23e semaine du Temps Ordinaire - A

La dette de l’amour mutuel

Les textes de la liturgie de ce dimanche
abordent un domaine dont nous pressentons
combien il peut être aussi important que délicat :
celui de «la correction fraternelle».
Il est important en effet de pouvoir se corriger, s’éduquer, se reprendre ;
toute société humaine y est amenée.
Mais cela ne peut se faire sans tact, sans mesure et sans délicatesse.
On glisserait vite, sinon, dans la raideur ou le moralisme.


Dans notre société occidentale,
nous assistons aujourd’hui à cet étrange paradoxe :
D’un côté, tout semble aller dans le sens d’un relativisme ou d’un laxisme
où on accorde «à chacun sa vérité» ;
et, au plan moral, où il reste, en somme, «interdit d’interdire».
«On n’interfère pas dans la vie privée !»
D’un autre côté, et le plus souvent par médias interposés,
au grand jour, on juge de tout, on épie, on reprend,
on montre du doigt et on condamne.
On n’a jamais autant parlé de «modèle conforme» et de «pensée unique».


Que faire dès lors de «la correction fraternelle» ?
À vrai dire, la réponse n’est pas facile.
Et c’est ici que la lumière du Christ Jésus
nous apparaît dans toute sa richesse et sa nouveauté.
Qu’en était-il en effet jusqu’à lui
(sachant déjà un peu ce qu’il en est en dehors de lui) ?


Un sage de l’Antiquité grecque a pu dire :
«Qui veut assurer son salut a besoin, à la fois,
d’amis éprouvés et d’ennemis déclarés
». Et il explique :
«Les amis par leurs encouragements, les ennemis par leurs critiques,
le maintiennent dans le droit chemin
» .
Un sage de l’Antiquité latine prolonge la réflexion en disant :
«Comme l’amitié reste bavarde pour flatter
et muette pour reprendre, c’est de nos ennemis
que nous sommes réduits à attendre la vérité
» .
Conscients de cette double difficulté,
deux rabbins du judaïsme s’interrogent à leur tour :
«Qui donc est capable, en cette génération,
de recevoir un reproche ?
» demande le premier.
«Y a-t-il quelqu’un, en cette génération,
sachant administrer la réprimande
?» renchérit le second .
Que nous dit Jésus ?
Il se réfère d’abord à ce que Dieu a déjà enseigné par les prophètes :
Fils d’homme, je fais de toi un guetteur pour la Maison d’Israël.
Il ne s’agit donc pas de juger le monde entier
mais d’exhorter, d’avertir ceux et celles qui nous sont proches
et ont déjà entendu et reçu en leur cœur la même loi de sainteté.
Tu les avertiras de ma part ! proclame le Seigneur (Ez 33,7-9).
Ce n’est donc pas nous qui nous érigeons en législateur et juge,
c’est Dieu ! Et nous ne sommes, en son nom, que des guetteurs (Is 62,5-6).
Des guetteurs avertissant des frères et des sœurs,
pour leur rappeler où est le vrai danger :
ce que l’Écriture appelle la voie de perdition (Sg 5,7 ; Mt 7,15).


On est déjà loin de l’obligation par la contrainte ;
du juridisme pesant (Mt 23) ; du moralisme accusateur (Mt 7,3 ; Jn 8,1-8).
Tu avertiras ! N’est-ce pas aimer en vérité
que de redire à soi-même et de redire à son frère
que la route du péché conduit à la ruine
et que le chemin de sainteté monte vers la vie et la paix (Ez 18,32 ; Ps 111,2 ; Rm 6,23) ?


Mais Jésus va plus loin encore.
Si ton frère a commis un péché,
va lui parler seul à seul et montre-lui sa faute.
S’il t’écoute, tu auras gagné ton frère (Mt 18,15).
Cette fois, nous entrons dans un ordre tout nouveau.
Celui où nous pressentons bien qu’il nous appelle
à agir avec autant de courage que d’humilité ;
de fermeté que de douceur.
Et cela, pour le plus grand bien de son prochain et de soi-même.
Car il n’est pas de plus belle marque d’amour au quotidien
que de tout mettre en œuvre pour aider son frère, sa sœur,
à avancer sur son chemin de perfection (Mt 5,48).


Va lui parler seul à seul !
Cette simple notation est empreinte d’une grande sagesse.
On voit par là combien discrétion et respect sont sauvegardés ;
combien la liberté est mise en avant ;
combien l’humilité, tant de celui qui reprend
que de celui qui est repris, peut s’exprimer ;
combien aussi la plus grande efficacité peut alors être atteinte.
On est loin des jugements de la place publique ;
des critiques lancées derrière le dos, des phrases assassines
ou des outrages tombant (et le plus souvent sans effet) ex cathedra !


Si ton frère a commis un péché,
va lui parler seul à seul et montre-lui sa faute.
S’il t’écoute, tu auras gagné ton frère (Mt 18,15).
Il n’y a qu’un Dieu de bonté et de miséricorde qui puisse
donne aux hommes une telle parole d’exigence et de paix !
Il ne n’agit plus d’accuser, d’enfoncer ou d’accabler
celui que Jésus appelle justement son frère.
«Car qui sait si, à sa place, je n’aurais pas fait pire que lui ?»
Il s’agit simplement de mettre en lumière ;
d’éveiller à la vérité ; d’appeler à la liberté de la conscience.
Montre-lui sa faute !
Le péché c’est la ténèbre, dit l’Écriture.
Mais vous êtes la lumière du monde, nous révèle le Christ (Mt 5,14).
Un péché reconnu, c’est déjà un péché pardonné.
Et le pardon reçu ramène à la lumière et donc à la vie (Jn 3,19-31).
La vraie vie, embellie, illuminée, rendue au centuple.
S’il t’écoute, tu auras gagné ton frère.
Et quel gain en effet !
L’estime réciproque n’en sera que grandie.


