13e semaine du Temps Ordinaire - A

Mourir pour vivre et accueillir pour Ítre comblés

À bien les écouter, les propos de Jésus que nous venons d’entendre
ont de quoi nous surprendre et peut-être même nous interloquer.
Que vient-il de nous dire en effet ?
Celui qui aime son père ou sa mère… son fils ou sa fille
plus que moi, n’est pas digne de moi (Mt 10,37).
Qui donc est-il Celui qui va jusqu’à demander cela ?
Celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas
n’est pas digne de moi (10,38).
De quelle force intérieure est donc investi
Celui qui lance un appel semblable ?
Qui veut sauver sa vie la perdra
et qui la perd, à cause de moi, la trouvera (10,39).
Quelle puissance de survie est donc cachée
en Celui qui parle de la sorte ?
 
Jamais encore jusqu’à ce jour, Dieu,
par ses prophètes, ses scribes, ses sages, ses psalmistes,
n’avait ainsi parlé à l’adresse des hommes.
Mais, aujourd’hui, nous venons de l’entendre,
l’Envoyé du ciel, Jésus le Christ, le Fils co-éternel au Père,
vient de nous le dire sans partage et sans détour.
Or, nous savons qu’en Jésus, tout est la bonté même.
Il n’a rien d’un fanatique et moins encore d’un exalté.
Tout en lui respire la mesure, la miséricorde et l’aaour.
Il en joue pas plus à la surenchère qu’il ne court après le succès.
Lui, le Seigneur, s’est fait serviteur.
Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur (11,29).
 
Qu’y a-t-il donc en ces propos dont nous pressentons bien
toute l’importance et qu’ils portent comme un secret caché ?
 
Il y a tout d’abord que celui qui nous parle ainsi
c’est le Fils de Dieu en Personne.
Celui qui a pu dire : Le Père et moi, nous sommes un (Jn 10,30).
Dieu seul, en effet, peut oser demander un amour
qui surpasse tout amour,
car il est justement le Dieu de tout amour.
D’un amour qui est de toujours à toujours
et recouvre tout dans l’infini de sa tendresse.
Voilà pourquoi l’Écriture, Ancien et Nouveau Testament réunis,
n’hésite pas à proclamer :
Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur,
de toute ton âme, de toute ta force et de tout ton esprit (Dt 6,5 ; Lc 10,27).
Cela revient à dire
qu’en nous demandant la préférence de notre amour pour lui,
le Christ nous appelle à la vérité de notre foi en lui.
Et quelle foi ne pouvons-nous avoir,
non seulement en sa divinité — car il est ressuscité —
mais encore en sa tendresse, lui qui est allé
— crucifié — jusqu’à donner sa vie pour nous (Rm 5,8 ; 8,32) !
 
Ce disant, notons bien que Jésus ne nous demande pas
de ne plus aimer une parenté
— que l’on peut être amené à quitter —
ou une paternité, une maternité
— à laquelle on peut choisir de renoncer.
Il nous demande simplement de L’aimer, lui,
davantage, par-dessus tout et plus que tout
car il est tout en tous et même tout en tout (1 Co 15,28 ; Col 3,11).
Et que sa joie est de nous combler d’amour en réponse à notre amour (Jn 5,10-12).
 
On pourrait rétorquer qu’il est bien dommage
que cela se fasse au prix d’une séparation
qui peut apparaître parfois comme une injuste rupture.
Mais l’Écriture nous enseigne dès l’abord
ce que la vie de tous les jours nous rappelle sans cesse :
L’homme — la femme — quittera son père et sa mère
pour s’attacher à sa femme — à son mari — (Gn 2,24 ; Mt 19,5)
et ils mèneront tous deux la vie commune.
Jusqu’au jour où leur fils et leur fille, à leur tour,
se détacheront d’eux pour refaire, ailleurs, une nouvelle vie,
sous le regard de Dieu qui, inlassablement, bénit ce qu’il a uni
et promet, un jour, de tous nous réunir dans le Royaume de sa Gloire.
 
