26e semaine du Temps Ordinaire - A

L’appel des fils à la vigne du Père

La parabole des deux fils, que nous venons d’entendre,
pourrait nous paraître, de prime abord, une simple leçon de morale.
Une leçon de morale,
blâmant ceux qui disent qu’ils vont faire ceci et cela, et ne le font pas ;
et louant ceux qui, après un premier refus, se rachètent par leur repentir.


C’est bien là un des sens premiers de la parabole en effet.
Et les interlocuteurs de Jésus donnent la bonne réponse à sa question.
Mais, nous l’avons entendu, le Seigneur prolonge encore son propos.
Et, comme toujours en pareil cas, tant sont riches les paraboles du Christ,
nous voyons vite surgir, et comme s’enchaînant l’un l’autre,
tout un ensemble d’enseignements.
Des enseignements sur lesquels Jésus, à la lumière de l’Écriture,
nous invite donc à méditer.


Nous pouvons noter tout d’abord que, si le maître de la vigne
représente ici, à l’évidence, le Seigneur
— le second fils lui répond d’ailleurs en lui donnant ce titre (Mt 21,30) —,
celui-ci ne parle pas d’abord comme un propriétaire, mais comme le Père.
Un Père, étonnamment, qui a deux fils.
On pourrait dire un fils aîné et un fils cadet
(même si l’Évangile ne le précise pas),
comme c’est souvent le cas dans l’Écriture (Gn 4,1-2 ; 21,1-3 ; 25,19-24 ; Lc 15,11).
L’ordre qu’il leur donne n’est pas contraint par l’obligation.
Il respecte parfaitement les libertés.
Et, comme dans la parabole du fils prodigue et du frère aîné,
le Père ne fait de reproches à personne et ne réplique rien.
Mais Jésus, lui, nous invite à nous interroger. En vrai Fils qu’il est !


Ainsi avons-nous un Père qui nous a donné la vie.
Il nous invite à remplir au mieux, chacune, chacun, notre propre vocation.
Et cela, non pas pour marquer son autorité, mais parce qu’il sait, lui,
ce qu’il y a de meilleur pour nous.
Comme il nous est bon, nous qui sommes ses enfants,
de l’écouter et de le regarder toujours comme un Père. Notre Père !


Nous pouvons ensuite relever que ce Père a une vigne.
Toutes les Écritures, des prophètes aux paraboles de l’Évangile,
nous le redisent à l’envi.
Et cette vigne, nous le savons, c’est tout à la fois
le peuple d’Israël, l’Église du Christ et, par extension,
l’humanité tout entière.
Dieu, le premier, nous aimés (1 Jn 4,19).
Il nous a tous plantés sur la terre de cette vie
pour que nous donnions du fruit et un fruit qui demeure.
C’est la gloire de mon Père que vous portiez beaucoup de fruit
et deveniez mes disciples, nous dit explicitement le Christ (Jn 15,8.16).


Bien plus, le Père nous propose de collaborer directement
à cette œuvre de salut, en allant nous-mêmes
travailler à sa vigne (Mt 20,1-16).
De la première à la onzième heure, nous sommes tous invités !
Car Dieu veut que tous les hommes soient sauvés (1 Tm 2,4).
Comme il nous est bon, là encore, de penser
que chacune et chacun de nous peut se regarder
comme un plant de choix que le Seigneur en personne a mis sur terre,
pour qu’il puisse, qu’elle puisse, bonne terre, donner un fruit de sainteté.
Et quel honneur pour nous tous de voir que le Seigneur lui-même
nous regarde comme ses coopérateurs et les collaborateurs de son œuvre !
Les co-vignerons de sa vigne !


Le plus important dès lors est de faire, de faire simplement,
mais de faire réellement sa volonté (Mt 21,33).
Car ce que Dieu nous demande est véritablement bel et bon.
Et sa volonté, nous rappelle Jésus, c’est la volonté du Père.
Un Père de tendresse et de bonté, de miséricorde et de pardon.


Comme notre vie fera un grand pas en avant
le jour où elle se dira et, si possible définitivement,
que rien ne peut être meilleur pour nous
que de nous conformer au désir du Père.
Il nous aime comme nous ne saurions l’imaginer !


Mais sommes-nous convaincus qu’outre ce que nous aimerions entreprendre
et ce que nous devons faire,
nous serons toujours gagnant en choisissant d’accomplir ce qu’il faut ?
Non pas ce qu’un moralisme sourcilleux ou un ritualisme étroit
nous contraindraient à faire, mais ce que Dieu nous dit.
Non pas ce qu’une velléité pieuse et passagère nous ferait proclamer,
mais ce que nous pouvons vivre en acte et en vérité (1 Jn 3,18).
Ce n’est pas en me disant : Seigneur, Seigneur !
qu’on entrera dans le Royaume des cieux,
mais c’est en faisant la volonté de mon Père qui est aux cieux (Mt 7,21).
Quelle joie alors ne sera-t-elle pas la nôtre quand,
ayant agi de la sorte, nous nous verrons un jour entrant dans la Maison du Père !


