Solennité du Saint Sacrement - A

Mystère de vie et d’amour : l’Eucharistie

Comment cet homme-là
peut-il nous donner sa chair à manger ? (Jn 6,52).
Si habitués que nous soyons aux paroles du Christ,
nous ne pouvons pas, nous non plus, rester sans nous interroger.
Je suis le pain vivant descendu du ciel…
Celui qui mange ma chair et boit mon sang
demeure en moi et moi en lui…
Qui mange de ce pain vivra éternellement (6,51.53.56).

Devant de semblables paroles, on hésite sans cesse
entre l’inacceptable et le merveilleux, l’incompréhensible et l’admirable.
Ou bien ce qui est dit ici a un sens, et l’on atteint au sublime.
Ou bien ce langage est trop fort et insensé
et qui peut l’écouter ? (Jn 6,60; 1 Co 1,21-25).
Mais comment ne pas écouter
Celui qui a les paroles de la vie éternelle (6,68),
et qui vient de multiplier les pains
et de marcher sur les eaux (6,1-21) ?
Qu’est-ce donc que la communion eucharistique ?

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La communion traduit tout d’abord l’idée de nourriture.
Et la nourriture est cette réalité, typique de toute notre création,
qui entretient en nous et entre nous, tout à la fois,
la vie, l’amour et la joie.
Elle entretient la vie, au point que sans nourriture
toute existence devient impossible.
Elle exprime l’amour, car dans le partage du boire et du manger
se manifeste l’entraide, la commensalité, la convivialité.
Et elle traduit la joie, car c’est toujours un bonheur
que de s’asseoir en paix autour de la même table pour le partage du même repas.
La nourriture est dès lors tout autant
une réalité essentielle qu’un merveilleux symbole.
Symbole et réalité de la vie entretenue,
de l’amour témoigné et de la joie partagée. Primum vivere !

Mais l’Écriture dit aussi :
Dieu t’a donné à manger la manne
que ni toi ni tes pères n’aviez connue,
pour te montrer que l’homme ne vit pas seulement de pain
mais de tout ce qui sort de la bouche du Seigneur (Dt 8,3).
À côté du pain matériel, il y a donc aussi le pain spirituel.
Et quand le Verbe s’est fait chair,
Il a multiplié lui-même pour nous le pain au désert (Jn 6,1-15)
et le vin aux noces de Cana (2,1-11).
Ainsi le pain spirituel passe-t-il aussi par le matériel et le charnel !

En nous disant donc, en ce jour,
qu’il est lui-même pour nous le pain de vie,
on sent déjà à quelle réalité profonde, à quelle vérité essentielle,
Jésus veut éveiller notre foi.
Car ma chair est vraiment une nourriture
et mon sang vraiment une boisson (6,55).
En mangeant le pain et en buvant le vin de l’Eucharistie,
nous nous rappelons donc tout d’abord avec force et clarté,
que le Christ est réellement pour nous
source de vie, source d’amour et source de joie.
Dans toute la réalité de notre corps, de notre âme et de notre cœur.

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La communion nous révèle ensuite
toute la transformation qui s’opère en nous
par le fait même de ce que nous appelons l’assimilation.
Tout commence pourtant par la mise en place
de deux réalités bien séparées et bien distinctes.
Voici, ici, l’homme; et là, voici le pain.
Vient alors la manducation par l’homme du pain.
Ils ne sont plus deux, mais ils sont un.
Non plus distincts et séparés mais unifiés
dans le mystère de la même communion de vie.
Car sans la nourriture du pain, l’homme perdrait la vie.
Mais par l’assimilation du pain, l’homme entretient sa vie,
et tout ce que sous-tend la vie :
l’intelligence, la volonté, l’affectivité,
la prière, l’élan du cœur, la force de la pensée,
et jusqu’à la plus haute spiritualité.

On conçoit par là tout ce que Jésus veut encore nous révéler
avec autant de simplicité que de profondeur
de ce que représente pour nous le mystère eucharistique.
Car ici, ce n’est plus ce qui est assimilé
qui est transformé en celui qui l’assimile.
Mais l’inverse. Car Dieu est plus puissant que l’homme.
Le pain de vie est devenu le pain vivant (Jn 6,35.51)
Et ce pain qui est le Fils du Dieu vivant est si vivant (Mt 16,16)
qu’il est plus que vivifiant : il est transformant.
Il nous vivifie de l’intérieur.
Il nous recrée, nous transfigure, nous transubstantifie si l’on peut dire.
Nous devenons ainsi littéralement ce que dit l’apôtre Pierre :
participants de la nature divine (2 P 1,23).
Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle
et je le ressusciterai au dernier jour (Jn 6,54).

Si donc, comme dit Paul aux Romains,
le Christ est en nous et que l’Esprit habite en nous,
non seulement nous vivons déjà de sa Vie,
mais plus encore demain redonnera-t-il la vie
à nos corps mortels et à nos âmes pécheresses (Rm 8,10-11).
Nous sommes déjà nourris de parcelles d'éternité,
éclairés d’étincelles de divinité !

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Une troisième grâce révélée par cette étonnante réalité
de la communion eucharistique
est de nous faire comprendre combien l’amour de Dieu, en nous,
est durable et unissant.
Si fort, si vrai, si profond en effet, que puisse être un amour de la terre,
qu’il soit filial, amical, conjugal,
il n’est jamais que partiel, passager et imparfait.
On ne peut jamais pleinement, durablement,
se donner et se posséder, ni partager entièrement et longtemps.

