6e Dimanche du Temps Ordinaire - A 

 Une exigence à la mesure du bonheur que Dieu nous souhaite

 Moïse sur la montagne du Sinaï a reçu les tables de la Loi. Les dix commandements donnés par Dieu ont été développés par les scribes et les docteurs de la Loi en de multiples préceptes. Ils ont forgé une justice qui régit les relations entre les croyants. Aujourd’hui, Jésus monte aussi sur une montagne pour annoncer la Loi nouvelle, celle de l’amour. Il ne vient pas abolir la loi ancienne mais l’accomplir. Dans son discours sur la montagne, Jésus expose chaque fois des préceptes de la Loi donnée par Moïse, et il en approfondit la compréhension, pour les appliquer non seulement aux actes, mais encore aux intentions. C’est la nouvelle Loi, celle du Royaume de Dieu. Accomplir la Loi pour Jésus, c’est lui donner son vrai sens, c’est rectifier l’usage qui en est fait. La Loi était devenue en effet un fardeau lourd à porter avec ses restrictions et ses interdits. Elle a été réduite à une justice humaine qui œuvre pour la paix sociale. C’est bien et nécessaire car le respect du prochain est essentiel. Mais la Loi de Dieu a une visée bien plus grande. Jésus lui redonne sa saveur première en la réorientant vers son but initial : la communion entre Dieu et l’homme.

La Loi, comme le rappelle la première lecture de Ben Sirac le sage, nous met face à un choix. « Si tu le veux, tu peux observer les commandements, il dépend de ton choix de rester fidèle. Le Seigneur a mis devant toi l’eau et le feu : étends la main vers ce que tu préfères. La vie et la mort sont proposées aux hommes, l’une ou l’autre leur est donnée selon leur choix. » Qui n’aime pas poser un choix ! Ce choix possible nous met face à notre liberté et nous aimons cela. Notre responsabilité personnelle est engagée. Le choix est parfois radical : l’eau ou le feu, la mort ou la vie. Il s’agit de mesurer notre réflexion et notre réponse. Parce que la suite sera sans retour. Devant les grandes orientations de la vie, les décisions importantes, nous devrions prendre le temps de la prière, de l’argumentation en faveur de telle ou telle réponse, du discernement. Dans une écoute intérieure de l’Esprit se révèle la Sagesse de Dieu. Celle-ci va au-delà de la sagesse du monde. Elle va plus loin car le monde est circonscrit dans une finitude alors que le Royaume de Dieu est éternel. La Sagesse de Dieu nous fait sortir de l’efficacité du monde d’ici-bas qui est en attente d’immédiateté. Elle nous place dans la perspective du Ciel, de notre devenir au-delà de ce monde qui passera. Poser un choix durable, c’est oser un regard sur l’invisible, l’impalpable et prendre le risque de la foi.

Cette perspective vaut bien l’effort de se laisser transformer en profondeur. Il ne s’agit pas de se limiter à ce qu’il faut faire pour être en règle mais d’aller jusqu’à refuser de se mettre en colère ou d’avoir un regard de convoitise, nous dit Jésus. Aller jusqu’au bout pour que notre « oui » soit oui et notre « non » soit non. Ce sont les intentions du cœur que Jésus appelle à convertir. Accomplir la Loi, c’est faire coïncider nos intentions et nos actes. Il ne sert à rien que l’extérieur soit apparemment pur si l’intérieur est vicié. Car Dieu regarde ce qu’il y a dans nos cœurs. La justice des hommes juge les actes. La justice de Dieu juge les cœurs. Cela peut nous faire peur car nous avons bien du mal à maîtriser ce qui se passe au plus profond de nous. Saint Paul le reconnaît lui-même : « Je ne fais pas le bien que je voudrais, mais je commets le mal que je ne voudrais pas » (Rm 7,19). Mais il ne faut pas oublier que la justice de Dieu s’accompagne de la miséricorde. Elle est miséricorde. Elle est un processus de transformation pour que ses pensées deviennent nos pensées, que ses chemins deviennent nos chemins. Dieu nous donne sa Parole pour purifier notre regard et pour rectifier nos pensées. Il nous donne son Esprit pour guérir notre volonté. Saint Paul s’écrie d’ailleurs avec enthousiasme : « La pensée du Christ, nous l’avons ! » (1Co 2,16). « Cette sagesse du mystère de Dieu, sagesse tenue cachée, établie par lui dès avant les siècles, pour nous donner la gloire » nous est révélée par le Christ (1Co 2,7). Mais alors, qu’en faisons-nous ?