Mais Jésus va plus loin encore en appelant chacun
à se renoncer et même à se renier lui-même (Mc 8,34).
Qui veut garder sa vie pour soi la perdra
et qui perdra sa vie à cause de moi la gardera (Mt 10,39).
Il n’est pas si facile d’admettre pareil dilemme
et de se résoudre à vivre un tel choix.
Nous sommes là en face d’une des paroles les plus rudes
mais aussi les plus libératrices de tout l’Évangile.
 
Pour bien comprendre ce qui nous est dit ici,
il faut nous souvenir que quand Jésus parle
de le renier ou de se renier (l’exégèse l’a bien remarqué),
il le fait en employant le même verbe (arneomai).
Quiconque me reniera (arnesetai) devant les hommes,
je le renierai à mon tour devant mon Père qui est d ans les cieux (Mt 10,33).
Si quelqu’un veut venir à moi, qu’il se renie lui-même (arnesasthô) (Lc 9,23).
C’est qu’il y a en effet une corrélation très étroite entre les deux.
Là sont bien les deux termes d’une unique alternative.
Ou se renier soi-même ; ou renier le Christ !
On ne peut dire oui à l’un, sans dire non à l’autre
tant que l’un ne s’est pas pleinement uni à l’autre.
Car il y a antagonisme (Ga 5,17), en nous
entre le vieil homme, coupé du Christ,
et l’homme nouveau, donné au Christ (Ep 4,22-23).
On ne peut se situer entre les deux, dit le Christ de l’Apocalypse (Ap 3,15)
ni servir deux maîtres à la fois, dit le Christ de l’Évangile (Mt 6,24).
 
L’apôtre Pierre, en refusant un moment de se renier,
a renié le Christ (Jn 13,38 ; Mc 14,29-31).
Et il a vite vu qu’en voulant ainsi sauver sa vie,
il la perdait.
Heureusement pour lui, il pleura amèrement (Lc 22,362),
et ses larmes de repentir l’amenèrent à redonner sa vie au Christ.
E la perdant pour lui sur la terre (Jn 21,19),
il l’a sauvée en lui, dans l’éternité du Royaume des cieux.
 
Pour chacun de nous, la question revient donc à savoir
quel fondement nous voulons donner à notre vie :
notre moi, périssable, ou le Christ, immortel ?
Pour qui voulons-nous vivre : pour nous-mêmes ou pour Dieu ?
La pleine lumière nous est révélée
quand nous découvrons, émerveillés,
qu’il n’y a rien là de suicidaire ou d’autodestructif ;
mais qu’au contraire, nous vivons ainsi un heureux échange.
Au point de pouvoir redire, peu à peu, avec l’Apôtre :
Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi (Ga 2,20).
Ou quitte une vieille masure, fût-elle dorée,
pour l’entrée dans un palais d’éternité.
On laisse mille petites joies — et que de tristes joies, ce matin, sur le pavé des villes ! —,
pour le partage de Sa joie en plénitude (Jn 15,11).
On s’expatrie d’un monde où tout passe (Ph 3,20 ; 1 Co 7,38),
pour s’ouvrir à une vie qui ne finira jamais.
On abandonne ceci ou cela
et l’on reçoit chaque jour en son cœur le centuple déjà (Mc 10,30).
La mort n’est plus devant, elle est derrière !
L’apôtre Paul nous l’a clairement rappelé tout à l’heure :
Baptisés dans sa mort, nous menons déjà une vie nouvelle.
Si nous sommes donc passés par la mort avec le Christ,
nous croyons que nous vivrons aussi avec lui (Rm 6,4).
Il est sûr qu’il n’est pas facile de mourir au péché.
Mais quelle joie de se sentir vivants pour Dieu en Jésus Christ (6,11) !
Après nous avoir initiés à ne préférer rien ni personne à l’amour du Christ,
l’Évangile nous invite enfin à accueillir ce même Christ en ses envoyés.
Ici encore, les propos de Jésus peuvent nous surprendre.
Et maintes questions ne manquent pas de surgir :
Comment Jésus peut-il s’identifier au plus petit des disciples ?
N’est-ce pas démesuré ?
Pourquoi promet-il en réponse à cet accueil
une récompense éternelle ? N’est-ce pas exagéré ?
Au nom de quoi le simple accueil d’un prophète ou d’un juste,
fût-ce en offrant un seul verre d’eau fraîche,
peut-il nous valoir une récompense de juste ou de prophète (Mt 10,40-42) ?
Que veut donc Jésus nous faire entendre par là ?
 