La conclusion logique qui ressort dès lors de cette parabole
est une double invitation à la constance et au repentir.
Ou, si l’on veut encore, soit à la fidélité, soit à la conversion.


De fait, soyons vrais, nous sommes toujours un peu mélangés.
Il y a en nous à la fois une part de «oui» et une part de «non» ;
ou, tout du moins, de «oui» certains jours et «non» certains autres.
Un «oui-mais» d’un côté ; et un «non, pas tout de suite», de l’autre.
Mais le Seigneur nous donne la grâce, tout à la fois,
de tenir dans la constance en nous demandant de rester fidèles ;
et de nous reprendre par le repentir, comme dit Ezéchiel,
en vivant alors, et sans cesse, la grâce de la conversion.


Dès lors, peu importe que nous soyons
de ceux et celles qui ont d’abord dit oui
ou de ceux et celles qui ont d’abord dit non.
Ou un peu de chaque, peut-être ?


Thérèse de Lisieux, Bernadette de Lourdes, Louis de Gonzague,
Marie de l’Incarnation, Catherine de Saint-Augustin, Marie-Rose Durocher
et ces saints martyrs canadiens que nous fêtons ces jours-ci,
sont de ceux qui, dès le départ, ont dit «oui» à Dieu
et sont restés constants et fidèles.
Par-delà leurs propres faiblesses et leurs péchés, ils ont appris peu à peu
à croire à la miséricorde de Dieu et à ne plus compter que sur lui.
Ils festoient, aujourd’hui, dans la Vigne de Dieu !


Paul de Tarse, Augustin, Ignace de Loyola
et le frère Charles de Foucauld que l’Église va béatifier dans quelques semaines,
Zachée le publicain, Marie Madeleine,
et nombre d’autres, dont peut-être nous sommes,
ont fini, après pas mal de détours, de divertissements,
de refus et de larmes, par tomber dans les bras de Dieu.
Émerveillés par sa patience, sa miséricorde et sa tendresse
ils s’y sont réfugiés pour ne plus le quitter.
Ils festoient eux aussi, en ce jour, dans la Vigne de Dieu !


Nous pouvons, pour finir, nous poser une ultime question.
Au-delà de ce sens initial et des divers enseignements qui en découlent,
où est le sens ultime et la pleine lumière de la parabole ?
La pleine lumière, frères et sœurs, et le sens ultime
nous sont donnés quand nous contemplons le visage de Jésus.
La vigne véritable, c’est lui.
Après tant de refus qui remplissent l’histoire biblique,
le Père a lui-même planté sur la terre des hommes (Jn 3,16)
son Fils unique, en le faisant semblable à nous, comme dit Paul,
et en le livrant pour nous (Rm 8,32 ; Ph 2,6-11 ; He 2,14).
Je suis la vigne et mon Père est le vigneron (Jn 15,1).
Il a versé son sang au pressoir de la croix.


Les deux fils de la parabole sont assumés par lui.
Comme Abel le juste et Jacob-Israël, Isaac, le fils de la promesse,
il est ce cadet qui a voulu prendre le titre de second Adam.
Mais il est, en même temps, le Premier-né de toute créature
et le Premier-né d’entre les morts.
Il fallait qu’il obtînt en tout la primauté ! (Col 1,15.21).


Il l’a fait en prenant sur lui le poids de nos fautes
et en réconciliant en sa personne les deux peuples en un seul homme nouveau (Ep 2,16-18).
Le Fils de Dieu, le Christ Jésus… n’a pas été oui et non,
il n’y a eu que oui en lui ! (2 Co 1,20).


Ma nourriture est de faire la volonté du Père qui m’a envoyé
et de mener son œuvre à bonne fin (Jn 4,34).
Il a révélé la miséricorde de Dieu aux publicains et aux pécheurs.
Avec lui, nous pouvons entendre la voix du Père qui nous redit :
Mon enfant, va aujourd’hui travailler à ma vigne ! (Mt 21,28).


Frères et sœurs, avec l’aide de sa grâce, laissons grandir en nous
la part d’immortalité qu’il nous a donnée,
la vocation de sainteté à laquelle il nous appelle.
Et allons boire le fruit de la vigne, à la table du Seigneur !
 

Méditer la Parole

25 septembre 2005

Saint-Gervais, Paris

Frère Pierre-Marie

 

Frère Pierre-Marie

Lectures bibliques

Ezéchiel 18, 25-28

Psaume 24

Philippiens 2, 1-11

Matthieu 21,28-32

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