30e semaine du Temps Ordinaire - A

Trois amours en un seul

Maître, quel est le plus grand commandement de la loi ? (Mt 22.36)
La réponse qui nous est donnée
a marqué l’histoire et la vie des hommes depuis 2000 ans !


Apprenant que Jésus avait fermé la bouche aux Sadducéens,
les Pharisiens se réunirent en groupe.
L’un d’eux lui demanda pour l’embarrasser… (Mt 22,34-35).
Non pas spécialement pour le faire chuter, mais pour le mettre à l’épreuve.
En quelque sorte pour le tester.
Les Pharisiens veulent savoir jusqu’où ce maître peut être inspiré.
On va donc lui poser une question difficile.
Une question d’ailleurs souvent discutée dans ces cercles
de légistes, de scribes, de docteurs avides de méditer et de creuser la loi divine.


Nous portons tous, souvent, par devers nous,
des foules de questions que nous adressons à Dieu.
Et Dieu, dans sa bonté, ne nous laisse jamais
sans réponse nécessaire à tout ce qui mérite d’être éclairé.


Maître, quel est plus grand commandement de la loi ? (22,36).
Que de fois n’ont-ils dû entre eux s’interroger de la sorte !
Sur 613 préceptes, quels sont les 612 à mettre en arrière
pour dégager, en avant, le plus grand ?


Notons cependant que la question est posée ici en soi,
en quelque sorte à titre impersonnel.
On peut toujours se demander si les questions que nous nous posons
intéressent et concernent vraiment nos vies
ou ne s’adressent qu’à notre petite curiosité intellectuelle.


Jésus lui dit : Tu…
Ce n’est pas seulement le premier mot d’un précepte
qui marque le début du Écoute Israël (Dt 6,5).
Cet impératif collectif que, d’ailleurs, Jésus ne dit pas.
C’est la réponse personnelle
à un homme que la loi de Dieu atteint directement.


«Dieu est cette personne par excellence
qui est à la fois le ‘Tu’ auquel s’adresse tout mon amour
et le ‘Je’ qui s’adresse à moi, par pur amour»1.
Toutes les réponses du Christ dans l’Évangile
ont donc un caractère universel
puisqu’elles s’adressent d’abord à chacun au plan personnel.
Comment dès lors ne pas les entendre ?


Tu aimeras le Seigneur ton Dieu
de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force…
Si nous notons bien, jusqu’ici le Christ se contente
de re-citer et de réciter en religieux fidèle ce passage de la Loi
que tout fils d’Israël se doit de ne pas oublier,
puisqu’il doit le graver dans son cœur… et l’écrire sur ses portes (Dt 6,6-9)2.


Notons aussi que Jésus, tout en citant ici la Loi,
fait un ajout à cette Loi.
Un ajout aussi significatif qu’inattendu :
Tu aimeras aussi le Seigneur ton Dieu,
non seulement de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force
— ce que disait déjà la Torah3 —,
mais encore : de tout ton esprit4.
Cela n’était pas inscrit dans le Deutéronome.
Les Pharisiens l’ont-ils noté au passage ?
Toujours est-il qu’ils n’en ont rien dit.
Mais nous qui avons eu part à son Esprit,
cet Esprit qui scrute en nous jusqu’aux profondeurs divines (1 Co 2,10),
nous savons que c’est dans l’Esprit Saint
que nous osons appeler le Seigneur du tendre nom d’Abba, Père (Rm 8,15 ; Ga 3,6).
Et toujours par ce même Esprit
que nous disons de Jésus qu’il est Seigneur et qu’il nous aime (1 Co 12,3).
Voilà la Loi suprême, ouvrant déjà au mystère de l’amour trinitaire.


Et Jésus de préciser à son tour :
Voilà le plus grand et le premier commandement (Mt 22,38).
Ici encore un terme est ajouté.
On lui demandait : le plus grand (22,36).
Il répond : le plus grand et le premier (122,38).
Le premier, car il est au sommet et vient en tête de tout.
Le premier, car il est réponse prioritaire
à ce Dieu qui nous a aimés justement en premier (1 Jn 4,19).
Le premier, car il est aussi celui qui est suivi d’un second
et de tous ceux que la Loi a déjà dictés
et qui ne sont nullement abolis (Mt 5,17), mais comme tous rassemblés en lui.

Le second lui est semblable, ajoute en effet Jésus aussitôt.
D’une similitude non point de comparaison
mais d’identité totale. Ou plus exactement de communion.
Le Fils de Dieu, en s’incarnant parmi les hommes,
s’est tellement identifié à l’homme, en effet,
qu’on ne peut plus désormais séparer l’homme de Dieu (Mt 25,40),
puisqu’il est le Fils de Dieu fait homme.


Tu aimeras ton prochain comme toi-même.
Une fois de plus Jésus mentionne la Loi.
Après le Deutéronome, tout à l’heure, c’est le Lévitique qui est cité cette fois (19,18).
L’amour de Dieu postule, dans sa lancée, comme allant de soi,
cette autre part de l’amour de Dieu qui est l’amour du prochain.
Celui qui n’aime pas son frère qu’il voit
ne saurait aimer le Dieu qu’il ne voit pas (1 Jn 4,20).


