15e semaine du Temps Ordinaire - A

Semence, semailles et semeur

Les choses dites de la manière la plus concrète et la plus simple
expriment souvent les vérités les plus profondes et les plus hautes.
Puisque le Seigneur s'est donc plu à nous parler en paraboles,
pour nous révéler le Mystère du Royaume de Dieu (Mc 4,11),
acceptons-en les images.
Et contemplons cette double lumière :
et sur l'homme et sur Dieu.
Sur l'homme qui est un champ ;
le champ de Dieu où la récolte doit mûrir (1 Co 3,9).
Et sur Dieu qui est un semeur ;
un semeur qui répand partout sa parole de Vie (Mt 13,3-8).
                                                                    
 
Premier sujet d'émerveillement
et, par-là même, d'exigence parallèle :
la Parole de Dieu est semée toujours et partout.
Omniprésente et infaillible.
Efficace et surabondante.
En tout lieu et chaque jour,
la voici donnée en profusion et répandue sans retenue.
Quelle prodigalité !
D'où vient donc que nous vivions souvent
comme si, de fait, nous n'entendions rien venir ;
ne voyions rien monter alentour ;
et ne sentions rien mûrir en nous ?
 

C'est que, nous dit Jésus,
il faut avoir des yeux pour voir,
des oreilles pour entendre
et un esprit pour comprendre (Mt 13,13-15).
Comprenons donc bien ce qu'il nous faut d'abord voir et entendre.
 
 
La Parole de Dieu est semée en premier dans la création tout entière.
Une parole si vivante, si présente, si active
qu'elle utilise, pour s'exprimer,
ce qu'on pourrait appeler l'ensemble des moyens de communication.
Ecoutez ce qu'en dit un psaume :
Les cieux racontent la gloire de Dieu
et l'oeuvre de ses mains le firmament l'annonce.
Le jour au jour en publie le récit
et la nuit à la nuit transmet la connaissance.
Et le psalmiste poursuit :
Non point récit non point langage
et point de voix qu'on puisse entendre.
Mais pour toute la terre en ressortent les lignes
et les mots jusqu'aux limites du monde (Ps 19,2-5).
 

On ne saurait mieux dire que la Parole de Dieu
est semée partout dans l'univers,
pour y révéler, sans cesse, son omniprésence !
Le récit, l'annonce, l'écrit, le parlé, la transmission à distance,
tout y est.
Quel Livre et que langage ! (Si 43)
Des fleuves qui battent des mains
aux arbres des forêts qui crient de joie.
L'univers tout entier proclame sa gloire.
Et, quand ce ne sont pas des chants ou des cris d'allégresse,
c'est, comme dit l'apôtre Paul, la création tout entière
qui gémit dans les douleurs de l'enfantement (Rm 8,22).
 

Frères et soeurs, il nous faut apprendre
à voir et à entendre ce murmure et ce chant du monde
qui transmet de partout le secret d'une Présence.
Il est alors si bien de donner notre voix à cette louange !
Au cours de ces semaines d'été
où nous pourrons demeurer peut-être en contact plus direct
avec toute une nature créée,
retrouvons les traces de cette semence cachée.
La création est un Livre écrit de la main du Seigneur
qu'il nous faut aimer lire et chanter.
Le Semeur attend d'abord cela de la voix de ses moissonneurs.
 
 
La Parole de Dieu est ensuite semée à profusion dans tous les coeurs.
Et là aussi quel sujet d'émerveillement !
Au creux de chaque vie, au plus profond de toutes nos âmes,
une voix se fait entendre (Is 66,6).
Une parole, doucement, mais sûrement retentit.
Ce que saint Paul appelle la réalité
de la loi inscrite en nos coeurs
et qui a pour preuve le témoignage inscrit dans la conscience (Rm 2,15).
Ce n'est pas rien en effet que ce sanctuaire de la Présence divine,
établi, selon la si belle expression du pape Pie XII,
au plus profond de chacun de nous !
Voilà aussi où est tombée, sans acception des personnes (1 Pi 1,17),
la semence de la Parole de Dieu.
Il nous faut apprendre, là aussi,
à percevoir en nous la voix de l'Esprit Saint.
Ne le laïcisons pas trop vite,
au profit d'une liberté toute relative puisque seulement subjective !
Fût-ce, à travers des murmures ineffables (Rm 8,26),
il nous révèle une vérité, il nous rappelle une exigence
et nous redit inlassablement : Viens vers le Père.
Si chacun de nous savait seulement reconnaître cette présence,
écouter cette voix, non pas individuelle et subjective,
mais personnelle et divine,
l'humanité tout entière en serait transformée !
 
 
La Parole de Dieu est enfin répandue à travers toute l'histoire
de l'Eglise et de nos vies.
Elle retentit chaque jour au contact d'une incessante liturgie.
Matin, midi et soir, le Seigneur nous éveille l'oreille (Is 50,4).
Et elle est là, inlassablement donnée, répandue, proclamée
pour éclairer nos chemins et vivifier nos âmes.
Malgré tous nos retards, nos refus, nos lâchetés,
Dieu ne se décourage pas et ne s'avoue jamais vaincu.
Et chaque jour, à chaque heure du jour, il parle et il nous parle.
 

Quel que soit le terrain qui se présente sous ses pas,
rocaille, broussaille, chemin battu, champ labouré,
il sème, il sème sans calcul !
Il sait que sa semence reste porteuse d'une efficacité absolue.
Ainsi ma parole qui sort de ma bouche, nous dit-il par son prophète,
ne me reviendra pas sans résultat,
sans avoir fait ce que je veux ni accompli sa mission (Is 55,11).
 

