5e semaine du Temps Ordinaire - A

Le sel, la lampe et la ville

Nous voudrions bien savoir ce que nous avons à être et à devenir
et qui nous sommes au plus profond.
Or, voici qu’en ce jour nous entendons la voix du propre Fils de Dieu,
Créateur du monde (Jn 1,3) et Rédempteur de l’homme,
nous lancer, sans détour préalable et sans explication parallèle,
la réponse tant désirée.
Mais quelle surprise pour nos oreilles d’hommes
même déjà ouverts aux merveilles de la foi !


Vous êtes le sel de la terre (Mt 5,13).
Jamais encore personne n’avait parlé ainsi aux hommes.
Vous êtes la lumière du monde (5,14).
Nulle part, pareille affirmation n’avait été lancée de la sorte.
Comme une ville sise au sommet d’un mont.
Qui a déjà osé proclamer sérieusement cela ?
C’est bien là pourtant ce que Jésus nous dit aujourd’hui.


Voici donc le sel, puis la lampe et la ville.
Trois images communes.
Trois vérités proclamées.
Trois exigences à vivre.


Le sel est connu à tous les niveaux du monde entier.
À toute nourriture, il donne goût et saveur (Jb 6,6).
Il assainit, conserve, vivifie.
On connaît bien sa symbolique biblique.
il figure la sagesse, exprime l’amitié,
traduit partout l’animation, la joie fraternelle, la vie (Col 4,6).


C’est dire toute la richesse de cette première image employée, à notre endroit,
par le Christ dans l’Évangile de ce jour.
Vous êtes le sel de la terre.
Voilà donc d’abord ce que Dieu lui-même attend de nous.
Ce que le Fils du Père attend de ceux qui sont ses disciples
et portent le nom de chrétiens.
Nous avons reçu de Dieu un don qui est pour la terre entière !
Il a mis lui-même, par son Évangile,
une sagesse en nos esprits et une saveur en nos âmes
qui sont à partager partout alentour.
Car, si cela nous vient de lui,
c’est pour être donné à tous, autour de nous !


Il s’agit donc tout d’abord
de rester dans ce monde sans être de ce monde (Jn 17,15) ;
c’est-à-dire de ne pas nous affadir, en nous fondant dans la masse
et de ne pas vivre en simples reflets de toutes les modes au goût du jour.
«Notre différence chrétienne est une richesse pour le monde», a-t-on pu dire.
Dans la fameuse Épître à Diognète des premiers temps apostoliques,
il est bien dit que
«les chrétiens sont des hommes comme tout le monde,
mais qui ne vivent pas comme tout le monde».
Le vrai chrétien est toujours un peu en rupture et en communion.
En solidarité et en contestation.
Nous avons à communiquer à la terre la saveur du Royaume !
Nous devons révéler au monde les secrets de la sagesse de Dieu (1 Co 2,6-13) !
Car nous sommes porteurs d’une parole. La Parole de Dieu
qui est le sel de la vie.
Mais si le sel s’affadit, avec quoi salera-t-on ? (Mt 5,132).


Vous êtes la lumière du monde (Mt 5,14).
La deuxième image employée par Jésus
commence par une perspective immense ;
presque infinie, démesurée.
Ce n’est pas rien, en effet, qu’une lumière capable d’éclairer le monde.
Mais cette image est presque aussitôt prolongée, et comme atténuée,
par une seconde figure tout empreinte de modestie.
Celle de la lampe que l’on n’allume pas
pour la mettre sous le boisseau,
mais bien sur le lampadaire afin qu’elle éclaire
tous ceux qui sont dans la maison (5,15).


Il convient donc tout d’abord de noter que, tout comme pour le sel,
cette lumière n’a pas sa source première en nous.
Nous n’en sommes que le reflet, le relais, le témoin (Jn 1,8).
Avec saint Augustin, nous devons commencer par le reconnaître :
«Avoue que toi-même tu n’es pas la lumière...
La lumière que j’ai ne vient pas de moi.
C’est une lumière participée qui me vient toute de toi, mon Dieu» .
L’Église elle-même n’est pas la lumière,
mais le reflet de Sa lumière.
C’est «le Christ», dit le Concile, dans Lumen Gentium justement,


qui est «la lumière des peuples» .
Mais ce qui n’est pas dit ici au singulier
est bel et bien affirmé au pluriel.
À l’ensemble de ses disciples, Jésus déclare en effet :
Vous êtes la lumière du monde !
Il y a donc réellement quelque chose que Dieu a mis, en nous tous ensemble,
et qui doit rayonner jusqu’aux confins de la terre (Mc 16.15),
pour reprendre ses propres termes, et jusqu’à la fin du monde (Mt 28,20).


Cette lumière cependant n’est pas celle
de la brillance, du prestige ou de l’éclat.
Elle est celle de la grâce.
De cette vie intérieure mise en nous par le Créateur,
lavée par le baptême, éclairée par la prière, illuminée par les sacrements,
et qui reflète une Présence.
Celle de «l’Hôte intérieur».


