27e semaine du Temps Ordinaire - A

Voir et devenir la vigne de Dieu

L'écho qui nous parvient, ce dimanche matin, de l'Evangile
est celui d'une longue et douloureuse plainte de Dieu.
Quand l'amour est authentique,
il veut se vivre en vérité et être partagé en plénitude.
 

Le Seigneur, en ce jour, se dit donc devant nous
aussi peiné que déçu.
Il nous faut savoir
entendre et comprendre en notre coeur
le pourquoi de cette déception et de cette peine.
Car elles ne sont ni une accusation ni un dépit,
mais un appel et une attente.
Elles nous «prouvent», en finale, combien Dieu peut tenir à nous :
Tu as du prix à mes yeux et moi je t'aime,
nous redit-il en ce jour, à chacun et à chacune de nous,
comme il l'a dit un jour à tout un peuple par la voix de son prophète Isaïe (43,4).
 

Aussi n'hésite-t-il pas à nous montrer toute la vérité
et à nous inviter à en vivre.
La Vérité qui concerne son propre amour et nos propres existences
et la Vie qui est réponse agie à l'offrande de ses dons.
 

Deux choses nous sont donc demandées par le Seigneur lui-même
à travers la parole de sa bouche
que la liturgie aujourd'hui nous transmet à tous :
tout d'abord de bien regarder la vérité de nos attitudes
en face de son appel;
et ensuite de bien vivre la réponse de nos libertés
en regard de ses dons.
Mieux voir en somme, pour mieux agir.
Au nom d'un amour qui est vraiment divin
parce qu'il nous éclaire et nous grandit.
                                                    
 
Que faut-il voir pour commencer ?
La première vérité qui saute aux yeux, si l'on peut dire,
à l'écoute de la «Parabole des vignerons homicides» (Mt 21,33-45)
est celle qui ressort de la conclusion
qu'en tire lui-même Jésus.
 

Après tous ces refus accumulés, réitérés au long des siècles,
par ce peuple juif en qui s'inscrit sa propre généalogie (Mt 1,1-17);
Après tous ces refus à l'encontre de la Parole de Dieu
si souvent proclamée par les prophètes et les psalmistes,
les chroniqueurs et les sages d'Israël;
Voici qu'en ces temps qui sont les derniers (He 1,1-3),
grands-prêtres, scribes, pharisiens et docteurs de la Loi
s'apprêtent à envoyer en croix le Fils du Dieu vivant,
sans parvenir, bien sûr, à discerner en lui le Seigneur de la Gloire (1 Co 2,8).
Comme le notera l'évangéliste saint Jean :
Il est venu chez lui et les siens ne l'ont pas reçu (Jn 1,11).
 

Aussi, je vous le dis,
le Royaume de Dieu vous sera retiré pour être confié
à un peuple qui lui fera produire ses fruits (Mt 21,43).
Notons bien qu'en faisant remarquer cela, en prophétisant cela,
il n'y a pas dans la bouche du Christ l'ombre de ce qu'on pourrait considérer
comme une marque d'antisémitisme.
Tout au contraire!
A la Samaritaine qui l'interrogeait, Jésus n'a-t-il pas déclaré :
Le salut vient des Juifs!
Et c'est le même saint Jean qui nous le rapporte (4,22).
Le peuple élu reste bien dépositaire des promesses
et lui-même, le Christ, le descendant de la race de David.
Mais il aime trop son peuple pour ne pas lui dire ses torts
à la suite de tant de prophètes également juifs,
lui clamant comme Isaïe la même plainte :
Mon Bien-aimé possédait une vigne sur un fertile coteau...
Il en espérait du bon vin et elle lui donna du verjus (Is 5,1-7).
 

Dans notre désir, si louable,
de dialoguer avec le judaïsme,
nous devons pouvoir nous aimer assez librement, assez profondément,
pour reconnaître cette brisure qui nous sépare
et que le Christ, le premier, n'a pas eu peur de dénoncer.
 

Oui, le salut vient des Juifs (cf. Rm 11,16-24)
mais sous le voile de la chair (2 Co 3,12-16; 4,3-6),
au coeur de ce peuple que Dieu s'est choisi,
il y a le propre envoyé du Père (Jn 5-8).
Il est allé, non seulement jusqu'à mourir pour sa vigne,
mais il s'est fait, lui-même, sur la terre,
la Vigne véritable dont nous sommes les sarments
et le Père en personne, le vigneron (Jn 15,1-8)!
Dans le mystère de cette Incarnation rédemptrice
aucune promesse n'est contredite.
Aucune alliance n'est rompue.
Mais quel élargissement, quel approfondissement,
quelle universalité et quelle élévation!
C'est d'abord cela qu'il nous faut voir et entendre
à travers la lumière et la parole d'une telle parabole.
                                                                        
 
Nous devons tout aussitôt constater, et avec la même liberté,
que, si cette parabole du Christ Jésus
se trouve inscrite dans le Nouveau Testament,
c'est qu'elle s'adresse aussi à l'Eglise que nous sommes (Ac 13).
 