On comprend par là combien l’amitié authentique
est une des richesses parmi les plus rares
et les plus précieuses du monde.
Car elle consiste essentiellement à nous faire mutuellement monter.
Voilà pourquoi Jésus, sachant ce qu’il y a dans l’homme (Jn 2,25),
déclare à ses disciples : Je ne vous appelle plus serviteurs, mais amis (15,15).


Et le Seigneur continue : Si ton frère ne t’écoute pas,
prends encore avec toi une ou deux personnes
afin que l’affaire soit réglée sur la parole de deux ou trois témoins (Mt 18,16).
On reconnaît ici le réalisme et la sagesse
de la loi du Christ transmise par l’Évangile.
Si le dialogue en seul à seul, en effet,
demeure idéal et prioritaire, il y a aussi
la réalité plus large de la famille, de la communauté,
du cercle d’amis ou de relations, du voisinage.
Une grâce toute spéciale peut aussi jaillir de là.


Quand deux ou trois sont réunis en mon nom,
je suis là, au milieu d’eux (Mt 18,20).
Quelle parole d’espérance et de force que celle-là !
À la grâce du dialogue personnel
s’ajoute alors celle de l’entraide mutuelle.
Nous le savons bien : un échange en tête à tête
peut être difficile, douloureux, insuffisant, impossible même.
Nous voici donc appelés à devenir
ministres d’unité, conciliateurs, canaux de conversion !
Quelle joie de pouvoir nous exhorter alors fraternellement
à revenir à ce qui est bien, en nous libérant de ce qui est mal (2 Tm 4,2) !


Mieux encore, cette invitation du Christ
qui témoigne d’une immense confiance à notre égard,
nous met, au terme, en vis-à-vis du mystère trinitaire.
Quand deux ou trois sont réunis en mon nom…
que tout soit réglé sur la parole de deux ou trois témoins…
On se sent alors fils sous le regard du même Père ;
frères et sœurs, en face du même Christ.
Amis dans la communion du même Esprit (Mt 23,8-12).
Rien ne peut à ce moment-là empêcher l’amour
(l’amour dont la source est en Dieu) de reprendre ses droits (1 Jn 4,11-21).
Jaillit alors au cœur de chacun une profonde paix
et une joie légère (Ps 132).
Comme nous pouvons, tous, les ressentir, certains jours,
dans une famille une communauté, un groupe de vie
quand tout se lave, se convertit, se réconcilie et monte
vers ce bien auquel inlassablement, Dieu nous convie.


Et Jésus conclut :
S’il refuse de les écouter, dis-le à la communauté de l’Église.
S’il refuse d’écouter l’Église,
considère-le comme un païen et un publicain (Mt 18,17).
Nous sommes là bien sûr devant un cas extrême…
Et pas plus faciles à vivre aujourd’hui qu’aux premiers temps du christianisme (Rm 1,1 Co 5) !
Retenons simplement qu’alors encore
Jésus ne nous invite pas à exclure ou à condamner.
Mais à reprendre notre liberté !
En portant en silence et en compassion
le poids public de ce refus et de cette rupture.
Du haut du ciel, aussi, Dieu se tait…
Mais l’espérance demeure.
Car l’exigence de la vérité a été dite. La charité sauvegardée.
Et l’on peut toujours se confier à la miséricorde du Père des cieux (Mt 19,25-26 ; 2 Co 1,3-4).
Tout est possible à Dieu.


Une dernière remarque pour finir.
Il est bien évident que ce à quoi le Christ nous invite aujourd’hui
ne saurait nous dispenser de bien discerner
de l’opportunité ou non de telle exhortation ou réprimande.
De respecter les consciences et les libertés.
De savoir tolérer et patienter, comme le Seigneur lui-même nous le montre.
D’enlever d’abord la poutre de notre œil avant la paille de l’œil d’autrui.
Et de savoir, autant qu’il faut,
relativiser, se taire, temporiser, faire montre de patience.
Les larmes de sainte Monique ont fini par retourner saint Augustin.
Mais n’oublions jamais que l’amour le plus beau et le plus vrai
restera toujours dans ce désir fraternel
de nous voir avancer ensemble en sainteté (1 Th 4,3 ; 1 P 1,13-18).
N’ayez de dettes envers personne, sinon celle de l’amour mutuel.
Car celui qui aime autrui a parfaitement accompli la loi (Rm 13,8).
Saint Paul nous met ainsi dans la lumière de l’Évangile du Christ.


Apprends-nous, Seigneur, à aimer en acte et en vérité (1 Jn 3,18) !
 

Méditer la Parole

4 septembre 2005

Saint-Gervais, Paris

Frère Pierre-Marie

 

Frère Pierre-Marie

Lectures bibliques

Ezéchiel 33, 7-9

Psaume 94

Romains 13, 8-10

Matthieu 18,15-20

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