Que manque-t-il donc à cette création,
à nos coeurs profonds et au devenir de notre monde ?
Oui, que leur manque-t-il
pour voir germer plus d'amour, entendre proclamer plus de vérité
et mieux comprendre les secrets du Royaume de Dieu ?
Pour tout dire, que manque-t-il à notre vie ?
Il lui manque seulement de devenir une bonne terre.
Car, si efficace et si durable que soit la Parole de Dieu,
elle ne peut germer que dans le sol d'un coeur aussi accueillant et docile.
                                                                         
 
En prolongement de ce grand sujet d'émerveillement
sur l'omniprésence de cette semence,
se situe donc, comme en écho, la réalité d'une grande exigence.
Et celle-ci est pour nous rappeler, en second lieu,
que nous sommes le champ de Dieu.
Dieu peut tout en effet, sauf contraindre nos libertés !
Dès lors, tout va dépendre de nous.
Le Père a mis son souffle en nos poitrines (Gn 2,7).
Le Verbe a placé sa parole sur nos lèvres (Rm 10,8).
Et l'Esprit a répandu son amour en nos coeurs (Rm 5,5).
Quel ensemencement de vie !
Nous ne pouvons plus vivre, frères et soeurs,
comme si cela n'était pas, comme si nous ne le savions pas,
comme si nous ne le voyions ou ne l'entendions pas !
 

La parabole du semeur dans la bouche du Christ
est donc un véritable appel à l'éveil et à la conversion.
Il suffirait de bien préparer,
ou tout du moins d'entretenir le champ.
Car nous avons tous hérité d'un lot de bonne terre
au sortir du bain baptismal.
En vérité, je vous le dis, si vous ne redevenez comme de petits enfants,
vous n'entrerez pas dans le Royaume de Dieu (Mc 10,15).
 

Certes il est sûr que notre terre reste encore bien mélangée.
Nous sommes tous, à la fois ou tour à tour,
dociles et rebelles, réceptifs puis réfractaires ;
accueillants à l'Esprit et refermés sur nous-mêmes.
L'ivraie et le bon grain cohabitent en nos terres (Mt 13,24-30).
Et le champ de nos vies prend peut-être parfois l'aspect
d'un champ en bataille plutôt que d'un bon jardin.
Mais rien n'est jamais perdu pour autant.
La terre battue peut être retournée par la prière.
Epines et ronces peuvent être extirpées par l'ascèse.
Surtout la bonne terre peut toujours apparaître,
avec l'humus de l'humilité.
 

Alors, la Parole de Dieu qui est toute puissante, ne l'oublions pas,
peut devenir en nous véritablement vivifiante et agissante.
Nos yeux s'ouvrent. Et nous pourrons voir.
Nos oreilles se débouchent. Et nous pourrons entendre.
Nos esprits s'éclairent. Et nous pouvons comprendre.
Le Créateur est là ; présent partout dans l'univers.
Le Verbe incarné nous accompagne ;
et nous pouvons passer toute notre vie à parler de Dieu
ou à parler à Dieu.
L'Esprit de lumière et d'amour habite en nous ;
et de lui-même, il nous fait la grâce de tous ses fruits (Ga 5,22).
 

Il est si bien de se sentir devenir peu à peu
ce que nous sommes, c'est-à-dire, selon le mot de l'Ecriture,
les coopérateurs de Dieu, le champ de Dieu,
l'édifice de Dieu (1 Co 3,9) !
 

Frères et soeurs,
ces trois derniers jours
nous avons vu partir trois êtres chers.
Dans notre seule fraternité de Paris,
le père, le grand-père, la mère de trois de nos soeurs
sont retournés à Dieu. Aux pleins feux de l'été.
Notre vie est courte ! Il la faut pleine.
Le Semeur est sorti pour semer sa semence...
Comment ne nous interrogerait-il pas ?
 

Quel terrain étions-nous quand la Parole de Dieu
est tombée dans nos coeurs ?
Et quel terrain sommes-nous devenus
sous l'action de l'Esprit Saint ?
La gloire de mon Père est que vous portiez du fruit ;
et vous serez alors mes disciples (Jn 15,8).
 

Seigneur, fais-moi goûter la joie
en vivant en acte et en vérité
de cette parole de vie reçue de toi,
de devenir une part de cette bonne terre
où tu veux toi-même semer ta vie, ta lumière et ta paix.
Et qu'au partage de cet amour
avec toi sur la terre,
je puisse dire, moi aussi que je vis un ciel anticipé !
 
                                                                      
Prière de saint Grégoire de Narek (Xe s.)
 
«Je Te supplie, ô Esprit puissant,
envoie la rosée de Ta suavité,
accorde à mon âme et à mon esprit
le bienfait de la plénitude des grâces
de Ton abondante Miséricorde.
Et laboure le champ intelligent de mon coeur de chair endurci
pour lui donner et faire fructifier Ta semence spirituelle.
C'est par Ta suprême Sagesse que tous les dons
fleurissent en nous et croissent.
Dissipe de mon esprit le sombre brouillard de l'oubli,
irradie en moi de nouveau le lever sans  ombre et merveilleux
de la connaissance de Ta Divinité, ô Puissant.
A Toi, gloire en tout avec le Père tout aimant
et avec le Fils unique et bienfaisant,
maintenant et dans les siècles sans fin. Amen

 

Méditer la Parole

14 juillet 1996

Saint-Gervais, Paris

Frère Pierre-Marie

 

Frère Pierre-Marie

Lectures bibliques

Isaïe 55, 10-11

Psaume 64

Romains 8, 18-23

Matthieu 13,1-23

Imprimer l'homélie

Télécharger la version pdfTélécharger la version pdf