1e semaine de Carême - A

À travers le récit de la chute de l’homme au jardin d’Eden
et le récit de la tentation du Christ au désert de Juda,
voici directement posée sous nos yeux
la question de la tentation et du tentateur.

D’où vient-il ? Quel sens cela a-t-il ?
De quoi réellement s’agit-il ?
Et, si nous en sommes sauvés, pourquoi en souffrons-nous encore ?
Pourquoi et par qui sommes-nous tentés ?

Pour sa part, le récit de la chute, dans la Genèse,
essaye de répondre à toutes ces questions.
Ni fable, ni pure allégorie, ni rapport historique,
mais récit symbolique,
touchant au cœur d’une réalité
que la lumière divine éclaire pour nous
à travers le récit d’un auteur inspiré.


Influence évidente des mythes assyro-babyloniens, grecs et égyptiens.
Utilisation manifeste et presque obligée de cet arrière-fond mythique,
mais avec une grande distance, une profonde liberté de pensée
et surtout une admirable originalité
tant vis-à-vis de l’attitude de Dieu,
toujours présenté comme juste et bon, même quand il est sévère,
que de l’homme, révélé dans toute sa profondeur,
du tentateur démasqué dans sa supercherie
ou du paradis, qui reste une réalité promise
plus qu’un passé nostalgique et perdu.


Dans le cadre biblique du genre sapientiel,
aimant disserter sur la nature, l’homme, la femme, le travail, la souffrance,
réfléchir sur la vie, la connaissance, la ruse et la droiture,
et visant à travers l’énigme et le symbole à une portée morale et universelle,
à travers ce récit yahviste, c’est-à-dire narratif, pittoresque, concret, familier,
que nous enseigne donc l’Écriture aujourd’hui ?
À travers la lumière qu’elle projette
sur l’énigme de l’arbre,
l’énigme du serpent
et l’énigme du mal,
elle nous donne un enseignement fondamental touchant le quotidien de nos existences
et que l’Église se plaît à nous rappeler en ce premier dimanche de Carême.

 

*

 


L’énigme de l’arbre tout d’abord.
L’arbre est au centre de ce récit,
manifestement voilé de mystère,
mais aussi porteur de sens caché et révélateur d’une leçon.

 


Au début du récit biblique,
parmi tant d’arbres beaux, séduisants et bons,
qui composent et agrémentent le jardin d’Eden,
deux sont nommés :
le premier est l’arbre de vie ;
le second, l’arbre de la connaissance du bien et du mal.
Mais une restriction cependant : on ne peut manger le fruit
de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, sous peine de mort,
c’est-à-dire de perdre aussi, et comme par conséquence,
l’accès à l’arbre de la vie.


Et voici que surgit la tentation, ou plutôt le tentateur.
Le tentateur parle et, dès l’entrée, il embrouille tout.
Du coup, le nom de l’arbre lui-même se perd.
Il n’est plus question que de l’arbre du milieu
qui devient l’arbre défendu.


À la fin du récit biblique, après la chute, les deux arbres seront à nouveau mentionnés,
mais c’est pour révéler un drame :
l’arbre de la connaissance ne révèle aux pécheurs que la honte de leur nudité
qui jusqu’alors ne les troublait en aucune façon ;
et l’arbre de la vie leur révèle que son accès leur sera désormais interdit.
Devant cette œuvre de mort que l’homme a lui-même provoquée,
Dieu ne peut plus répondre que par la promesse d’un Rédempteur à venir.


Que signifie cette première énigme autour de l’arbre du jardin ?
Elle nous éclaire sur le mystère du savoir et de la vie.
L’homme « sait », mais il ne peut savoir comme Dieu.
Il a « la vie », mais il ne peut l’avoir indépendamment de Dieu.
S’il cherche à s’approprier le savoir,
à juger par lui-même et du bien et du mal, il se fait sa propre loi.
Il se coupe de sa source. Et c’est le péché !
Et la conséquence du péché, c’est la perte de la vie, c’est-à-dire la mort (Rm 6,23).
Frères, par un seul homme, Adam, le péché est entré dans le monde,
et par le péché est venue la mort,
et ainsi, continue Paul, la mort est passée en tous les hommes
du fait que tous ont péché (Rm 5,12).


