2e Dimanche de Pâques - B

Miséricorde de Dieu et salut des hommes

Il fallait que cette commémoration soit célébrée en ce dimanche de la Miséricorde.
Il le fallait, parce qu’elle peut prendre alors tout son déploiement.

Le 29 mars 1918 correspondait au Vendredi saint,
alors que l’Église célébrait la Passion et la mort en croix du Christ Jésus ;
la bombe qui a éventré la voûte de Saint-Gervais est tombée au début de l’office des ténèbres.

Par sa Passion, le Fils de Dieu a pris sur lui tous les péchés de l’humanité,
et la guerre qui ensanglantait deux nations sœurs en était comme le symbole.
La guerre est toujours le signe visible et meurtrier du péché,
péché d’orgueil, de division, de soif de pouvoir, d’aveuglement…

Les guerres de tous les temps, celle d’il y a cent ans ou celles d’aujourd’hui,
manifestent au grand jour la misère humaine,
et l’incapacité des hommes à sortir de la peur pour faire croître la vie.
Sans le savoir, cette bombe célébrait le péché.

Mais on ne commémore pas le péché ; ni la mort.
D’ailleurs, depuis ce petit matin de Pâques
où le souffle frais de la vie nouvelle a commencé à se répandre,
les vraies commémorations se peuvent plus se faire pour honorer des morts, même des justes,
encore moins pour fêter une victoire d’un camp au détriment d’un autre…
Les seules commémorations qui vaillent sont les mémoriaux de la vie pascale :
eux seuls peuvent fortifier notre espérance.

Il fallait donc que notre commémoration soit célébrée en ce jour.

Depuis toujours, les chrétiens ont considéré
qu’il n’y avait pas de plus puissante manifestation de la miséricorde de Dieu
qu’en la Résurrection du Christ.
Saint Jean-Paul II, en élevant ce deuxième dimanche de Pâques en fête de la Divine Miséricorde,
n’a fait que consacrer une tradition bien établie.

En effet, la Résurrection sauve l’humanité du péché et de la mort.
L’évangile d’aujourd’hui va nous le montrer avec puissance :
1. la Résurrection du Christ transforme la peur en paix, l’incrédulité en foi ;
2. elle ne supprime pas les blessures, mais transfigure le corps en le revêtant de gloire ;
3. et à la souffrance, qui par elle-même était stérile et déshumanisante,
4. la Résurrection permet la fécondité et les fruits de l’amour.
Voyons comment le Dieu de la Vie s’y prend pour faire craquer nos impasses et ouvrir un avenir.

C'était le soir du premier jour de la semaine, dit l'évangéliste.
Le soir de Pâques, donc.
Les disciples, qui s'étaient dispersés lors de la Passion de Jésus, avaient enfin pu se retrouver.

Mais ce n'était plus comme avant ;
ça ne serait jamais plus comme avant :
Jésus avait été crucifié ; ils l'avaient vu cloué sur la croix.
La lance du soldat qui avait transpercé le cœur de Jésus
avait en même temps détruit en eux toute perspective de lendemain.

Quand on n’a plus d’avenir, on devient la proie du désespoir et de la violence ;
violence contre les autres, ou violence contre soi.
Désormais, les disciples étaient seuls, et ils avaient peur.
C'est pourquoi ils avaient verrouillé les portes.
L'ambiance n'était pas à l'espérance, c’est le moins que l’on puisse dire !

Soudain Jésus vint, et il était là, debout, au milieu d'eux.
Et il leur dit : « La paix soit avec vous ! »
Jésus est là,
le même qui a été crucifié,
avec ses mains transpercées et son côté ouvert.
Le même, sauf qu’il a traversé la mort :
il est vivant ; il est le Vivant !

Il est là et il leur donne sa paix.
Et quelle paix !
Non pas une paix à la manière du monde, leur avait-il dit avant sa Passion.
Mais une paix surnaturelle !
Une paix qui vous atteint par l'intérieur et qui vous envahit tout entier.
Une paix qui se répand non par la tête, mais par le cœur,
et qui a la puissance de l’Amour.
Avec la paix, une joie immense les inonde et les remplit !

