4e semaine du Temps Ordinaire - A

Heureux, vous

Peut-on oser parler de bonheur, en ce monde tel qu’il est ?
Frères et sœurs,
voici deux mille ans bientôt qu’une voix,
porteuse de toutes les promesses d’En-Haut,
a retenti sur la terre en osant dire, et par neuf fois d’affilée (Mt 5,1-10),
aux foules qui l’écoutaient sur la montagne (5,1),
que tout homme qui le veut, peut être heureux.
Qu’il peut se dire et même se ressentir heureux,
par delà ses épreuves et ses renoncements,
pour peu qu’il écoute ces paroles
et les mette en pratique (Lc 11,28) ;
qu’il peut déjà être heureux, au plus clair de son âme,
et devenir un jour pleinement bienheureux,
dans l’au-delà de cette vie qui nous attend,
s’il vit ce qui lui est ainsi dit par Jésus Christ (Jn 8,51-52).
 

Quelle est donc cette Parole ainsi lancée
par Quelqu’un dont la voix n’en finit pas de traverser les siècles ?
Cette voix dont l’Apocalypse nous dit qu’elle est
comme le mugissement des grandes eaux (14,2).
Partie des collines de Galilée à l’aube des temps nouveaux,
elle vient de retentir encore à nos oreilles, ici même et aujourd’hui,
comme dans toutes les églises de la terre en ce dimanche
où le même message de bonheur est proclamé.
Qu’y a-t-il donc en cette parole
qui voit filer les siècles et passer le ciel et la terre (Mt 5,18 ; 24,34)
et qui, elle, ne peut pas mourir ?
Car elle est bien Lumière et Vie (Jn 6,63 ; 8,12.51).
La force, la valeur et la vitalité des Béatitudes
ne sont pas dans la structure qui les constitue.
Au-delà de leur poésie, ferme,
de leur beauté, trempée,
de leur profondeur de pensée, exaltante,
il y a en elles plus qu’un secret caché.
Mieux que quelque chose qui en fait
une des plus belles pages de la littérature humaine.
Davantage qu’une morale universelle,
atteignant au plus profond de la sagesse des hommes.
Les Béatitudes sont plus que le plus élevé
de tous les messages jamais entendus,
faisant dire, par exemple, au sage hindou Gandhi
que rien, sur terre, n’a jamais été proclamé de plus beau.
Elles sont le Visage même du Fils de Dieu sur la terre !
 

D’où vient-il cependant que, sachant cela,
la marche à la suite du Christ (Lc 9,23-26)
ne nous conduise pas davantage, et le monde avec nous,
sur cette route du bonheur, pourtant promis à tous en partage ?
Sans doute cela tient-il au fait
que, n’ayant pas encore compris du fond du cœur
le vrai sens des Béatitudes,
parce que nous sommes mal convertis à leur brûlante vérité,
nous trouvons difficile de vouloir oser en vivre.
 

Nous avons donc tout d’abord, frères et sœurs,
à apprendre et réapprendre encore notre propre christianisme.
À revenir sans cesse à la source du baptême, dans la lumière pascale.
À comprendre le pourquoi de notre peur devant le renoncement,
de notre fermeture en face des autres
et de ce doute sur l’au-delà qui nous freine souvent et nous tenaille parfois.
À découvrir que le Dieu vivant est là
qui nous aime, nous accompagne et nous enseigne.
Qu’il ne nous trompe pas.
Et que, vainqueur du mal et du péché par la grâce de sa croix,
il nous invite tous à nous convertir à la paix et à la joie
et à vivre véritablement en enfants de la résurrection (Lc 20,26).
 

En termes simples et essentiels,
nous avons besoin de découvrir
la nécessité fondamentale de la foi qui éclaire tout ;
le vrai sens de l’espérance qui réjouit la vie ;
et le pourquoi impératif de l’amour qui est tout.
Or les Béatitudes nous rappellent précisément tout cela.


Elles exigent tout d’abord de nous une vraie profession de foi.
Nous ne pouvons les comprendre et les aimer en effet
que si nous croyons de toute notre âme à Celui qui les proclame.
Ce n’est qu’à la lumière de l’Évangile,
nous révélant par quel chemin Dieu nous a sauvés,
en nous faisant passer avec lui de la mort à la vie,
que nous pouvons en faire pour nous aussi une pâque de salut.
 

Mais croyons-nous vraiment à Jésus Christ ?
À ce qu’il a vécu, à ce qu’il a enseigné et à ce qu’il a accompli ?
Croyons-nous, non pas au point d’être convaincus
de la valeur de sa parole et de la vérité de son message,
mais de nous sentir appelés à le suivre et à l’imiter,
parce qu’il est vraiment la voie, la vérité et la vie,
et qu’on ne peut être heureux qu’en marchant à ses côtés ?
Si oui, les Béatitudes sont déjà pour nous un chemin de lumière et de paix.
Sinon, il nous faut vite rallumer notre lampe pour la route !
On ne peut être heureux sans croire en Dieu.