Mais c’est, avant toute chose, la lumière de l’amour.
Ce qu’avec le prophète Isaïe on pourrait appeler
le pur rayonnement de la vraie charité :
Alors ta lumière jaillira comme l’aurore...
Ta lumière se lèvera dans les ténèbres
et ta nuit sera comme la lumière du plein midi (58,8-10).
Voilà où réside la véritable illumination du monde.
Dans ce rayonnement de clarté qui jaillit des actes de pur amour.
À ce signe, tous vous reconnaîtront pour mes disciples, nous dit le Christ,
à l’amour que vous aurez les uns pour les autres (Jn 13,35).
La visibilité de la communauté est celle du bien qu’elle fait.
C’est parce qu’ils ont pu dire :  «Voyez comme ils s’aiment»
que l’entourage des premiers chrétiens a pu reconnaître au milieu d’eux la présence du Christ.
Et que beaucoup, à l’appel de cette lumière (Ac 2,42-47 ; 6,7 ; Ph 2,15 ; 1 Th 5,5-8),
sont devenus chrétiens à leur tour.
Là où est l’amour, là est Dieu, est-il écrit (1 Jn 4.7).
C’est donc bien notre amour qui est lumière de Dieu !


La troisième image est la plus brièvement mentionnée.
Elle n’est pas pour autant la moins belle.
C’est celle de la ville sise au sommet d’un mont
et qui ne peut être cachée (Mt 5,14).
À première vue, le rapprochement avec la lumière peut paraître étonnant.
Le voyageur égaré en pleine nature dans la nuit
comprend vite pourtant ce que peut représenter
pour tous ceux qui marchent ou errent au loin, dans la campagne,
toutes ces lampes ainsi allumées d’une ville haute habitée.


La foi n’est pas une affaire privée.
Elle rayonne d’autant mieux qu’elle est chantée et partagée,
célébrée par le Corps du Christ tout entier (Ep 4,12-13).
Cette ville des hommes, ainsi rassemblée dans l’élévation et l’harmonie,
devient alors comme un phare pour le monde ;
une préfiguration de la Jérusalem nouvelle et éternelle,
bâtie au sommet d’une haute montagne (Ap 21,10),
toute illuminée de la gloire de Dieu, au flambeau de l’Agneau (21,23).


N’est-ce pas, aujourd’hui plus que jamais,
où le monde est devenu si majoritairement citadin,
le premier rôle des chrétiens que de faire
des villes, des cités, des mégapoles,
comme autant de «visions de paix» ?
Des visions de paix où le Père serait reconnu,
parce qu’on y vivrait tous en frères,
et la fraternité vécue, parce qu’on y adorerait le même Père.
C’est bien là en tout cas l’ultime souhait de Jésus adressé aux siens
dans sa dernière prière au Père :
Je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée
pour qu’ils soient un comme nous sommes un :
moi en eux et toi en moi, pour qu’ils soient parfaitement uns,
et que le monde sache que tu m’as envoyé (Jn 17,22-23).


Quelle lumière pour la terre,
quel signe pour le monde, ce serait, en effet,
qu’une ville, ou au moins un quartier, ou tout du moins une communauté, une famille
où, sous le regard de Dieu, chacun s’efforcerait
de conserver l’unité de l’Esprit par ce lien qu’est la paix (Ep 4,3).


Ainsi éclairés par ces images que Jésus nous a données,
que pourrons-nous conclure par rapport à la manière
de les traduire en nos propres vies ?
Frères et sœurs,
nous avons pour réaliser cela, les trois pôles fondamentaux
de la parole, de la liturgie et de la communauté.
Le sel de l’Évangile qui est parole de Dieu.
La lumière de la foi qui se célèbre au mieux dans la liturgie.
Et la communauté fraternelle qui est
comme une ville où tout ensemble fait corps (Ps 122,3).


Vivons donc cette parole et sachons l’annoncer !
Par elle la terre, pas à pas, retrouvera le bon goût de la Sagesse de Dieu.
Célébrons la Divine Liturgie !
Par elle, le monde, au jour le jour, deviendra ce qu’il est :
un Temple saint à la louange de Sa gloire,
illuminé de vérité, d’amour et de joyeuse paix.
Et construisons ensemble une Ville sainte
en nous prêtant nous-mêmes, comme des pierres vivantes
à l’édification d’un édifice spirituel (1 p 2,5).


Mais n’oublions surtout pas
que le but ultime de tout cela
n’est pas d’éclairer notre identité
ni même d’épanouir notre personnalité chrétienne.
Il va même au-delà de l’annonce de l’Évangile
qui est pourtant une nécessité qui nous incombe (1 Co 9,16).


Oui, le sel de la terre que peuvent devenir nos vies
salées par le feu de la parole de Dieu (Mc 9,49) ;
la lumière du monde que peuvent être nos liturgies
éclairée par l’amour fraternel et la foi rayonnante (Ph 2,15) ;
la ville haute que peuvent représenter nos communautés
élevées dans l’unité en messagères de paix (Ph 4,4-9) ;
tout cela n’a qu’un but : la gloire de Dieu !
Alors, nous dit Jésus, en voyant ce que vous faites de bien,
les hommes rendront gloire à votre Père qui est aux cieux.

 

Méditer la Parole

7 février 1999

Saint-Gervais, Paris

Frère Pierre-Marie

 

Frère Pierre-Marie

Lectures bibliques

Isaïe 58, 7-10

Psaume 111

1 Corinthiens 2, 1-5

Matthieu 5,13-16

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