34e semaine du Temps Ordinaire - Christ Roi

Notre amour au jugement de Son Amour

Tout est surprenant pour ne pas dire renversant
dans cette page d'Evangile où le Christ nous laisse entrevoir
comme une représentation abrupte du jugement ultime (Mt 25,31-46).
Mais, comme souvent dans les paraboles,
c'est ce qui nous heurte, nous étonne, paraît illogique à nos yeux,
qui nous éclaire, nous stimule et nous enseigne.
Laissons-nous donc sans crainte interpeller
par la Parole du Seigneur, Juge du monde (He 12,23) et Roi de l'univers (Ap 15,3).
Cette Parole de vie et de feu (Lc 12,49)
dont l'Ecriture nous dit qu'elle est plus incisive qu'un glaive à deux tranchants (He 4,12).
 
                                                                        
Une première surprise, à l'écoute de cette parabole,
tient au fait de la position tranchée, prise d'emblée par le juge.
Son jugement, comme arrêté d'avance,
tombe sans nuance et sans plaidoyer préalable.
La défense des accusés ne pourra s'exprimer qu'après.
Mais elle sera repoussée sans appel (Mt 25,41-46)!
Y aurait-il là quelque injustice de la part du Dieu de toute justice (Rm 3,21-26) ?
 

La véritable injustice serait de ne pas nous montrer
l'importance de l'enjeu accroché à cette vie unique et libre
que Dieu nous a donnée.
Quant à savoir qui nous sommes, le Seigneur le sait
car il connaît ses brebis et même chacune par son nom (Jn 10,14.27).
Quant à la défense, elle a déjà agi et parlé
tout au long de notre vie, par l'entremise
de ce Paraclet qui nous a été donné (Jn 16,7).
Au demeurant, le Seigneur aime trop la vérité
et respecte trop notre dignité, pour ne pas nous en avertir.
Par cette manière forte et directe de nous parler, à travers sa parabole,
le Christ nous rappelle fermement une vérité claire et essentielle :
C'est que l'amour est d'une importance première et dernière.
Un seul précepte contient toute la loi en sa plénitude (Ga 5,14).
La charité, comme dit saint Paul, est le noeud de la perfection (Col 3,14).
Si donc celui qui aime a, de ce fait,
accompli toute la loi (Rm 12,8),
on comprend l'importance que Dieu donne à cette exigence d'aimer.
 

Dieu est amour (1 Jn 4,8). Or il est tout.
Tout ce qui n'est pas l'amour n'est donc rien.
Quand j'aurais le don de prophétie
et que je connaîtrais tous les mystères et toute la science,
quand j'aurais la plénitude de la foi,
une foi à transporter les montagnes,
si je n'ai pas la charité, je ne suis rien! (1 Co 13,2).
 

La sentence ici avancée par Jésus n'est donc pas injuste.
Elle est logique. Puisque Dieu est amour,
quiconque se refuse à aimer
se met de lui-même en-dehors de Dieu.
Il se jette hors de sa Lumière (1 Jn 1,5) et, par là même,
se plonge dans les ténèbres extérieures.
Il s'enferme dans une peine éternelle (Mt 25,46).
Celui qui n'aime pas demeure dans la mort, écrit saint Jean.
 

La plaidoirie qui vient après la charité refusée
survient toujours "trop tard".
Car on n'a qu'une seule vie pour apprendre, pour s'exercer à aimer!
Oui, l'amour des autres nous attend.
C'est chaque jour l'aujourd'hui de l'amour. Il ne se rattrape pas à coup de bons ou de hauts sentiments.
Petits enfants, n'aimons donc ni de mots ni de langue,
mais en acte et véritablement (1 Jn 3,18).
 
                                                                         
Un deuxième sujet d'étonnement
nous est donné par la parabole
quand nous voyons comment la vie éternelle est accordée (Mt 25,46)
à des gens dont on ne sait même pas s'ils ont la foi!
Et, qui plus est, ont l'air tout étonnés de rencontrer le Christ :
Seigneur, s'exclament-ils, quand nous est-il arrivé de te voir ? (25,37).
Il y a de quoi être surpris et interrogés en effet!
 

Là aussi, par cette insistance, au trait volontairement appuyé,
Jésus veut nous éveiller et nous instruire.
S'il est vrai que "là où est l'amour là est Dieu",
comment donc ceux qui "vivent dans l'amour", l'authentique amour,
ne verraient-ils pas Dieu ? ne seraient-ils pas en Dieu ?
Il y a des phrases étonnantes dans l'Ecriture
que nous ne finirons jamais de méditer et d'approfondir.
Par exemple celle-ci de l'apôtre Pierre disant :
La charité couvre la multitude des péchés (1 P 4,8).
Ou encore cette réponse de Jésus à Simon le Pharisien
à propos de la pécheresse jetée tout en pleurs et cheveux dénoués à ses pieds :
Il lui sera beaucoup pardonné
parce qu'elle a beaucoup aimé (Lc 7,47).
En d'autres termes : sans amour,
même avec beaucoup de vertus, rien n'est assuré.
Avec l'amour, même avec beaucoup de fautes,
tout peut être sauvé!
 

