23e semaine du Temps Ordinaire - A

Pourquoi toujours pardonner?

La parabole que nous venons d’entendre
est une des plus fermes de tout l’Évangile.
Ne se termine-t-elle pas, en effet, par un jugement
aussi logique que surprenant ?
Un jugement sans appel,
où l’on voit le Maître de la Miséricorde
refuser, finalement, cette même miséricorde
à celui qui n’a pas voulu la vivre à son tour.


Pourquoi donc, tout serait-il pardonnable aux yeux de Dieu,
sauf ce refus du pardon fraternel, quand il s’est rivé dans le cœur de l’homme ?
Si la mesure de notre amour est d’aimer sans mesure
et si la limite de notre miséricorde est de l’accorder sans limite,
où allons-nous ?
Nous pouvons être tentés de marquer le pas, de nous interroger
et de demander à bien comprendre.


Que nous enseigne donc l’Écriture
sur cette exigence, sans partage,
à suivre la voie de l’amour à l’exemple du Christ (Ep 5,1) ?


Le vieux sage Ben Sirac
dont nous avons entendu les propos dans la première lecture,
nous éclaire déjà la route.
Un peu moins de deux siècles avant Jésus Christ,
fort de son expérience humaine
et façonné par sa méditation des textes bibliques,
il a déjà beaucoup appris, beaucoup compris.
En bon psychologue, pétri d’humanisme grec,
et en homme spirituel, illuminé par sa foi au Dieu unique,
il analyse bien l’état d’âme qui refuse le pardon.


Pardonner sans cesse, nous dit-il, en somme,
est une question de foi, de vérité et même de bon sens.
Le bon sens, en effet, oblige déjà à le reconnaître :
Si un homme est sans compassion pour son semblable,
comment peut-il prier pour être pardonné de ses péchés ? (Si 28,2-4).
On ne peut refuser aux autres, devant Dieu,
ce qu’on demande sans cesse pour nous, à ce même Dieu !
Ben Sirac a bien raison :
rancune gardée et colère entretenue
sont donc des voies sans issue où l’on n’a pas intérêt à s’obstiner (27,30).
C’est pour que nous soyons libres, frères et sœurs,
que le Seigneur, qui nous a pardonné le premier,
nous demande , à notre tour, de savoir pardonner (Ga 5,1.13).


La vérité nous conduit aussi à l’admettre :
on ne peut rester uni à Dieu —qui est amour (1 Jn 4,8) —
sans prolonger en nos cœurs son amour pour les hommes — car il les aime tous (Mt 5,45).
Alors, à quoi bon la surestimation de soi ?
Elle n’est fondée sur rien de vrai (Ph 2,3) !
Et comment oublier sa propre fragilité ?
Tout nous rappelle combien notre seule assurance est dans le fait
de pouvoir appuyer notre faiblesse sur la force de Dieu(2 Co 12, 9-10).
Soyons donc vrais : nous nous devons nous aussi de pardonner.


La foi, enfin, nous le rappelle avec encore plus de clarté.
La vie est courte et le monde passe (1 Co 7,31).
Or, de tout ce que nous vivons, l’amour seul ne passera pas (13,8).
Bâtissons donc notre vie sur ce qui est la seule valeur d’étenité !
Là encore, Ben Sirac a bien raison de nous le dire :
Pense à ton sort final et renonce à toute haine,
pense à ton déclin et à ta mort
et demeure fidèle aux commandements (28,6).
Ceux-ci ne se résument-ils pas dans le seul précepte d’aimer ?
Bien avant saint Jean de la Croix,
Jésus nous l’a clairement dit :
«C’est sur l’amour que nous serons jugés» (cf. Mt 25,31s).
Pourquoi donc ne pas chercher dès ici-bas
à aimer toujours, en pardonnant sans cesse ?


Avec l’enseignement de l’apôtre Paul (Rm 14,7-9),
une lumière supplémentaire nous est donnée.
Le contexte dans lequel il écrit est déjà très éclairant.
Les communautés des premiers chrétiens de Rome auxquels il s’adresse,
sont divisées en deux catégories. On pourrait dire :
les chrétiens attachés à la tradition d’un côté ;
et les chrétiens ouverts à la nouveauté, de l’autre.
Ici, on met tout sur la fidèle observation de la loi.
Là, on fonde tout sur la liberté d’une vie dans l’Esprit.
Et tout vire vite aux discussions ou aux divergences,
et parfois même aux querelles et aux anathèmes.
Nous savons tous combien l’enfermement
dans telle catégorie, tel point de vue, telle manière de penser
peut nous entraîner parfois, nous aussi, en tous domaines,
dans une attitude de jugement, d’opposition et même de rejet.
Comme il devient alors difficile de pardonner et de se faire pardonner !


Que nous dit l’apôtre Paul ?
Il nous exhorte simplement à revenir toujours à l’essentiel.
Dieu seul est absolu et la vraie vie est éternelle.
Tout le reste est second (sans pour autant être secondaire).
Aucun d’entre nous ne vit pour soi-même
et aucun ne meurt pour soi-même (Rm 14,7), écrit-il.
Et l’apôtre d’expliquer :
Si nous vivons, nous vivons pour le Seigneur.
Si nous mourons, nous mourons pour le Seigneur (14,8).
En d’autres termes, tout, tout ici-bas qu’au-delà
appartient au Seigneur (14,9).
Or, il est le Créateur qui a déversé son amour en nos âmes.
Et le Rédempteur qui a lavé nos vies de sa miséricorde.


