27e semaine du Temps Ordinaire - A

La joie, la croix, la gloire

Puisque Jésus lui-même nous propose de contempler une image :
celle de la vigne à cultiver, regardons-la.
Puisque le Christ en personne fait ici référence à l'histoire d'Israël,
rappelons-nous son éloquent devenir.
Et puisque le Seigneur projette sa propre lumière sur notre vie,
à partir de là, suivons-la, avec les yeux de notre foi.
 

Dans chacun des cas le "passage" est le même,
qui marque "la pâque" de toute vie :
de la joie à la gloire par la croix.
Tout commence, avec Dieu, en effet, dans une promesse de joie ;
passe ensuite, à cause de l'homme, par l'épreuve de la croix ;
mais finit toujours, du moins en espérance, dans une perspective de gloire.
Quelle leçon pour nos existences d'ici-bas !
 
                                                                        
Puisque telle est donc l'image de la parabole de ce jour,
regardons d'abord l'exemple du viticulteur.
La vigne en effet est une des plus belles cultures
qu'il soit donné à l'homme de réaliser sur terre.
On comprend donc que son histoire soit exemplaire
et comme au coeur de toute la symbolique biblique.
Voici d'abord la joie, confiante et sereine,
du viticulteur qui décide de la planter.
Il choisit avec enthousiasme son emplacement, son ensoleillement, son orientation
sur tel coteau, en tel point de la plaine.
Il rêve déjà aux murs qui vont l'entourer, à l'enceinte qui la clôturera,
et, bien sûr, au bon vin qui y sera produit.
 

Mais voilà qu'il faut maintenant remonter la terre,
dresser des terrasses, piocher, épierrer, bouturer, fumer,
le dos toujours courbé.
Greffe de l'automne. Emondage de l'hiver. Sulfatage du printemps.
Soins multiples de l'été où rien n'est encore acquis.
Et le ciel, par trop humide ou par trop sec, que l'on ne cesse d'interroger !
Comment ne pas se plaindre parfois ou se décourager ?
On ne peut cultiver sa vigne sans en souffrir,
ni l'aimer sans lui donner de sa vie.
 

Mais vient enfin le temps de la récolte !
Et ce jour-là éclate la joie des vendanges !
C'est la liesse au-dessus du pressoir.
L'allégresse autour des cuves pleines.
Et le bonheur commun, partagé à table,
au terme de tous les efforts accomplis et de toutes les épreuves traversées.
La vigne du Seigneur tout-puissant, c'est la maison d'Israël (Is 5,7).
Et l'image du prophète Isaïe (5,1-7)
reprise par l'allégorie de Jésus dans l'Evangile (Jn 15,1-15)
ne sont que l'illustration de cette incessante histoire d'amour entre Dieu et nous,
où tout passe effectivement par la joie et la croix,
avant de déboucher sur la gloire.
 
                                                                         
 
Nous retrouvons le même cheminement
dans l'histoire, symbolique entre toutes, du peuple biblique.
Ainsi en est-il, dès le départ, entre Dieu et Adam.
Il est créé dans la lumière et l'allégresse
pour une vie joyeuse dans l'harmonie et dans l'amour.
Mais voici que tombe, avec le soir, la nuit du refus ;
et c'est la honte de la rupture et la douleur de la solitude.
Alors, Dieu revient, qui propose un nouveau plan de salut.
Et, sur la ruine du premier homme,
germe déjà l'espérance du nouvel Adam.
Plus merveilleusement encore, il sera rétabli
dans la promesse de partager la gloire de la Divinité.
 

Toute l'histoire d'Israël sera éclairée
à la lumière de ce récit symbolique du drame du premier jour.
Voici Abraham, en effet, se mettant en route vers la Terre promise,
dans la confiance sereine en la parole entendue.
Et c'est la rude traversée du Néguev, la stérilité de Sarah,
le fils à offrir, mille hostilités à vaincre,
avant d'avoir enfin la vision d'une postérité
inscrite en promesse comme les étoiles dans le ciel.
 

Voici le peuple libéré, fuyant l'oppresseur, derrière Moïse, son pasteur,
dans l'exubérance de sa pâque.
Et c'est bien vite l'intolérable épreuve
de tout un désert de quarante ans à remonter
pour finir par la contemplation enthousiaste
de la Terre promise au pied du Mont Nebo.
 

Et voici le peuple installé sur la terre enfin conquise.
De longues années durant,
c'est l'euphorie d'une vie paisible et facile.
(Par trop facile, jusqu'au laisser-aller ;
et par trop en paix, jusqu'à pactiser avec l'idolâtrie.)
Au point que surgit bien vite l'épreuve d'un nouvel exil,
aussi déchirante qu'humiliante.
Mais, de la fournaise de Babylone, jaillira la liesse du retour
où tout sera rendu, replanté et rebâti
dans les cris de joie et les chansons.
 