Cette paix-là, elle est incomparable,
c’est le fruit de la Résurrection, le don sensible de la Miséricorde.
Un fruit de vie, qui sort de nulle part,
ou plutôt qui sort des cendres de la mort, des gravas du péché.

Un instant auparavant, les disciples étaient paralysés par la peur et tout tournés sur leur souffrance ;
les voilà retournés, frémissants d’un début de vie qu’ils n’avaient encore jamais éprouvé.

Alors Jésus les envoie. Il les met en route.
Cet envoi a lui aussi la puissance de la paix : il vient de loin, de profond. Il vient du Père lui-même.
De même que le Père m'a envoyé, moi aussi je vous envoie.
Un envoi qui possède en lui-même un poids étonnant de force.
Et il répand sur eux son souffle : Recevez l'Esprit Saint !

À partir d’hommes rongés par le remords, écrasés par la souffrance,
et vidés de toute espérance,
le Ressuscité vient de faire des missionnaires remplis de joie
et pénétrés de la force de l'Esprit Saint.

Le Christ est là, et tout a changé !
Ce souffle qu'il répand sur eux est aussi puissant que celui du Créateur
qui avait insufflé dans les narines d'Adam, façonné de glaise,
l’haleine de vie qui a fait de lui un vivant (cf. Gn 2,7).
Jésus fait de ses disciples des créatures nouvelles :
ils étaient des morts, les voilà ressuscités et pleins d’Esprit Saint.

Jean pourra écrire plus tard :
À ceci nous reconnaissons que nous demeurons en lui et lui en nous :
il nous a donné de son Esprit (1 Jn 4,13).
Il donne du Souffle et ouvre une perspective, un avenir à créer et à déployer.

En contemplant l'expérience des disciples,
nous pouvons comprendre ce que doit devenir l’Église :
des disciples relevés par le Ressuscité lui-même,
pardonnés et libérés du péché,
tout remplis de paix et de joie,
et investis d'une mission dont la Résurrection est à l'origine et au terme :
et cette mission est de transmettre la vie surnaturelle dont ils commencent à vivre eux-mêmes.

Voilà l’œuvre de la miséricorde du Seigneur !

Le plus fou, c’est que Jésus leur donne maintenant le ministère du pardon.
À eux, qui ont expérimenté très concrètement leur péché ;
à eux qui ont renié Jésus et avaient perdu toute espérance en Dieu.
Il leur donne maintenant le pouvoir de remettre les péchés,
de réconcilier les autres avec Dieu.
À qui vous remettrez ses péchés, ils seront remis.

Désormais, quand la communauté pardonne, c'est Dieu qui pardonne.
Désormais, les chrétiens ne sont plus seulement des témoins,
ils sont des dé-noueurs de situations désespérées,
chargés de faire sauter les nœuds et rendre aux captifs la liberté !
C’est cela, l’Église.

Or Thomas n'était pas avec eux.
Et Thomas nous donne à comprendre l'ampleur de la transformation opérée dans les disciples.
Car lui, qui n'était pas là,
en reste à l'enfermement qui caractérisait les autres avant la venue de Jésus ressuscité.

Thomas est toujours dans l’impasse,
enfermé sur ce qu'il peut voir de ses yeux de chair ou toucher de ses mains,
replié sur l’obsession de ce qui ne pourra jamais lui donner la vie.
Il en reste à l'homme de glaise, au terrien sans l'intelligence de l'Esprit Saint.

Le dimanche suivant, les disciples sont à nouveau réunis,
et Thomas est là aussi ;
non pas unis à ses frères disciples : seul la foi peut unir vraiment.
Mais il est là.
Jésus vient, il est là lui aussi, il leur donne sa paix.

Puis il s'adresse à Thomas.
Thomas, tu voulais voir ? Avance ton doigt dans mes mains.
Avance ta main dans mon côté.
Satisfais ton besoin de terrien, puis cesse d'être incroyant !

Sois croyant : le croyant voit avec son cœur,
il touche avec sa foi.
Le croyant est un homme qui s'unit à moi autrement que par le toucher.
Ou du moins, s'il me touche, ce n'est pas avec ses doigts ou avec sa main,
ou même avec ses yeux.
Tout cela en reste à la superficie et ne peut atteindre son être.