Allons plus loin; si nous entendons bien l'enseignement de la parabole,
une chose est claire :
Dieu ne nous jugera pas sur la peine que nous aurions pu lui faire
(Il n'est pas un Maître susceptible ou vexé).
Mais sur l'amour que nous ne saurions pas partager entre nous.
Il sait que seul l'amour mutuel
peut nous donner la joie, la paix, la vie.
Et parce qu'il nous veut vivants, en paix et joyeux,
il nous demande à toute force de nous aimer.
Voici mon commandement : aimez-vous les uns les autres
comme je vous ai aimés (Jn 15,12).
 

C'est par le témoignage de l'amour fraternel
que le monde peut savoir que le Père a envoyé son Fils (17,23).
Et comme il veut à tout prix que ce monde soit évangélisé,
il nous demande, encore et toujours, et comme "seulement",
de nous aimer entre nous : A ce signe, tous vous reconnaîtront pour mes disciples :
à cet amour que vous aurez les uns pour les autres (13,35).
                                                                          
 
Un troisième motif d'étonnement, dans la parabole de ce jour,
réside dans l'identification directe
que le Christ établit entre Lui-même et chacun de ces petits.
Et ces petits dont il précise qu'ils sont ses frères (Mt 18,5; 25,40; Rm 8,29).
 

Que Jésus veut-il nous apprendre par là ?
Essentiellement ceci : qu'à partir du moment
où Dieu s'est mis dans l'homme,
c'est à partir de l'humain que nous pouvons remonter au divin.
Dieu s'est fait homme en Jésus Christ
jusqu'à prendre la dernière place des fils d'Adam (Lc 22,26-27).
Et comme il était le Dieu Très Haut et Tout-Puissant,
aussi inaccessible qu'insaisissable et incompréhensible,
il s'est mis à notre portée, en s'incarnant parmi les hommes (He 2,10-18).
Il s'est inscrit au rang des petits
et même des tout-petits, des petits enfants (Mt 18,5).
Il s'est fait pauvre sans retenir son rang d'égal à Dieu (Mt 8,20; 2 Co 8,9; Ph 2,6-7).
Il s'est laissé mettre à nu, jusqu'au partage des vêtements (Jn 19,23-24).
Il a crié sa soif de justice et sa faim de vérité (Jn 8,31-58; 19,28).
Il est passé comme un étranger parmi ses frères (Jn 1,11; 7,5).
Et il est mort comme un malade porteur de la lèpre de nos péchés (Is 53,3-5; 2 Co 5,21).
 

Comment dès lors ne pas dire que sont bénis
les affamés et les assoiffés, les dénudés et les étrangers,
les malades et les prisonniers (Mt 25,35-36)
par le seul fait que le Christ Jésus en personne s'est fait l'un d'eux ?
Et plus encore que sont bénis, bénis de son Père (25,34)
ceux qui les ont aimés, en tant que tels,
parce qu'ils sont sur terre la vivante image du Seigneur Rédempteur.
Car le Sanctificateur et les sanctifiés ont tous même origine,
ose écrire la Lettre aux Hébreux.
C'est pourquoi il n'a pas honte de les nommer frères (2,11).
 

L'important pour nous n'est donc pas de nous ranger
au rang des justes autosatisfaits (Lc 18,3.14),
mais des aimants compatissants.
Non, la charité n'est pas la philanthropie
et Jésus ne fait pas ici l'apologie de la misère
(que ce soit celle de la faim, du dénuement, de la maladie ou de la prison)!
Mais de l'amour qui sait aimer jusque-là,
en acte et en vérité (1 Jn 3,18).
 
                                                                        
Autre motif de surprise et même ici de bouleversement :
pourquoi cette opposition si catégorique,
sans état d'âme, pourrait-on dire,
entre les bons et les méchants, les «élus» d'un côté et les condamnés de l'autre ?
Qu'on se souvienne : le Fils de l'homme et ses anges, d'une part,
et le Diable et les siens, d'autre part (Mt 25,31.41).
Les bénis de ce côté-ci, et les maudits de celui-là (25,34.41).
Venez et recevez, pour les uns; allez-vous en loin de moi, pour les autres (25,34.41).
La vie éternelle pour les premiers; et la peine éternelle pour les seconds (25,46).
Que devient donc la miséricorde, la compassion, le pardon
devant une telle justice étonnamment distributive, digne de la loi du talion ?
 

