3e Dimanche de Carême - Année A

Quand jaillit l'eau vive

Il est midi, en Samarie.
Sous le plein soleil, il fait très chaud !
la chaleur et la lumière écrasante font sentir leur poids.
Jésus est fatigué, il s'est assis.

Il s'est assis à coté d'un puits ancestral,
le puits de Jacob.
Or dès que Jésus se tient là, le texte parle non plus d’un puits, mais d'une source.

Arrive une femme qui vient puiser.
Quand elle parle, elle, il s'agit d'un puits.
D'un puits où il faut venir puiser, laborieusement,
pour en remonter de l'eau ; cette eau si vitale dans un pays chaud et sec.

Au fait, n'est-ce pas étonnant que cette femme vienne puiser à midi ?
On vient plutôt à la fraîche, le matin ou le soir.
Mais nous apprendrons plus tard que la situation de la femme est pour le moins compliquée.
Alors, en venant au puits à midi,
elle est à peu près sûre de ne rencontrer personne ;
voilà qui évite de rendre compte aux autres de ses relations désordonnées.

Sauf qu'aujourd'hui, à midi, il y a quelqu'un.

Jésus lui dit : Donne-moi à boire.
Il a soif, le rabbi.
Et il n’hésite pas à demander ;
à demander même à une femme, même à une Samaritaine,
même à quelqu’un qui n’est pas impeccable…

Il y aura un autre endroit, dans les évangiles, où Jésus aura soif :
c'est à la croix : un peu avant de rendre son dernier souffle,

il criera d'une voix forte : J'ai soif !
Il dira sa soif à ceux qui le crucifient.

De quoi a-t-il soif, le Seigneur ?
De quoi l'homme peut-il avoir soif, si ce n'est de cette eau indispensable à la vie ?
De quoi Dieu peut-il avoir soif, si ce n'est de la vie de l'homme,
si ce n’est de donner la vie aux hommes,
et la vie éternelle ?
Jésus a soif de désaltérer les hommes desséchés,
les hommes qui meurent de soif dans l’isolement de leur désert.
Si tu savais le don de Dieu, dit Jésus,
et si tu savais qui est celui qui te dit : “Donne-moi à boire”,
c’est toi qui lui aurais demandé,
et il t’aurait donné de l’eau vive.

La femme s'y connaît en puits :
elle y vient deux fois par jour depuis si longtemps.
Elle a le sens pratique, elle !
Elle lui fait donc remarquer avec un soupçon de mépris :
Seigneur, tu n’as rien pour puiser, et le puits est profond.
D’où as-tu donc cette eau vive ?

Alors Jésus va souligner l’écart :
elle, la Samaritaine, elle vient au puits
et c’est pour remonter une eau qui ne rafraîchit qu'un instant.

Cette eau-là, tout au plus, maintient en vie,
et au prix de bien des efforts qui n'en finiront pas :
tous les jours, il faut puiser,
chaque jour recommencer...
Qui plus est, en fait de vie, c’est tout au plus une survie qui ne cesse de décroître inexorablement.

Lui, Jésus, indique non un puits, mais une source.
Une source d'eau jaillissant, une source pour la vie éternelle.
Et pour trouver cette source, nul besoin d’aller très loin ;
Jésus la fait jaillir au plus intime du cœur,
au plus profond de l'être :
L’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d’eau jaillissant pour la vie éternelle.

Dès lors, la femme ne fait plus l’arrogante.
Elle sent bien qu’il se passe quelque chose,
que cet homme qu’elle voulait mettre à distance possède en lui quelque chose qui l’attire.

Elle se risque à demander, maintenant :
Seigneur, donne-moi de cette eau, que je n’aie plus soif,
et que je n’aie plus à venir ici pour puiser.

Si tu savais le don de Dieu...
Il semble qu’elle commence à savoir ! Et à oser demander.
Le récit aurait pu s'arrêter là.
Il aurait ainsi appliqué à Jésus la parole du psaume : En toi est la source de vie (Ps 36,9).