Sans doute, tout d’abord,  en quelle haute estime il tient l’hospitalité.
L’hospitalité si chère dans l’histoire biblique
et si chère à la vie monastique
parce qu’elle est tout simplement la charité en exercice.
Et que rien n’est plus beau, au regard de Dieu notre Père,
que de nous accueillir mutuellement, fût-ce autour d’un verre d’eau fraîche,
mais avec au cœur un véritable amour fraternel.
Ce qui plaît par-dessus tout au Dieu de tout amour,
c’est que nous devenions des artisans de paix
pour vivre tous en paix sur cette terre où le Sauveur est né (Lc 2,14).
 
En nous invitant ensuite à accueillir ses envoyés
en qualité de disciple, Jésus nous appelle
à unir, ici aussi, la foi à la charité (Ga 5,6).
Car si la charité nous édifie, la foi nous sauve (Mc 16,16 ; 1 Co 8,1).
Et elle nous sauve, dans ce cas précisément,
parce qu’en accueillant un disciple du Christ pour ce qu’il est,
c’est la Parole même de Dieu qui, par lui, descend en nos vies.
Cette Parole, transmise à son Église,
cette Église dont nous sommes tous
et qui est source de lumière, germe de salut et ferment de vie.
 
Le drame de notre monde est d’ignorer,
ou plus encore d’avoir oublié cela :
que c’est en qualité de disciple du Christ,
fût-on le plus petit, que nous avons à nous accueillir,
à ,nous présenter, à parler, à partager.
Peut-être pensons-nous que nous n’avons qu’un verre d’eau fraîche
à offrir ou à demander.
Mais quelle grâce ce sera, si nous nous souvenons
que c’est d’eau vive qu’il s’agit,
et que celle-ci, au cœur de chacune, de chacun,
peut jaillir en vie éternelle (Jn 4,10) !
Peu importe la petitesse de l’apôtre !
(Aucun de nous n’est un grand apôtre.)
Dans ce vase d’argile que nous sommes,
Dieu a placé un vrai trésor (2 Co 4,7) :
la foi en Dieu le Tout Puissant qui est aussi le Tout Aimant.
Nous sommes donc tous, bel et bien,
les porte-parole du Dieu vivant.
Croyons que, pour toute une part,
la foi de ceux qui nous entourent en dépend.
 
En accueillant le prophète Élisée — nous l’avons entendu —
la Sunamite ne put que lui offrir
une petite chambre sur la terrasse,
avec un lit, une table, un siège et une lampe, nous est-il dit (2 R 4,10) ;
et, près de la lampe, un verre d’eau fraîche, sans doute.
Qu’a-t-elle reçu en retour, elle, toute triste de ne pas avoir d’enfant ?
Un fils, né de sa chair, un an plus tard, qu’elle a pu tenir dans ses bras (2 R 4,16).
 
Quelle belle leçon pour nous à la lumière de l’Évangile !
Il y a un enfant de Dieu en effet
qui sommeille en chacun de nous.
L’accueil, dans la foi, de la parole de Dieu et des disciples du Christ,
ne peut que l’éveiller et le faire grandir.
 
N’ayons donc pas peur de marcher à la suite du Christ
en ne préférant rien ni personne à son amour.
Sachons annoncer l’Évangile de la paix et l’accueillir en nous.
Et nous verrons se lever, vivre et chanter
partout alentour, de vrais enfants de Dieu.
Portés par l’espérance de la Vie éternelle.
 
Seigneur, aide-moi à me perdre en toi.
Et aide-moi à t’accueillir en moi.
Puisque tu m’aimes le premier,
comment ne pas t’aimer en entier ?
 

Méditer la Parole

27 juin 1999

Saint-Gervais, Paris

Frère Pierre-Marie

 

Frère Pierre-Marie

Lectures bibliques

2 Rois 4,8-16

Psaume 88

Romains 6,3-

Matthieu 10,37-42

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