Et ce qu’est le péché, le récit biblique nous l’enseigne aussi.
C’est tout d’abord une captation :
c’est vouloir prendre le fruit divin sans Dieu et contre Dieu,
s’approprier son propre jugement et son propre savoir et son propre vouloir.
Voilà le mal ! Capter la manne ou dire que ces pierres deviennent du pain.


C’est ensuite une méprise orgueilleuse :
le péché est toujours une erreur et une tromperie, une sottise et une duperie.
Le tentateur brouille les cartes. Tout devient flou, compliqué.
On ne sait plus de quel arbre il s’agit.
Il y a là quelque chose au milieu, au centre du « moi »,
qui est désiré, envié, orgueilleusement octroyé.
Et tout au bout du compte, c’est la honte, le vide,
l’illusion démasquée, la solitude, en un mot : la nudité.
Il faudra que Dieu lui-même vienne coudre des tuniques de peau
pour remplacer les dérisoires feuilles de figuier.
Il faudra qu’il nous envoie un jour son Fils,
lui dont nous serons tous revêtus,
lui qui sait que l’homme vit d’abord de toute parole qui sort de la bouche de Dieu
et que seule l’obéissance à cette parole de vie est vivifiante et libératrice,
car elle est joyeuse lumière pour nos routes et promesse de bonheur éternel.

 

*


Après l’énigme de l’arbre, vient l’énigme du serpent.
Le serpent était le plus rusé
de tous les animaux de champs que Dieu avait faits.
Symbolisme cananéen, égyptien et babylonien évident,
signifiant, tour à tour et selon les cas, la fécondité, la puissance et la ruse.
Symbolisme universel plus encore, que celui véhiculé
par cet animal nu, froid, silencieux, rusé, apparemment anodin,
mais si dangereux qu’il peut aller jusqu’à provoquer la mort.
Au-delà donc de l’image dont personne n’est dupe,
une réalité cachée, un enseignement incomparable aussi
sur une réalité que seule la Bible peut nous révéler comme elle le fait :
l’existence du tentateur et de la tentation.
Et cette réalité est antérieure à l’homme,
extérieure à l’homme et tournée contre l’homme.

 


Que nous enseigne l’Écriture à ce sujet ?
Tout d’abord que le tentateur est un malin et la tentation une ruse.
Ici, le serpent interroge. Il affirme. Et, ce faisant, il intrigue.
Car son affirmation est contradictoire.
et son interrogation provoque déjà une réponse.
L’écouter c’est déjà être pris.
La femme le fait, et c’est la chute !
«Il ne faut pas donner prise au diable», nous enseignent les apôtres.
«Devant le Malin, dira sainte Thérèse, dans son bon sens carré,
je ne fais pas la maligne

Le diable est plus rusé que nous.
Il ne faut pas jouer avec la tentation !


Ce récit nous enseigne ensuite que le serpent est un menteur.
La vérité, c’est que Dieu permet. Lui dit que Dieu interdit !
Il fait même de Dieu un jaloux, un moralisateur,
et, ce qui est le comble, un inquiet.
Le monde ainsi est rempli de fausses images de notre Dieu.
À l’insistance sur le don général,
la loi parfaite de liberté, comme dit saint Jacques,
le diable répond par l’affirmation d’un interdit universel.
Alors, Dieu a dit : vous ne mangerez le fruit d’aucun arbre du jardin ?
Le Christ n’hésitera jamais à le présenter comme le père du mensonge.


Rusé et menteur, le tentateur est également le faiseur de peur.
Pas du tout ! vous ne mourrez pas. Mais Dieu sait que…
Alors la femme prend peur. La crainte engendre le manque de confiance,
et sans foi en Dieu, l’homme se retourne contre Dieu.
Le soupçon tue l’amour, alors que l’amour bannit la crainte (1 Jn 4,8).
Que votre cœur cesse de se troubler et de craindre ;
vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi, dira le Christ.