À travers la figure et la réalité sacramentelle de la communion eucharistique,
le Christ nous introduit dans la profondeur d’un vrai mystère.
Un mystère de plénitude et d’immortalité.
C’est le Christ tout entier qui se donne ainsi pour moi tout entier.
C’est un don durable qu’il me fait sans rien en soustraire ni en retirer.
Qui mange ma chair et boit mon sang
demeure en moi et moi en lui (Jn 6,56).

Aucun amour d’ici-bas ne peut non plus réaliser cela !
Et Jésus nous en donne l’explication en nous révélant
que cet amour ainsi communiqué, partagé, « communié »,
a son exemplaire même dans l’amour trinitaire.
De même qu’envoyé par le Père qui est vivant,
moi je vis par le Père,
de même celui qui me mange, vivra lui aussi par moi (6,57).

Bien plus, cet amour qui demeure au cœur de chacun
se partage en même temps au cœur de tous.
Et, par là même, entre nous, il devient unissant.
Car si nous mangeons tous le même pain rompu,
qui est communion au Corps du Christ, note l'apôtre Paul,
et si nous buvons tous à la même coupe bénie
qui est communion au Sang du Christ (1 Co 10,16),
ce Corps et ce Sang du Christ Unique, en nous transformant tous en lui,
nous unissent, par le fait même, entre nous.
Puisqu’il n’y a qu’un seul pain,
à nous tous, nous ne formons qu’un seul corps ;
car tous nous avons part à ce corps unique (1 Co 10,17).
Cela, aucune union de la terre ne peut, non plus, à ce point le réaliser.
Par cette communion, se construit véritablement l’unité
et se signifie visiblement l’amour fraternel et la paix.

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Une quatrième réalité pleine de valeur et de sens
est également manifestée par le fait de cette communion eucharistique.
Elle nous introduit au plus profond d’un mystère,
d’une vie qui passe par la mort et d’une mort qui donne accès à la vie.
Le pain qui est mangé, le vin qui est bu,
sont comme conduits à disparaître, à mourir.
Mais voilà que ce sont eux qui nous font vivre !
Que dire dès lors quand nous savons
que le Christ en personne nous fait ainsi librement, abondamment,
le don de sa propre vie ?
Oui, son corps, Il l’a réellement donné sur la croix.
Son sang, Il l’a vraiment versé sur le rocher du Golgotha.
Mais par sa mort, Il nous a donné la vie !
Prenez et mangez, ceci est mon corps livré pour vous.
Prenez et buvez, ceci est mon sang versé pour vous (Lc 22,19-20; 1 Co 11,23-25).

Rien, mieux que le geste de la manducation,
ne saurait traduire la réalité de ce don devenu abandon ;
le fol amour de ce sacrifice du Dieu de vie
qui, par sa mort victorieuse, nous a rendu le Paradis (Lc 23,43).
On comprend alors le sens de ces paroles pleines de réalisme :
Si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’homme
et ne buvez son sang, vous n’aurez pas la vie en vous (Jn 6,53).
Car il ne suffit pas de l’avoir auprès de soi, il faut l’avoir en soi.
On peut alors vraiment parler d’alliance.
D’une alliance d’amour, scellée dans le don de soi et le sang.
D’une alliance nouvelle et éternelle,
qui donne de vivre en vérité et pour l’éternité (6,58).
La plus belle preuve d’amour est bien
de donner sa vie pour ceux que l’on aime (Jn 15,13).
De la donner jusqu’à dire :
Prenez et mangez, prenez et buvez,
c’est-à-dire : prenez ma vie en vous pour que vous en viviez toujours.
Voilà qui est, en vérité, un authentique acte d’amour.
Car, alors, Dieu passe en l’homme et l’homme est habité par Dieu !

Qui donc est l’homme, pour être à ce point aimé de Dieu ?

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Tous ces jours-ci, nos regards sont tournés vers l’Union Européenne.
Comment ne pas porter tout cela dans notre prière chrétienne ?
95% des villages de l’Europe ont une église, sinon une chapelle ou un oratoire.
Dans la plupart de ces lieux, il y a un tabernacle,
traduisant la présence réelle du Christ en son Eucharistie.
De la Scandinavie aux rives de la Méditerranée,
des côtes atlantiques aux montagnes de l’Oural
(de même que dans tant d’autres pays de la terre),
une foule de croyants partagent leur foi en cette présence eucharistique.

Ainsi sommes-nous plus que «unis dans les diversités»,
nous sommes unis en Christ. Formant ensemble le Corps du Christ.
Que sa grâce nous aide à avancer dans la paix et l’unité,
à la lumière de ce que Jésus nous enseigne dans l’Évangile.
Nos racines sont là. Elles plongent dans l’histoire.
L’essentiel est à présent, comme nous dit le Christ, de porter du fruit !
Un fruit d’amour et de vie, dont la source inépuisable est dans l’Eucharistie.
 

Méditer la Parole

29 mai 2005

Saint-Gervais, Paris

Frère Pierre-Marie

 

Frère Pierre-Marie

Lectures bibliques

Deutéronome 8, 216

Psaume 147

1 Corinthiens 10, 16-17

Jean 6,51-58

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