Les Béatitudes appellent ensuite notre espérance.
Deux seulement sont au présent.
Heureux les pauvres dans l’Esprit et les persécutés pour la justice (Mt 5,3.10).
Et elles donnent à goûter, dans l’invisible,
quelque chose du Royaume des cieux,
avec cette paix de Dieu qui surpasse toute connaissance (Ph 4,7),
dans l’au-delà du combat des pauvres de cœur (Mt 5,3,
et cette joie que nul ne peut ravir (Jn 16,22),
dans l’au-delà de la croix des persécutés pour la justice (Mt 5,10).
Toutes les autres sont au futur.
Ce qui veut dire en clair
que, si un certain bonheur est déjà promis ici-bas,
la vraie béatitude reste encore à venir,
dans l’au-delà du ciel qui nous attend.
Quelle force cependant pour nos âmes
que cette certitude ainsi donnée et qui nous pousse en avant,
dans l’attente joyeuse de cette plénitude
dont nous serons un jour comblés (Ep 3,19) !
 

Mais avons-nous réellement mis notre espérance en Dieu ?
En ce ciel qu’il nous promet ;
en cette terre nouvelle annoncée ;
en ce Royaume des cieux où il est dit
que nous verrons Dieu pour nous réjouir en sa présence
en vrais enfants de Dieu ?
Si oui, les Béatitudes sont pour nous
une force et un élan capables de porter toute notre marche vers le Père.
Sinon, il nous fait vite trouver, comme dit l’apôtre Pierre,
de quoi rendre raison de l’espérance qui est en nous (1 P 3,15).
On ne peut être heureux sans espérer en Dieu.


Les Béatitudes, enfin et par-dessus tout, demandent notre amour.
Car elles ne sont lisibles qu’avec le cœur
et dans le cœur ouvert du Christ donnant sa vie pour nous.
Le libre choix de la pauvreté, de la douceur, de la miséricorde,
de la pureté, de la justice et de la paix,
au risque d’être affligé et même insulté, persécuté et calomnié,
ne se comprend que dans un regard d’amour.
Un amour plus fort et plus vivant que tout,
car il excuse tout, croit tout, espère tout, supporte tout (1 Co 13,7).
 

Mais aimons-nous vraiment le Seigneur
au point de ne rien préférer au Christ, comme dit saint Benoît ?
De le reconnaître et de le servir dans le plus petit de nos frères (Mt 25,40) ?
Si oui, les Béatitudes sont déjà pour nous la porte du bonheur.
Et ce chemin d’amour (Ep 5,2) en qui se noue la perfection (Col 3,14),
nous fait anticiper dès ici-bas quelque chose du Royaume des cieux.
Sinon, il nous faut vite revenir puiser à la Source de la Vie
qui donne d’avoir accès au vrai bonheur qui n’est qu’Amour (1 Co 13).
On ne peut être heureux sans aimer Dieu et tous les enfants de Dieu.


N’est-ce pas là ce qu’a parfaitement réalisé Jésus,
Lui, le chef de notre foi (He 12,2) ;
Lui, l’ancre de notre espérance (6,19) ;
Lui, l’exemple de notre amour (Ep 5,12) ?
Mieux que de prononcer les Béatitudes en effet,
Jésus les a vécues.
Contemplons-le simplement dans l’ultime moment de sa vie.
Ce que nous voyons dans ce Christ en croix est saisissant !
 

Voici le pauvre, dépouillé jusqu’à la nudité la plus complète,
entièrement abandonné à la volonté du Père (Jn 3,16),
dans cette folie d’amour mutuellement consentie pour le salut du monde.
 


Voici le doux et humble de cœur,
qui s’est laissé crucifier sans se débattre
et se laisse maintenant insulter sans protester (Lc 23,34-35).
 

Voici l’affligé, avec sa violente clameur et ses larmes (He 5,7),
pleurant sur la misère de nos péchés en nous poussant au repentir.
 

Voici le juste, criant sa soif de sainteté pour l’humanité perdue
et mourant en livrant son corps en nourriture
afin de nous rassasier.
 

Voici le miséricordieux qui fait à tous miséricorde,
en dépassant l’horreur de cette immolation
par l’offrande libre de la plus belle preuve d’amour (Jn 15,13).
 

voici le cœur pur de l’innocent
que nul n’a pu convaincre d’aucun péché ;
de ce cœur si clair qu’il en jaillit, en abondance,
l’eau de tous nos baptêmes et le sang de toutes nos eucharisties (Jn 19,37).
 

Voici l’artisan de paix qui meurt comme un réprouvé,
lui qui est notre paix et, en sa chair, nous a tous réconciliés (Ep 2,14).
 

Voici enfin le persécuté pour la justice,
le plus saint, le plus grand, le plus vrai de tous les martyrs,
insulté, bafoué, calomnié,
offrant sa vie en rançon pour la multitude (Mt 26,28).
 

Ainsi la mort a-t-elle fait son œuvre en lui
et la Vie en nous (2 Co 4,12).

 

O bienheureux, trois fois, neuf fois heureux Jésus Christ !
Le Royaume des cieux est à toi et tu reçois la terre en héritage.
Te voici consolé, rassasié et enfin reconnu pour Fils de Dieu (Mt 27,54).
Par ta malédiction, tu nous vaux la bénédiction (Ga 3,13) ;
et par ta croix mortelle, tu nous ouvres à la béatitude éternelle !
 

Fais, Seigneur, que je ne sois jamais séparé de toi !

 

Méditer la Parole

31 janvier 1999

Saint-Gervais, Paris

Frère Pierre-Marie

 

Frère Pierre-Marie

Lectures bibliques

Sophonie 2, 3-3,13

Psaume 145

1 Corinthiens 1, 26-31

Matthieu 5,1-12

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