Le diable peut alors se faire accusateur.
Et tellement accusateur que l’accusé, en finale, devient le Seigneur lui-même.
Dieu sait, déclare-t-il, et il ne veut pas que l’homme sache !
Il cache donc quelque chose. Il faudrait savoir ce qu’il sait.
Ce Dieu menteur a peut-être également peur ?
Dès lors, plus rien n’empêche de se dresser contre lui.
En tout cas, plus rien ne nous commande de lui obéir.
Alors vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux
qui connaissent le bien et le mal.
Séduction et envie. Envie et captation.
Regard sur le «Tout Autre» pour en faire un «pour soi».
Convoitise des yeux, convoitise de la chair,
orgueil de la richesse, dira saint Jean.


Mais quand les yeux s’ouvriront vraiment,
ce ne sera que dans la ténèbre du péché (1 Jn 1,6 ; 2,11 ; Col1,13),
et pour constater la honte de la nudité.
Il faudra que vienne un jour parmi nous,
celui qui a toute la lumière de la vérité, pour proclamer :
Arrière, Satan, tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu !
Un Dieu fait homme, en tout semblable à nous,
tenté en tout, dit la lettre aux Hébreux,
pour que l’homme, par sa victoire sur le mal, devienne Dieu (1 Jn 5,4).

 

*


Alors se lève toute la clarté sur la dernière énigme du mal.
Celui-ci est inscrit au cœur même de notre condition humaine.
L’homme a la vie… mais elle n’est pas éternelle.
Il a le savoir.. mais il n’est pas absolu.
En Dieu cependant, tout est lumière et tout est vie.
Que l’homme accepte donc de vivre à son image,
et il pourra vivre et il pourra savoir.
Sinon, il se défigure. Il se dénature.
Et c’est le mal !

 


Reste la question de son antériorité : avant nous il était.
Et de son extériorité : autour de nous, il demeure (2 Th 2,7).
Mais le Christ est venu, qui était bien avant nous,
et qui demeure présent autour de nous et en nous.
Le nouvel arbre de la croix a été planté sur notre terre ;
par sa croix, nous avons retrouvé la vie, la vie éternelle,
et la vraie connaissance, la connaissance de la vérité,
telle que son obéissance et son amour nous l’ont manifesté.
Le mal est bien dans le refus de Dieu.
Or il s’agit d’accepter amoureusement sa personne
plutôt que de capter égoïstement les biens qu’il nous donne ;
de participer fièrement et humblement à sa vie
plutôt que de nous enfermer dans l’orgueil sot de notre petite indépendance.


Au-delà du légalisme, qui insiste a priori sur l’interdit,
ou du moralisme, qui agit avant tout par crainte de Dieu ou du châtiment,
nous n’avons pas d’abord à nous libérer de tabous,
à nous situer par rapport à Dieu en attitude de défense et finalement d’inimitié.
Non ! le péché est dans l’envie,
l’envie qui nous fait faire de l’Ami, du Dieu Ami, un ennemi.
Le mal est de prétendre que Dieu ne veut pas que l’homme lui soit semblable
et d’aller chercher hors de soi ce qui est déjà donné en soi.
Dieu seul est Dieu et, en l’adorant, l’homme est divinisé.
Arrière, Satan, car il est écrit : c’est devant le Seigneur ton Dieu
que tu te prosterneras et c’est lui seul que tu adoreras (Mt 4,10).
Ainsi parle aujourd’hui le nouvel Adam.


Alors le démon le quitte
et voici que des anges s’approchèrent de lui pour le servir (Mt 4,11).
Là où le premier Adam a succombé,
le nouvel Adam a triomphé.


Père, nous t’en prions :
fais-nous vivre de ta Parole plus que de pain.
Épargne-nous de te tenter, tu es notre Seigneur ;
et apprends-nous à t’adorer, toi Dieu et toi seul.
Et ne nous abandonne pas à la tentation,
mais délivre-nous du mal. Amen.

Méditer la Parole

13 février 2005

Saint-Gervais, Paris

Frère Pierre-Marie

 

Frère Pierre-Marie

Lectures bibliques

Genèse 3,1-7

Psaume 50

Romain 5,12-19

Matthieu 4,1-11

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