accusé,
obligé de se disculper.
D’où l’éclaircissement  entendu aujourd’hui :
«Si le juste se détourne de sa justice,
commet le mal et meurt dans cet état,
c’est à cause de son mal qu’il mourra.
Si le méchant se détourne de sa méchanceté
pour pratiquer le droit et la justice,
il sauvera sa vie.
Il a ouvert les yeux et s’est détourné de ses crimes.
C’est certain, il vivra, il ne mourra pas» (Ez 18,27-28).
Autrement dit, on n’est jamais puni pour un autre.
Cette étape est importante dans la découverte
de la justice de Dieu.
Elle fait tomber l’ombre du fatalisme.

Mais ce n’est qu’une étape.
Avec l’histoire de Job, un pas supplémentaire
va être franchi.
L’idée de la justice de Dieu comme rétribution
pour nos actes va être mise à mal.
On pensait – mais ne le pense-t-on pas toujours parfois ? _ :
si tu agis bien, tu auras une récompense pour toujours.
Si tu agis mal, tu seras puni à jamais.
Or avec Job, l’homme juste et intègre,
affublé de maux terribles, on se met à reconnaître
«qu’il n’y a pas de mesure automatique
entre nos actions, bonnes ou mauvaises,
et ce qui nous arrive de bon ou de mauvais …
que les bons ne sont pas forcément récompensés
ni les méchants punis.
On découvrira qu’on ne paie jamais rien,
ni pour d’autres, ni pour soi-même
parce que Dieu ne punit jamais.
Plus tard encore, on découvrira que Dieu
n’est pas la cause directe de tout ce qui nous arrive.»
(Marie-Noëlle Thabut, L’intelligence des Écritures, tome 2-A, p 337).
À la croix, le bon larron confessera
en regardant le Fils de Dieu mourant sur la croix :
«Lui, il n’a rien fait de mal» (Lc 23,41).
Dieu sera innocenté du mal qui accable l’homme.

Dans le récit évangélique de ce jour,
Jésus met en pleine lumière la justice de Dieu.
Il la lave de tout soupçon de complicité
de Dieu avec le mal, de tout esprit
de règlement de compte.
Dieu est d’abord un père.
Il aime chacun de ses enfants
et ne se repent pas de leur avoir donné la vie.
Son appel et ses dons, il ne les reprend pas.
Parmi ses enfants, certains ont commencé
par refuser sa paternité
et se sont égarés dans le péché.
Mais la grâce les a rejoints et ils se sont convertis.
Ce n’est pas parce qu’ils sont pécheurs
qu’ils entrent dans le Royaume
mais parce qu’ils se sont convertis.

Jésus affirme tout haut ce qu’Ézéchiel pressentait déjà.
En Dieu, un relèvement est toujours possible.
Rien n’est jamais définitivement joué.
Il est toujours temps de changer de conduite,
de se convertir, c’est-à-dire littéralement
de «faire demi-tour» sur le chemin.
«Je ne prends pas plaisir à la mort
de celui qui meurt … Revenez donc
– convertissez-vous – et vivez» (Ez 18,32).
Les grands prêtres et les anciens du peuple
ressemblent plutôt aux fils qui ont répondu «oui»
pour aller travailler à la vigne
mais qui finalement s’éloignent de la volonté du Père.
Ils sont tombés dans la suffisance et ne peuvent plus
se remettre en question.
La conversion des pécheurs ne les touche pas,
ne les interpelle pas.
Ils ont des yeux et ne voient pas,
des oreilles et n’entendent pas.
«Produisez du fruit qui témoigne de votre conversion,
disait Jean-Baptiste au désert.
Et ne vous avisez pas de dire en vous-mêmes
‘Nous avons pour père Abraham’.»

Finalement, personne ne peut se prétendre juste
devant la justice de Dieu, pas plus le mécréant
que le plus religieux d’entre nous.
Tous, quelques soient les détours que nous empruntons
pour rejoindre Dieu, nous avons à nous convertir
pour produire des fruits de justice.
Que nous soyons dans le malheur ou le bonheur,
rien ne nous dispense de travailler intérieurement
à avoir les mêmes sentiments,
le même amour qui sont dans le Christ Jésus.

Comme le dit Paul aux Philippiens,
c’est à l’humilité que nous sommes appelés.
«Ayez assez d’humilité pour estimer
les autres supérieurs à vous-mêmes.»
La justice de Dieu n’a pas de regard
sur ce que nous avons ou n’avons pas
mais sur ce que nous sommes.
Voir l’autre, bon ou méchant, dans sa dignité d’être,
c’est-à-dire d’enfant de Dieu,
c’est désamorcer toute escalade du mal.
Le juste selon Dieu est pétri de miséricorde.
Sans pardon, il n’y a pas de justice.
Et sans justice, il n’y a pas de paix.

Toute la liturgie de la Parole de ce dimanche
est un appel à la vie, à vivre au sens plein
du terme, c’est-à-dire en union avec Dieu.
La vraie vie, c’est l’intimité avec Dieu
et cela est toujours possible, partout et en toute condition.
«Le juste poussera comme un palmier»,
chante le psalmiste.
Puissions-nous former ensemble une belle oasis
qui irrigue de l’eau de la miséricorde divine
le désert spirituel de notre ville.
Nous révèlerons alors le Visage de notre Dieu
qui est Père de tendresse et de pardon.

Méditer la Parole

1er octobre 2017

Saint-Jean, Strasbourg

Frère Jean-Christophe

 

Frère Jean-Christophe

Lectures bibliques

Ezechiel 18,25-28

Psaume 24

Philippiens 2,1-11

Matthieu 21,28-32