Il est bien clair que la parabole qui reste une représentation imagée,
reprenant la figure du pasteur triant son troupeau,
tel qu'en parle le prophète Ezéchiel (34,11-17),
ne doit pas être prise à la lettre;
au chiffre exact de sa comptabilité arithmétique.
Mais l'enseignement dans l'Esprit est non moins fermement donné :
l'alternative est bel et bien posée.
Le Royaume de Dieu est l'offre d'un don sans partage,
et le fruit d'un choix entier qui s'adresse à notre sainte liberté d'enfants de Dieu.
En quelque sorte c'est à prendre ou à laisser!
Ou l'on pénètre dedans et pour toujours,
ou l'on choisit de se maintenir dehors,
et cela peut aller, au nom de cette merveilleuse et terrible liberté,
jusqu'à tout jamais (Lc 16,26).
Vois, je te propose aujourd'hui vie et bonheur, ou mort et malheur...
Choisis donc la vie, dit le Seigneur,
pour que toi et ta postérité vous viviez! (Dt 30,15.19).
 

Le Christ de l'Apocalypse nous lance sans ambages
qu'il vomit les tièdes de sa bouche (3,16).
C'est-à-dire ceux qui restent toujours à mi-chemin ou au milieu;
car on ne peut servir durablement à la fois Dieu et Mammon (Mt 6,24).
Que votre oui soit oui, que votre non soit non!
Et Jésus ajoute : Tout ce qui est en plus vient du mauvais (Mt 5,37).
Autrement dit, il faut et il suffit d'aimer.
Dire un vrai «non» à son égoïsme, son indifférence, son quant-à-soi.
Et dire un vrai «oui» à l'accueil, à l'entraide, à la générosité,
à la rencontre, au partage.
En un mot, à la charité. La vraie. Celle qui est le «pur amour»,
ce "pur amour" que saint Ignace de Loyola place tout à la fin et au sommet de ses Exercices.
Car si l'amour est amour, il est tout, il veut tout, partage tout,
et donc il donne et reçoit tout et pour toujours.
Cette exigence, apparemment sévère, en fait libératrice et clarifiante,
du tout ou rien est logique et tout à notre honneur.
Comme le dit merveilleusement sainte Thérèse d'Avila :
«Tout est rien et rien est tout».
«Siempre! Todo!» - Tout et pour toujours!
Rien n'est plus simple ni plus tranché.
Rien n'est plus difficile aussi.
Il suffirait d'aimer!
 
                                                                          
Au terme de notre écoute de la parabole du jugement dernier,
il nous reste, pour conclure, une ultime question.
Pourquoi la liturgie a-t-elle choisi ce texte
pour célébrer Celui que nous fêtons aujourd'hui sous le titre de «Christ Roi» ?
Et, qui plus est, «Roi de l'univers» ?
N'est-il pas surprenant en effet de voir l'instauration de ce Règne
se célébrer en quelque sorte par une aussi vaste condamnation ?
Et en quoi ce royaume peut-il s'étendre sur l'univers,
à toutes les nations, comme dit le texte (Mt 25,32),
si c'est pour constater que toute une partie doit en être exclue ?
 

Frères et soeurs,
le Royaume dont il est ici question,
c'est le Royaume de la restauration de la vie et de la joie
par la remontée de l'amour.
Et cet héritage à recevoir, c'est aussi
une réalité à construire chaque jour (25,34).
 

Souvenez-vous : par quoi commence le premier des discours de Jésus
selon l'Evangile de saint Matthieu ?
Par la proclamation des Béatitudes
qui annonce tout un renversement.
Par quoi finissent tous les discours du Christ selon ce même Evangile ?
Par cette ultime proclamation qui est la parabole de ce jour.
Et de quoi est-il question dans l'un et l'autre discours ?
De la première annonce et de l'ultime couronnement
de ce Règne de Dieu qui ne peut qu'être un règne d'amour!
 

Oui, ce monde vit en créant des «exclus».
Et Jésus nous invite aujourd'hui
à en refaire, à faire de tous des «élus».
Que meure donc, et soit renvoyé à ses propres "enfers",
ce monde de l'égoïsme et du rejet, de l'indifférence et du refus!
Pour que renaisse et soit introduit dans la pleine lumière de Dieu
un monde d'accueil, de compassion, de partage et de communion!
 

En proclamant les Béatitudes, le Christ est intervenu
pour renverser à la base ce règne où l'amour est par trop oublié.
En redisant aujourd'hui quelle espérance nous ouvre son appel,
quels trésors de gloire renferme son héritage parmi les saints (Ep 2,18),
il clôture son point d'aboutissement.
 

Voilà comme un point d'orgue ultime,
l'année liturgique amenée à son sommet
autour de cette fête du Christ-Roi.
 
 
Nous pouvons louer le Seigneur de nous inviter ainsi en ce jour
à travailler avec lui à toute une montée (1 Co 15,24-27)
que Marthe Robin et le bon pape Jean XXIII
se sont plu à appeler ensemble : «une civilisation de l'amour».
 

Afin que Dieu soit tout en tous (1 Co 15,28)!
 Car seul est Roi Celui qui règne dans les coeurs.
 

Méditer la Parole

21 novembre 1993

Saint-Gervais, Paris

Frère Pierre-Marie

 

Frère Pierre-Marie

Lectures bibliques

Exode 34, 11-17

Psaume 22

1 Corinthiens 15, 20-28

Matthieu 25,31-46

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