Les prophètes et les sages n'en finiront pas
d'enseigner au peuple de Dieu ce passage mystérieux
où tout ce qui commence souvent dans la joie,
passe douloureusement par la souffrance
avant de finir, au moins en espérance dans la gloire.
Ainsi est-il écrit et dit que nous sommes tous enseignés par Dieu (Is 54,13 ; Jn 6,45).
 
                                                                       
Nous pouvons donc tous éclairer notre vie
à la lumière de cette histoire sainte.
De cette histoire à jamais typique
du premier Adam et du premier Israël.
Nouvel Adam et nouvel Israël,
Jésus connaîtra à son tour ce «passage»
commencé dans la joie,
traversé par la douleur
et débouchant sur sa gloire.
 

Cette pâque obligée que l'Eglise et chacun de nous
n'en finissons pas de refaire à notre tour,
c'est le cheminement mystérieux de l'amour et de la vie
qui, pour mûrir et grandir, doivent toujours en quelque sorte mourir,
afin de mieux renaître du propre don, par amour, de cette même vie.
Ainsi, frères et soeurs,
toutes nos existences sont-elles marquées
par une promesse initiale de joie ;
un passage nécessaire à travers la croix ;
et l'espérance finale d'une entrée dans la gloire.
 

Merveilles que fit pour nous le Seigneur,
nous étions dans la joie (Ps 126,3).
Oui, regardons notre propre vie :
Joie de cette naissance qui nous a fait entrer dans la vie.
Joie de notre baptême où nous avons été lavés,
marqués du signe du salut, revêtus de blanc, oints et illuminés.
Joie de notre confirmation où l'Esprit nous a saisis.
Joie de cette première Eucharistie où le Christ nous a rejoints
et de ce mariage, de cette consécration, de cet enseignement social ou religieux,
où nous avons dit oui.
De ce premier jour, en somme, porteur d'une grâce pour toujours.
 

Mais on ne peut avancer sur la route de la vie
et moins encore dans notre marche à la suite du Christ,
sans porter la croix ;
comme Adam, comme Israël, comme l'Eglise,
comme Lui : Notre Seigneur Jésus Christ.
On s'en va, on s'en va en pleurant,
on porte la semence (Ps 126,6).
C'est le temps où le grain meurt en terre,
le temps de la patience et de l'épreuve ;
de l'incompréhension, du rejet peut-être ;
mais aussi de la purification et du mûrissement.
 

Alors, se lève un jour, après tant d'avances restées sans réponse,
tant de méprises, de malentendus, de refus,
fût-ce à l'encontre de l'Envoyé de Dieu - pressé au pressoir de la croix -,
alors oui, se lève enfin l'aube du salut.
On s'en vient, on s'en vient en chantant,
on rapporte les gerbes (Ps 126,6).
La croix engendre la paix. Le refus se change en acceptation ;
et la douleur du doute en grâce d'abandon. La nuit s'achève.
La pierre rejetée devient la pierre d'angle !
Au soir les larmes, au matin les cris de joie !
Et le Royaume, un temps refusé par quelques-uns,
s'étend aux dimensions du monde.
 

Frères et soeurs, il n'est pas une vie,
il n'est pas un jour de notre vie où, d'une façon ou d'une autre,
soit par étapes bien marquées, soit de façon beaucoup plus confuse,
nous ne découvrions la trace de ce passage étonnant.
De ce passage mystérieux où nous allons,
de la joie donnée à la gloire promise, par la croix rédemptrice.
Jusqu'à ce que le jour commence à poindre
et que l'étoile du matin se lève dans nos coeurs (2 P 1,20).
 
                                                                       
Mystère joyeux.
Mystère douloureux.
Mystère glorieux.
Mystère de l'amour de Dieu et de la route de tout amour de la terre.
Mystère d'une pâque où Jésus lui-même, Nouvel Adam,
a voulu passer le premier, en notre nom.
Et où Marie, Nouvelle Eve, notre mère,
l'a pleinement accompagné.
 

Nous allons fêter demain Notre-Dame du Rosaire.
Que la Vierge immaculée nous aide à contempler en Jésus Christ
ce mystère infini de l'amour de Dieu pour nous
qui, en se faisant vigne immolée, a abreuvé par le sang vivifiant
jailli de la croix, le peuple entier des rachetés !
 

Quelle joie dans la création,
quelle douleur dans la croix rédemptrice,
quelle gloire cachée, mais déjà donnée (Jn 1,16), sous le voile de l'Eucharistie !
 

Méditer la Parole

6 octobre 1996

Saint-Gervais, Paris

Frère Pierre-Marie

 

Frère Pierre-Marie

Lectures bibliques

Isaïe 5, 1-7

Psaume 79

Philippiens 4, 6-9

Matthieu 21,33-43

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