Ce que Dieu propose pour réveiller cette pensée du Christ en nous, c’est de contempler son Fils Jésus à l’œuvre dans le monde, et de nous laisser associer à celle-ci, par plus d’amour, plus de justice, plus de sens du service, plus de pardon. Et l’essentiel n’est pas que ce soit visible aux yeux des hommes, mais que cela soit vivant. Le don de Jésus jusqu’à l’offrande de la croix est le seul chemin à emprunter pour chacun de nous par ces petites offrandes de chaque jour qui nous configurent à lui. Oui, Jésus nous pousse à l’audace de l’amour, jusqu’à aimer nos ennemis, à bénir ceux qui nous maudissent.

Alors que la justice des hommes propose la réparation comme reconnaissance du mal subi, la justice de Dieu propose la réconciliation et la guérison : « Va te réconcilier avec ton frère ». La réconciliation avec le prochain est le préalable à la réconciliation avec Dieu. L’accomplissement de la loi, c’est son dépassement dans un surcroît d’amour. C’est l’ouverture à Dieu dans le frère avec qui je renoue l’alliance cassée par le péché. C’est la rencontre de Dieu dans une alliance renouvelée par l’expérience de la miséricorde.

Je conclus par ce beau témoignage d’une mère de famille et théologienne :

« Si j’aime mes enfants comme une mère, je dois tenir la loi. Une loi casse-pieds, une loi désuète, une loi-limite. Une loi d’amour, passerelle entre eux et le monde. Une loi qui leur permettra un jour de se passer de moi…

Ainsi Jésus donne-t-il la Loi, à haute et intelligible voix, dans son discours sur la Montagne. Et s’il en parfait l’exigence, ce n’est pas pour nous mettre à l’épreuve. Ce n’est pas pour défier les meilleurs d’entre nous et laisser les autres choir sur le bord de la route. C’est parce que son exigence est à la mesure du bonheur qu’il nous souhaite. C’est parce qu’il veut nous envoyer au monde − comme nous le voulons pour nos enfants, armés d’un bon sens et d’une clarté qui nous soutiendra en toute circonstance.

La Loi redite par le Christ n’est pas kabbalistique, elle est sans mystère ni secret. Elle ne s’adresse pas aux initiés : elle s’immisce entre les mailles serrées du quotidien, du concret. Elle n’est pas faite pour tailler dans la masse humaine des élus, mais elle est faite pour élever des hommes au bon sens, et nous accompagner dans nos discernements. Elle n’est pas faite pour nous retenir dans le cercle réduit d’une communauté, mais elle est faite pour nous faire habiter le monde, dans la pleine complexité des faisceaux qui s’y croisent. Dans la pleine conscience de notre propre complexité » (Marion Muller-Collard)

Seigneur, apprends-moi à passer mes choix au crible de ta loi, à peser mes mots dans ta bouche en me souvenant que mon frère est un fils pour toi. À ton écoute, fais taire en moi les voix de la convoitise qui insinuent le doute et ternissent mes trésors. À ton image, que ma parole soit claire, portant loin l’écho de ton Évangile. En conscience de ta fidélité, que je prenne soin de mes propres alliances. Que mes « oui » soient « oui » et qu’ils résonnent longtemps !

 

Méditer la Parole

16 février 2020

Saint-Gervais, Paris

Frère Jean-Christophe

 

Frère Jean-Christophe

Lectures bibliques

Siracide 15, 15-20

Psaume 118

1 Corinthiens 2, 6-10

Matthieu 5, 17-37