Solennité de l'Epiphanie

La solennité de l’Épiphanie, que nous célébrons aujourd’hui, est la fête de la manifestation du Seigneur, une fête qui, comme nous le savons bien, résume en elle-même plusieurs mystères de la vie du Christ qui ne sont pas proclamés ensemble dans la liturgie, mais séparément, à savoir la venue des Mages à Bethléem, le Baptême de Jésus que nous célébrerons la semaine prochaine, et, troisièmement, les noces de Cana. Et la fête de l’Épiphanie, d’un point de vue liturgique, est comme « l’embryon », pour ainsi dire, de la fête de Noël, en ce sens que, dans les premiers siècles de l’Église, lorsque le calendrier liturgique n’était pas encore bien structuré comme il l’est aujourd’hui, la fête de la Nativité de Jésus fit sa première apparition dans le rythme liturgique comme fête de l’Épiphanie, une fête qui englobait la célébration de sa naissance du Christ ainsi que celle de sa manifestation. Et cela nous fait comprendre que le sens de la naissance du Fils de Dieu en tant qu’homme n’est pas seulement de constater sa naissance et en faire mémoire, mais que le Christ apparaît dans la chair afin que cette manifestation, en tant que révélation du mystère, puisse se réaliser. Car le Christ est né dans le monde non pas tant pour se faire connaître tout simplement, mais pour que le mystère de Dieu puisse être découvert et rencontré en lui, et plus précisément encore, pour que cette naissance physique devienne la naissance spirituelle et mystique du Christ dans nos vies. Voilà pourquoi les mystères de l’Épiphanie achèvent le temps de Noël : parce qu’ils en sont comme le versant spirituel pour nous.

 

Ceci dit, voyons comment les Mages ont vécu, de leur côté, cette manifestation du mystère de Dieu dans leur vie, et leur adoration du Christ. Qu’est-ce-qui nous touche tout particulièrement de cette expérience extraordinaire que ces Mages, ces sages d’Orient, ont vécu ? Essayons d’en voir deux ou trois caractéristiques.

 

La première c’est, sans doute, le fait que, grâce à leur sagesse, grâce à leur raison, grâce à leur capacité de contempler la réalité terrestre et céleste, ils ont été capables de ressentir un appel qui les concernait. Donc les Mages non seulement faisaient de leurs connaissances, de leur recherche, un moyen de culture, d’érudition, même de travail – on peut même travailler grâce à nos connaissances. Non, eux ne se sont pas contentés de gagner tout simplement quelque chose au moyen de leur sagesse, mais ils voulaient trouver un bien supérieur. Et quel est ce bien-là ? Eh bien, ce bien-là n’est pas un bien qu’on peut acheter, ni un bien qu’une autre personne pourrait obtenir à notre place : c’est le bien de la Vérité. Connaître la Vérité, rencontrer la Vérité, voilà le désir qui brûlait dans les cœur de ces sages d’Orient.

Pourquoi pouvons-nous affirmer que ces Mages cherchaient vraiment la Vérité et pas simplement à satisfaire curieusement leur désir de culture ? À partir d’un élément très simple mais fondamental, essentiel. C’est que les Mages, pour trouver cette Vérité, acceptent de se mettre en chemin. Voilà la clé de l’authenticité de leur recherche. C’est que leur désir, leur recherche, leur soif, est devenu un choix de se mettre en marche. À partir de cet aspect simple et fondamental, nous comprenons aussi une autre chose de cette recherche des Mages : c’est que, si les Mages, pour la connaissance de ce qui est vrai, acceptent de partir et de se mettre en chemin, c’est qu’ils avaient compris que de cette Vérité dépendait leur vie. Ils ont su faire le lien entre
    1. leur désir de connaissance (qui était un signe intérieur de cette manifestation du Christ : donc l’enfant qui les appelait de Bethléem, comme il ne pouvait pas encore parler, les attirait par le désir profond qu’il avait suscité en eux).
    2. que ce désir n’aurait pas pu trouver apaisement que dans la découverte de la Vérité.
    3. et que cette Vérité n’est pas seulement une connaissance parmi d’autres qu’on pourrait acquérir, mais elle concerne leur vie, et voilà pourquoi il se sont mis en chemin, il se sont engagés.

Petit rappel, assez banal peut-être : ces Mages-là n’étaient pas ni juifs ni – encore moins – chrétiens ; cela pour dire qu’ils ne disposaient pas des moyens dont nous, ou le peuple juif, disposons pour connaître le Seigneur. Ils n’avaient que leur sagesse et leur désir. Et alors vous me direz : mais alors, ils ont été capables quand même d’arriver au Christ tout simplement grâce à leur recherche ? Et voilà, c’est ici que nous devons faire un pas de plus.