Reconnaissons donc tout d'abord
de quel passé nous restons les héritiers.
La Vigne du Seigneur, cette vigne replantée sur toute la terre
et vivifiée par la sève du propre sang du Christ (Mt 26,27; Jn 6,54),
elle aussi, depuis vingt siècles,
a souvent mal reçu les envoyés de Dieu.
Tous ces saints, toutes ces saintes, chargés de mission,
vivant tellement de la Parole de Dieu
qu'ils en étaient les vivants porte-Parole,
que n'ont-ils eu à souffrir eux aussi!
Vous connaissez assez l'histoire de l'Eglise
pour savoir quelles épreuves et quelles difficultés
ils ont eu souvent à traverser pour se faire entendre;
ou pour avoir simplement le droit d'exister.
Oubli et mépris, dérision et persécutions,
allant parfois jusqu'à l'emprisonnement et la mort.
Et nous savons tous qu'en finale,
le siècle qui comptera le plus de martyrs
ne sera pas un des premiers du christianisme où tant de persécutions sévissaient,
mais bien ce dernier qui est le nôtre, avec tout ce que l'on sait.
Ce vingtième siècle finissant où les victimes pour la foi
se chiffreront par millions.
 

Au-delà de ce regard lucide sur l'histoire de notre propre Eglise,
le Seigneur Jésus nous invite aussi à voir
combien nous aussi, nous pouvons parfois décevoir le Père.
Toute l'Ecriture, nous le savons, se fait l'écho
de la Parole de Dieu.
Elle traduit son attente de notre réponse
et sa plainte quand celle-ci fait défaut.
 

S'il est donc vrai que nous voici désormais, nous aussi, Vigne de Dieu,
nous pouvons également entendre le Christ nous demander :
«Qu'as-tu donc fait de ton baptême ?»
«Et de ta confirmation dans l'Esprit ?» (Ep 4,30)
«Et de ta belle profession de foi en présence de nombreux témoins ?» (1 Tm 6,12).
Oui, dans sa globalité, l'Eglise tout entière peut s'interroger
pour se demander si elle ne cherche pas parfois,
comme a osé le dire le grand théologien Urs von Balthasar,
«à croire tout mieux savoir que Dieu»
en matière de foi, de morale, de liturgie et de sciences humaines.
Et nous qui sommes de cette Eglise que le Christ a plantée,
nous pouvons aussi nous demander
quel accueil nous faisons à ceux et celles qui parlent en son nom
et à travers qui Dieu, encore aujourd'hui,
se plaît à nous guider et à nous enseigner.
 

On ne sort pas rapetissé mais grandi
d'un juste et franc regard
sur le passé qui nous a précédés
et sur le présent que nous vivons.
Pour bien contempler la grandeur et la beauté
du don que Dieu nous fait,
il n'est donc pas inutile parfois de regarder, à l'invitation du Christ,
l'accueil et l'usage que nous avons pu et pourrons encore en faire.
                                                                   
 
Jésus cependant ne nous a pas dit cette parabole
pour éclairer seulement notre regard.
Il veut plus encore, par là, convertir notre vie.
Non content de nous donner de bien voir,
il nous invite instamment à bien agir.
 

A cet égard, on pourrait dire tout d'abord
qu'il nous presse de la sorte à nous sentir nous-mêmes
directement concernés par ce don qui nous est fait.
Ce n'est pas en effet «aux autres»
que s'adresse la parabole, mais à nous.
Non pas à mon voisin, mon frère, ma soeur, mon conjoint,
mais à moi!
Sous prétexte que nous en serions "incapables" ou "indignes",
nous ne pouvons refuser l'appel que Dieu nous adresse.
On ne peut laisser aux autres l'honneur d'être des saints!
On ne peut répondre à notre Dieu
par une délégation de foi faite à autrui.
On ne peut rester les bras ballants au milieu de la Vigne de Dieu.
Car vous êtes le champ de Dieu, dit l'Ecriture (1 Co 3,9).
Une part vivante de cette vigne qu'il a plantée (Jn 15,5a).
Les sarments directement reliés sur ce cep
hors duquel nous ne pouvons rien faire (15,5c).
 

Nul ne peut donc ici se réfugier
dans une facile et fausse humilité,
en s'avouant facilement et humblement,
bien imparfait et bien médiocre.
Trop médiocre pour accueillir en soi la Parole de Vérité (17,17)
et trop imparfait pour mettre en pratique cette parole de vie.
Pas de chance! Le Christ a levé lui-même cette fausse objection :
Je ne suis pas venu appeler les justes mais les pécheurs
et non pas pour les bien-portants mais pour les malades (Mc 2,15-17).
Bien plus, sa force triomphe dans notre faiblesse! (2 Co 12,9).
 