Nous parlions de la soif de Jésus sur la croix, tout à l’heure.
Et sur la croix,
la lance du soldat va percer le côté du Seigneur pour en faire jaillir une eau vive,
une eau qui purifie, une eau qui désaltère de manière tellement profonde.

La soif de Jésus, c’est de devenir une source qui se fait torrent.
Le don de Dieu, c’est le flot de l’Esprit Saint qui désaltère, qui rafraichit et apaise,
qui enveloppe et emporte nos vies comme un flot tumultueux et puissant…

Non pas un puits d’eau stagnante,
encore moins une gourde pour la route,

ainsi que nous cantonnons parfois la grâce de Dieu !
Mais un fleuve vivifiant qui sanctifie partout où il passe.

Seigneur, donne-moi de cette eau que je n'ai plus soif.
Seigneur, prends le bâton de ta croix et frappe sur le rocher de mon cœur,
plante ta croix dans ma vie assoiffée et mortelle,
qu'il en sorte une eau vivifiante, que le jaillissement de ton Esprit me fasse vivre.

Tout aurait pu s’arrêter là… et c’eut été très bon !
Mais Jésus dit alors à la femme : Va, appelle ton mari, et reviens.

À quoi joue-t-il, le Seigneur ?
Qu'est-ce qu'il lui prend de déplacer soudain le dialogue sur les relations conjugales ?
Sur les choses qui fâchent.

La femme qui semblait fermée était en train de devenir accueillante,
et voilà que Jésus semble tout faire pour la contrarier ;
il met les pieds dans le plat !
La réponse de la Samaritaine est d’ailleurs pour le moins abrupte :
Je n'ai pas de mari !

Là, tu dis vrai.
Ce que Jésus entend dans la réponse de la femme, c’est une parole de vérité :
tu dis vrai.

Dans ce domaine de l'affectivité
où la soif de l'amour véritable travaille les corps et les âmes,
il y a d’ordinaire beaucoup de confusion
et bien des ombres pour obscurcir la vérité de l'être.

Jésus veut donc partir de la vérité de la femme,
une vérité qu'elle dévoile elle-même.
Tu as raison de dire que tu n'as pas de mari – tu as raison -
car des maris, tu en as eu cinq,
et celui que tu as maintenant n'est pas ton mari ;
là tu dis vrai.

Ces successions de relations que la femme a recherchées se terminent sur une solitude.
Il ne reste plus qu'un manque, un vide,
une soif qui n'a pu être étanchée
et un désir qui n'a pu trouver ce qu'il cherchait.

Dans sa recherche d'une plénitude,  
la femme a fait l'expérience d'une succession d'insatisfactions :
elle a puisé et encore puisé,
sans jamais être désaltérée.
Elle a cherché à assouvir son désir par une eau qui ne pouvait la combler pleinement.

Ce qu'elle cherchait dans ses maris,
ceux-là ne pouvaient lui donner.
Elle s'est trompée :
un puits ne peut remplacer la source vive !
Alors cette fois, c'est la femme qui déplace le dialogue :
elle interroge Jésus sur l'adoration du Dieu vivant !

Ah, femme, que tu es admirable !
Tu as tout compris !
Tu as vu en Jésus le Maître de la Vie, le véritable prophète :
Seigneur, où faut-il adorer ?
Où trouverai-je le lieu de l'Amour véritable ; où mon cœur trouvera-t-il le repos ?

Adorer, c’est se donner tout entier.
Adorer Dieu, c’est entrer dans un don de soi à Celui qui peut vraiment recevoir ce don.
C’est se donner à celui qui est Don en lui-même.
Où faut-il adorer ? N’est-ce pas la bonne question à sa soif la plus profonde ?

Mais Jésus n'indique pas où,
il répond par la qualité de la relation :
Les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et vérité.
Et c'est maintenant, car l'heure vient.

En esprit et en vérité, ici et maintenant.
Non pas en façade, non pas dans un irréel idéalisé,
mais tel que l’on est vraiment, sans fard, dans l’authenticité de notre désir.
Tels sont les adorateurs que recherche le Père.