Dans le texte, les Mages n’arrivent pas directement au Christ grâce à leur propre recherche, comme si cette rencontre n’avait été que l’aboutissement de leur capacité humaine. Non ! Ils ont besoin eux aussi de la révélation. Comment comprenons-nous cela ? C’est simple : grâce au fait qu’ils ont besoin qu’à Jérusalem quelqu’un les instruise sur le lieu de la naissance du Messie. Et voilà que les scribes et les prêtres réunis par Hérode disent qu’il faut aller à Bethléem. Donc, grâce à leur désir, leur sagesse, leur recherche, ils sont arrivés au seuil du mystère, mais le mystère reste inaccessible si Dieu ne le révèle pas, et voilà alors la parole de Michée transmise par les scribes. Et c’est intéressant de voir qu’à Jérusalem, l’étoile qui conduisait les Mages n’est plus là. Comme pour confirmer que ce que eux pouvaient comprendre en se basant sur les signes de Dieu dans la création, signes compris grâce à la lumière de leur raison, avait désormais comme atteint ses limites : la lumière de la raison, symbolisée par l’étoile, n’allait pas plus loin que ça. Mais attention, parce qu’après la proclamation de la parole de Michée, l’étoile revient, comme pour dire que grâce à la révélation, la lumière de la raison peut aller encore plus loin. (Pratiquement, dans cette page nous avons le résumé d’un cours de théologie fondamentale. Il y a tout : l’ouverture de l’homme à la transcendance, la révélation, la réponse de l’homme par la foi, la dimension ecclésiale de la foi ; on peut y entrevoir la transmission de la révélation et les signes de crédibilité aussi… On a tout le programme d’un examen de théologie fondamentale !).

On n’a rien dit, quand même, du fait qu’Hérode, les scribes et les prêtres de Jérusalem, malgré leur connaissance biblique, n’arrivent pas à rencontrer le Christ. Ça, c’est assez étonnant. Pourquoi ceux qui sont proches du mystère ne le découvrent pas lorsqu’il se révèle, alors que ceux qui sont loin, oui ? Eh bien, moi je n’y vois qu’une seule réponse qu’on a déjà vu.
 

Quelle est la différence entre la recherche des Mages et la recherche des scribes de Jérusalem, qui en savaient plus de Dieu que les astronomes d’Orient ? C’est que les Mages ont le courage de faire une chose que les autres ne font pas : c’est-à-dire, se mettre en chemin. Je ne pourrai jamais connaître une réalité dans cette vie, choses et personnes, si je n’accepte pas de me mettre en chemin vers elle. Encore plus avec les personnes : la connaissance est relation, donc,
    •    aucune connaissance de l’autre sans relation,
    •    aucune relation sans rencontre,
    •    aucune relation sans aller vers l’autre.
   
C’est cela que ceux qui sont loin de la foi peuvent nous apprendre, s’ils sont sincères. Il ne faut pas faire l’éloge de l’éloignement de la foi, comme si c’était grâce au fait qu’ils sont loin que leur serait accordée une sagesse supérieure. Non, parce que il faut reconnaître que nous disposons de biens objectivement supérieurs pour rencontrer Dieu, notamment la Parole de Dieu, écrite et transmise, et les sacrements accueillis dans la foi. 
 

Mais qu’est-ce-que ceux qui sont loin peuvent nous apprendre ? Qu’est-ce que les Mages peuvent nous apprendre ? Eh bien, ils peuvent nous apprendre à marcher, à nous mettre en chemin. C’est paradoxal, mais le fait de savoir qu’ils sont loin les pousse à se mettre en chemin, alors que pour nous, le fait de savoir que nous sommes proches, peut nous amener à la paresse, à ne pas bouger. On a déjà connu le Seigneur, cela nous suffit. Non, tu ne l’as pas connu, ou plutôt, tu n’auras jamais fini de le connaître, parce qu’une fois que tu l’auras rencontré, ton chemin de recherche ne sera pas fini, mais il se transformera tout simplement dans un chemin derrière le Christ. L’aboutissement du quaerere Deum monastique (la recherche de Dieu) est la sequela Christi (suivre le Christ) : je continue vraiment à chercher Dieu dans ma vie si je suis le Christ. Ceux qui sont loin peuvent nous apprendre à marcher, eux par désir de recherche, nous par amour du Christ.   

Quel est le terme du chemin des Mages ? C’est l’adoration. La Bible française l’exprime par le mouvement de prosternation ; le latin et l’italien utilisent explicitement le verbe adorer : adoravérunt eum. La soif de l’homme n’a d’autre issue que l’adoration. Pourquoi ? Parce que l’adoration de Dieu est l’acte le plus beau, le plus sublime que l’homme puisse vivre sur terre ; parce que, comme le disait frère Pierre-Marie, l’adoration est le sommet à la fois de la prière et de l’amour. Lorsque je prie, quand est-ce que j’atteins vraiment la plénitude de ma prière ? Eh bien, lorsque j’adore, et que, dans cette adoration, je suis tellement absorbé par Dieu, parce que tout mon être se remet à lui, que je m’oublie de moi-même tellement je suis possédé par lui. Et quelle est l’autre expérience de sortie de soi-même pour se donner à l’autre que l’homme peut vivre sur la terre ? Eh bien, c’est l’amour.

 

Donc ceux qui cherchaient la Vérité, parce qu’ils savaient que de cette Vérité dépendait leur vie, finalement ils découvrent cette Vérité qui est Jésus Christ et l’accueillent par l’adoration.

C’est cela, chers frères et sœurs, le vrai sens de notre vie, le vrai sens de notre mort. Quelle grâce énorme d’obtenir de Dieu de vivre et de mourir en adorant son mystère ineffable. C’est cette grâce que nous demandons aujourd’hui au Seigneur pour nous et pour tous les hommes en cette fête de l’Épiphanie de Notre Seigneur Jésus-Christ.

Méditer la Parole

6 janvier 2019

Saint-Gervais, Paris

Frère Giovanni Battista

 

Frère Giovanni Battista

Lectures bibliques

Isaïe 60,1-6

Psaume 71

Éphésiens 3,2-6

Matthieu 3,1-12

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