Nous donc qui nous savons et nous reconnaissons volontiers faibles et défaillants,
nous voici bel et bien invités à recevoir en nous
la bonne nouvelle du salut.
A l'accueillir en nos âmes pour lui donner corps.
A lui ouvrir notre esprit pour qu'elle nous transforme le coeur.
 

On raconte qu'un jour, un paroissien plus qu'occasionnel
vint se plaindre à son curé du mauvais temps en lui disant :
«Alors! Vous ne pouvez plus demander un peu de soleil là-haut ?»
Et le pasteur, qui n'était pas né de la dernière pluie,
de lui répondre : «C'est que, vous savez,
on n'est plus assez nombreux à l'Eglise
pour bien le demander ensemble à Dieu!»
 

Cette histoire est, au fond, la nôtre à tous,
à chaque fois que nous nous déchargeons sur un autre
ou renvoyons sans cesse au lendemain
ce que le Seigneur nous demande de vivre nous-mêmes
en chaque aujourd'hui où il veut être accueilli.
Au coeur de ma propre vigne où il veut trouver du fruit (Jn 15,8.16).
                                                                         
 
La parabole de Jésus nous invite également
à ne pas malmener ses envoyés.
A ne pas empêcher les saints de vivre, de parler et d'agir.
De l'indifférence à l'hostilité,
de la dérision à la persécution,
il y a bien des façons d'écarter, d'oublier, d'éliminer
un messager de l'Evangile... ou un message de Dieu.
L'histoire de l'Eglise nous montre à l'envi
qu'on ne peut être d'authentiques témoins du Christ,
sans rencontrer, ici ou là, un jour ou l'autre,
affrontements, refus, vexations,
quand ce n'est pas, comme Il l'a dit, persécutions et rejets (Jn 15,20-27).
 

Que quelqu'un donne pleinement sa vie à l'Evangile de Dieu,
et il y aura vite un coeur méchant ou un faible d'esprit
pour traîner la médisance ou lancer la calomnie!
Interrogeons bien des conversations et nous verrons...
 

Mère Teresa se trouva un jour, dit-on, en face d'un homme
qui se mit à multiplier devant elle mille critiques,
plus ou moins justifiées d'ailleurs, à l'encontre de l'Eglise.
Bien vite, mère Teresa l'arrêta :
«Monsieur, dans l'Eglise, il n'y a que deux problèmes :
vous et moi!»
La formule peut paraître un peu courte;
elle n'est pas fausse pour autant.
La meilleure manière de faire avancer le Règne de Dieu
c'est de faire de sa propre existence une vie de sainteté.
Vous! Et moi!
 

Que d'énergies dépensées à éliminer, comme dans la parabole de l'Evangile,
les serviteurs, les régisseurs, les vignerons du Bon Dieu!
Inversement, que de belles actions
n'avons-nous pas à mettre en oeuvre
pour accueillir, faire fructifier, vendanger joyeusement
la vigne du Maître des cieux!
"C'est ton coeur et le mien qui est le champ de Dieu!"
                                                                 
 
Disons, pour finir, que l'action suprême
à laquelle nous sommes tous conviés en ce jour,
réside dans l'accueil du propre Fils de Dieu.
Comme nous devons l'entendre, frères et soeurs,
cette parole si émouvante et si touchante,
vraiment bouleversante de notre Père des cieux :
Ils respecteront mon Fils (Mt 21,37).
Quelle confiance le Seigneur ne manifeste-t-il pas
en nous croyant toujours capables d'accueillir ses dons!
De recevoir en nous-mêmes un tel Don (Jn 3,16)!
 

Non! Nous ne pouvons pas blesser cette confiance divine.
Nous ne pouvons pas fermer la porte à une telle relation d'amour!
Vivre en chrétien c'est tout simplement
essayer de correspondre à la largesse sans nom
d'un don poussé jusqu'au plus fol abandon.
Car, non seulement l'amour de Dieu ne passe pas,
ne se lasse pas, ne diminue pas,
mais il se renouvelle, rebondit et augmente toujours.
Jusqu'à ce don infiniment renouvelé,
multiplié, de la Vie même de Dieu
dont nous sommes tous à présent nourris et abreuvés.
                                                                       
 
Seigneur Jésus qui nous fais voir ce que nous avons à comprendre,
fais-nous agir dans la conformité à ta parole,
le respect de ta présence et la correspondance à ton appel.
Tu nous as faits cohéritiers de ta gloire divine (Rm 8,17),
et tu as fait de nous ton héritage parmi les nations.
Avec toi, nous voulons travailler à la Vigne du Père.
Apprends-nous à révéler à tous la joie du don que tu nous fais.
Nous boirons alors ensemble à la coupe du vin nouveau.
Et les mille sarments de nos existences dispersées
seront unies jusqu'à l'allégresse,
par la sève de ta Vie!
 

Méditer la Parole

3 octobre 1993

Saint-Gervais, Paris

Frère Pierre-Marie

 

Frère Pierre-Marie

Lectures bibliques

Isae 5, 1-7

Psaume 79

Philippiens 4, 6-9

Matthieu 21,33-43

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