Oh mais voilà que tout se renverse encore !
Ce ne sont pas les hommes qui cherchent Dieu,
mais c'est le Père qui recherche des adorateurs !

Vous vous rappelez : comme la parabole de la brebis perdue :
il cherche, et il se réjouit quand il a retrouvé ce qui était perdu !
Il cherche,
et il court au devant du fils prodigue.
Il cherche, il a soif de nous,
il a soif d’adorateurs en esprit et vérité
non pas pour être adoré comme un souverain égotique,
mais pour pouvoir se donner vraiment, pour nous aimer en plénitude !
Si tu savais le don de Dieu !

Dès lors, le Père n’a que faire d’adorateurs parfaits et impeccables,
il cherche bien plutôt des vases assoiffés qui sauront accueillir son amour.
Non pas la perfection, mais la vérité.
Il saura bien, lui, rendre saints les adorateurs qui s'ouvrent à la profusion du don de son amour.

Là tu dis vrai, disait Jésus à la femme.
De par la vérité sur ta vie, de ta vie un peu cassée
mais creusée d’un désir profond,
tu peux devenir adoratrice du Père,
tu peux entrer dans le flot de son Amour,
entrer dans la relation qui ne te décevra pas.

Mais on n'accède pas à la vérité sur soi sans Jésus :
Jésus est le lieu où nous pouvons accéder à la vérité sur nous
et devenir les adorateurs que le Père recherche.

Il nous faut sa Parole qui libère en nous un désir infini,
il nous faut sa Parole qui extirpe notre cœur de son enfermement
pour nous dévoiler cette vérité de notre désir que nous ne connaissons même pas nous-mêmes.

La femme a maintenant des yeux pour voir :
elle reconnaît en Jésus le Sauveur, le Christ, le donateur de l’Esprit de vérité.

La femme retourne ensuite dans sa ville,
et elle ne cessera d'annoncer à qui veut l'entendre :
Il m'a dit tout ce que j'ai fait !
Elle n’a plus peur de cette vérité qui la faisait venir au puits en catimini.

D’ailleurs, elle a maintenant laissé sa cruche :
elle n'a plus besoin de puiser désormais,
puisqu'elle boit directement à la source !
Et dès lors, elle est devenue elle-même une source pour les autres.

Pour autant, la parole de la femme renvoie à la Parole du Christ, et tous peuvent dire :
Ce n’est plus à cause de ce que tu nous as dit que nous croyons :
nous-mêmes, nous l’avons entendu,

et nous savons que c’est vraiment lui le Sauveur du monde. 

Voilà donc l'appel qui nous est adressé : le Père cherche des adorateurs,
et ce temps de carême consiste à pouvoir nous présenter en vérité et sans honte devant le Père.
La Parole du Christ nous est donnée qui dévoile et libère, qui creuse en profondeur.

Pour vous, chers catéchumènes,
sa Parole vous a cherchés et saisis.
Elle vous a retournés et mis en route.
Elle vous a séduits et donné le goût de la Source véritable.

Cette rencontre de Jésus avec la Samaritaine,
vous pourriez la décliner avec vos prénoms, selon les circonstances de votre vie.
Vous mourriez de soif,
et vous avez été trouvés par la Source, le Christ est venu vous chercher,
et désormais, vous ne voulez rien d’autre que l’eau vive qui coule de son côté transpercé.

C’est pourquoi nous vous prenons avec nous dans cette route vers la nuit de Pâques,
nous prions pour vous,
nous jeûnons pour vous,
et nous savons que la Source qui coule à la Croix ne cesse de donner la vie
et d’enfanter de nouveaux enfants.
Nous-mêmes y allons pour trouver une nouvelle jeunesse et raviver la grâce,
pour que sa résurrection continue à faire son œuvre en nous comme elle la fera en vous.

Méditer la Parole

4 mars 2018

Saint-Gervais, Paris

Frère Grégoire

 

Frère Grégoire

Lectures bibliques

Exode 17,3-7

Psaume 42

Romains 5,1...8

Jean 4,5-42

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