Et Jésus, pour finir, fait remarquer
qu’à ces deux commandements se rattache toute la Loi ;
et il ajoute encore : ainsi que les prophètes (Mt 22,40).
L’apôtre Paul n’aura aucune peine à dire
que la charité est donc (Rm 13,10)
et même contient la loi — toute la loi — en sa plénitude (Ga 5,14).
C’est l’amour que je veux et non les sacrifices,
clament en effet les prophètes (Os 6,6)
pour qui l’amour du Dieu unique et saint
conduit aussi, très concrètement, à aimer
l’étranger, la veuve, l’orphelin, le pécheur repenti,
l’immigré, nous a-t-il été dit également tout à l’heure (Ex 22,20-23)
(car nous sommes tous des fils d’immigrés, ne l’oublions jamais !)
et même le païen qui était loin
et pour qui la paix de Dieu aussi reste proche (Is 57,19 ; Os 6,6).
Voilà donc l’Évangile.
La voie, comme dit saint Paul, qui les surpasse toutes (1 Co 12,31).


Que pouvons-nous en conclure ?
Comment ne pas nous émerveiller tout d’abord
de pouvoir aimer le Seigneur notre Dieu en personne ?
Et de pouvoir l’aimer, non pas de loin ou du bout des doigts,
mais de tout notre cœur, de toute notre âme,
de toute notre force et de tout notre esprit (Lc 10,27). Quelle perspective !
Nous sommes si heureux quand, d’aventure,
nous parvenons à aimer un peu quelqu’un que nous estimons.
Et nous ne le serions pas quand il nous est proposé
d’aimer le Roi du ciel et de la terre !
Comme elle est donc petite notre foi si, en face d’un tel amour,
à partager sans cesse entre Dieu et nous,
nous n’avons pas le cœur rempli de joie !
Ne cherchons pas des raison à notre distraction.
«La raison pour laquelle on aime Dieu, c’est Dieu lui-même
et la mesure de cet amour c’est de l’aimer sans mesure», dit saint Bernard.
Voilà le plus grand et le premier commandement (Mt 22,38)
qu’appelle donc d’abord, à sa base, la plénitude de notre foi (1 Jn 4,16).
Car on ne se donne vraiment à un amour que lorsqu’on y croit.


Seigneur, je crois en ton amour, mais augmente ma foi ! (Mc 9,4)
Afin que je puisse me réjouir de Ta joie (Ps 31,11 ; 34,27).


Comment ne pas nous féliciter ensuite
de voir ce même Seigneur ramener toute la Loi et les prophètes
au précepte unique et universel
d’une charité sans limite et sans fin ?
Jésus nous a donné, ici aussi, la clef du vrai bonheur
en le condensant dans cette petite phrase
que l’on appelle traditionnellement « la règle d’or » :
Tout ce que vous désirez que les autres fassent pour vous
faites-le vous-mêmes pour eux.
Voilà la Loi et les prophètes (Mt 7,17).
Pourquoi donc est-ce la clef d’un authentique bonheur ?
Parce que tout simplement si chacun de nous
se plaît à donner à l’autre ce que celui-ci désire,
nous serons tous comblés, mutuellement, de recevoir les uns des autres
ce que nous désirons nous-mêmes au plus profond.
On croit souvent qu’en demandant d’aimer de charité,
le Seigneur veut nous contraindre ou nous restreindre.
Mais ce n’est pas vrai ! Il veut nous libérer et nous épanouir.
Car il y a plus de joie à donner qu’à recevoir, dit aussi l’Écriture (Ac 20,35).


Seigneur, apprends-moi l’oubli de moi,
que je puisse entrer enfin dans le secret de la vraie joie !


Comment ne pas enfin rendre grâce à Dieu pour sa sagesse
quand, après nous avoir demandé
de l’aimer lui-même de tout notre être
et d’aimer notre prochain en acte et en vérité (1 Jn 3,18),
il nous rappelle de ne pas oublier surtout
de nous aimer nous-mêmes, du même amour.
Tu aimeras ton prochain comme toi-même (Mt 22,28).


Puisque Dieu m’aime infiniment,
que les autres, tous les autres, doivent m’aimer réellement,
comment ne m’aimerais-je pas moi-même vraiment ?
Une des plus grandes tentations du diable est de conduire l’homme,
nous le savons bien, au mépris ou à la dépréciation de soi.
On arrive rarement à vivre ce que l’Apôtre appelle :
la sage estime de soi (Rm 12,3).
Il faut pourtant les produire ces fruits que le Père nous a donnés à porter (Jn 15,8) !
Et les multiplier ces talents que Dieu nous a confiés (Mt 25,15) !
On ne peut rendre à Dieu un véritable amour de fils
que si l’on aime en soi-même la grâce de notre filiation divine.
On ne peut reconnaître en l’autre la présence du Seigneur
que si l’on se plaît d’abord à la voir et à l’aimer en soi !
Ce qui n’empêche pas l’amour de Dieu de rester premier
et l’amour du prochain de venir tout de suite en second ;
car, dans l’amour vrai, tout se vit en mystère de communion.


Seigneur, donne-moi de m’aimer dans une humble fierté,
pour qu’en moi aussi, ô Dieu, tu trouves ta joie (Is 62,5) !
 

Méditer la Parole

24 octobre 1999

Saint-Gervais, Paris

Frère Pierre-Marie

 

Frère Pierre-Marie

Lectures bibliques

Exode 22, 20-26

Psaume 17

1 Thessaloniciens 1, 5-10

Matthieu 22,34-40

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