Le croyant me touche par la foi,
grâce à ma parole et au témoignage de mes témoins.
Heureux ceux qui croient ainsi !

Alors Thomas est saisi jusqu'en ses entrailles !
Il n'a plus besoin de toucher : il est touché lui-même – et en plein cœur !
Il est touché non grâce à ses doigts ou sa main, non par ses yeux,
mais par la Présence du Christ qui s’adresse à lui, qui se fait connaître.

Il s'écrie : Mon Seigneur et mon Dieu !
La parole de Jésus a suscité en lui la foi,
et Thomas voit le Ressuscité, il voit avec son cœur,
et c'est tout son être qui voit.

Non pas de l'extérieur : la chair est opaque à ce qui vient du ciel.
Il voit de l'intérieur, et c'est une vision autrement puissante !
La seule vision qui puisse transformer véritablement notre vie.

«Qui est vainqueur du monde ? », demande Jean dans la deuxième lecture.
« N'est-ce pas celui qui croit que Jésus est le Fils de Dieu ? (…)
celui-là est né de Dieu.
Et celui qui rend témoignage, c'est l'Esprit Saint, car l'Esprit est la vérité. »

La foi vient de ce que l’on entend, dira l’apôtre.
La foi vient de l’écoute de la Parole dans l’Esprit Saint.
Et tout nous est déjà donné : la Parole est proclamée,
l’Esprit nous a revêtu au baptême, il ne cesse d’être répandu :
il suffit de l’accueillir.

Désormais, la Vie ne cesse de couler du coté toujours ouvert de Jésus Ressuscité.
Venez boire à la Source, il suffit d’avoir soif.
Venez et nourrissez-vous de sa Parole : l’homme ne vit pas seulement de pain.

Nous ne le savons que trop : depuis Caïn, le monde souffre de la violence et de la mort.
Le cœur de l’homme est marqué par les blessures, tenté par la vengeance,
habité par la peur.

Mais depuis la Résurrection, ce n’est plus une fatalité.
Le Christ nous sort de ce cercle infernal de la peur et de la vengeance.
Par lui, nous recevons le pardon et la paix,
avec lui, nous participons à la joie trinitaire,
en lui, nous annonçons la Parole qui guérit et qui remet dans la vie.

En Jésus mort et ressuscité, la vie nouvelle s’est manifestée et nous est donnée en partage.
Il y faut cependant une décision de notre part :
elle consiste à accueillir pour nous-même cette puissance du salut,
et accepter d’être désarmé de l’attirail de la violence et de la peur.

Choisir le désarmement de la vengeance, du dernier mot, de l’orgueil qui écrase ;
choisir d’entrer dans la logique des béatitudes
qui consiste à rechercher nos consolations dans le Christ
et non dans des compensations qui ne peuvent jamais nous satisfaire.

Choisir le pardon qui rétablit chacun dans sa dignité,
entrer dans le regard de Dieu qui discerne la beauté et fait confiance en la vie,
entrer dans l’espérance qui jamais ne désespère.

Les marques des clous et du coup de lance dans le corps de Jésus Ressuscité
nous rappellent que les cicatrices n’empêchent nullement la gloire de Dieu de se répandre.
Plus encore, elles en sont les brèches par lesquelles elle pénètre dans nos vies,
selon la parole de Paul :
« Là où le péché a abondé, la grâce a surabondé » (Rm 5,20).

N’ayons donc pas peur de faire face à la vie et de construire le règne de Dieu,
de rechercher la communion fraternelle sans jamais accepter qu’un seul en reste exclu.
Tout est possible à l’amour manifesté en Jésus-Christ,
et seuls ceux qui le vivent, seuls ceux qui le mettent en œuvre, en font l’expérience.
C’est cela, devenir croyant !


Méditer la Parole

8 avril 2018

Saint-Gervais, Paris

Frère Grégoire

 

Frère Grégoire

Lectures bibliques

Actes 4,32-35

Psaume 117

1 Jean 5,1-6

Jean 20,19-31

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