Dès lors, pourquoi juger, jalouser, condamner, s’opposer ?…
Le Père nous préfère chacun (Jn 16,27).
Le Christ veut nous sauver tous (1 Tm 2,4).
Le même Esprit habite au plus intime de nos cœurs (1 Co 12,4-11).
Frères et sœurs, ce n’est pas un même exigence, une moindre responsabilité
que d’avoir été créés par le Dieu de tout amour ;
que d’avoir été rachetés par le Fils du plus grand amour ;
que d’être tous animés, par le même esprit d’amour !
À son image, donc, comment ne pas vouloir d’aimer ? C’est pour cela qu’il nous a faits !
À sa ressemblance, comment ne pas faire miséricorde ? C’est pour cela qu’il nous a sauvés !
Avec sa grâce, comment ne pas accepter de pardonner ? C’est pour cela qu’il renouvelle nos vies.
La joie, la paix, la liberté ne sont-elles pas le fruit
de cette vie d’enfants de Dieu où l’amour du Christ est premier,
sous la mouvance du Saint Esprit (Ga 5,22).


Avec l’Évangile du salut, la pleine lumière nous est donnée.
Seigneur, quand mon frère commettra des fautes contre moi,
combien de fois devrais-je pardonner ? Irais-je jusqu’à sept fois ? (Mt 18,9).
La question de l’apôtre Pierre,
jaillie d’un cœur généreux et en quête du plus parfait,
nous met déjà sur la bonne voie.
En parlant de l’autre comme un frère qui a péché contre lui,
il ne le considère pas comme un ennemi ou un étranger.
Frères et sœurs, il est bon que, pour nous aussi,
chacun reste un frère, une sœur, même dans l’offense !
Cette foi a priori en ce lien de parenté divine à jamais établi entre nous
résiste déjà à toute tentation de méchanceté.


Mais, tout en posant comme naturel le pardon des offenses,
Pierre veut savoir jusqu’à l’amour peut aller et patienter.
La réponse de Jésus, nous le savons, fait éclater toutes les limites.
Et, pour nous faire bien comprendre pourquoi, par définition,
l’amour est illimité, surgit alors la parabole
du débiteur impitoyable (Mt 18,23-35).


Voilà donc un homme — c’est-à-dire tout homme (18,25)—
à qui le Roi — c’est-à-dire Dieu  (18,13)—
a tout remis, avec une générosité infinie (18,24).
Il est clair en effet, qu’en face de Dieu et du Royaume des cieux,
nous sommes tous insolvables.
Fragiles, pécheurs mortels, où pourrions-nous trouver
la force le salut, la vie éternelle ?
Mais voilà ! Dieu nous a tous relevés, pardonnés, rendus à la vie.
En un mot, il nous a tous enveloppés
dans le manteau de sa miséricorde.
Il a plus que remis, il a payé toutes nos dettes.
Par son sang, le Fils en personne nous a littéralement rachetés  . Quelle rançon !


On comprend, dès lors, que l’exercice de la même miséricorde
soit bien le moyen par excellence mis à notre disposition
pour collaborer à notre salut.
La colère du roi, dont Jésus nous dit en clair à la fin
que c’est celle du Père céleste (18,35)
est là pour nous éveiller à cette brûlante vérité :
Elle nous met carrément devant les yeux de façon dramatique
les risques encourus par l’ampleur de notre manque d’amour.


Si nous nous obstinons à refuser d’aimer
qu’advient-il en effet ?
Tout simplement, nous empêchons Dieu de passer,
de vivre en nous et de se répandre au milieu de nous.
C’est le péché contre l’Esprit, car l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs
par le Saint Esprit qui nous fut donné (Rm 5,5).
Mais non ! C’est pour que nous nous aimions tous les uns les autres
que Dieu nous a aimés, personnellement, en premier (1 Jn 4,18).
La miséricorde du Seigneur envers chacun de nous
est donc bien pour nous appeler à notre tour à la miséricorde à l’adresse de tous.


Comme on comprend dès lors cette sainte colère du Roi des cieux.
Le jugement est sans miséricorde
pour qui n’a pas fait miséricorde, écrit l’apôtre saint Jacques.
Et, non sans humour, ou plutôt dans un grand élan d’espérance,
il ajoute aussitôt : Mais la miséricorde se rit du jugement (2,13).


Ne désespérons donc jamais, frères et sœurs,
de l’infinie miséricorde de Dieu,
même à l’égard de tous nos manques de miséricorde ;
Mais comprenons bien aussi, à partir de ce dimanche,
et peut-être pour tout le reste de notre vie,
combien on devient un homme libre,
un chrétien heureux et un vrai fils du Père,
quand on accepte, enfin, de pardonner,
non sans exigence parfois, mais toujours, sans compter !
Vous donc, soyez miséricordieux
comme votre Père du ciel est miséricordieux (Lc 6,36).
Seigneur, apprends-moi la joie d’aimer !
 

Méditer la Parole

12 septembre 1999

Saint-Gervais, Paris

Frère Pierre-Marie

 

Frère Pierre-Marie

Lectures bibliques

Ecclésiastique 28

Romains 14, 7-9

Matthieu 18,21-35

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