Dimanche de la Trinité - B

Mystère Trinitaire à la lumière d'une triple expérience

Serions-nous finalement appelés à croire sans comprendre ?
En nous révélant, à la fois,
l'unicité de Dieu et sa Trinité,
la Révélation chrétienne semble porter un défi à l'intelligence;
imposer une contradiction à la raison.
Comment, en effet, Dieu peut-il être un et trine en même temps ?
C'est bien là pourtant ce qui nous est révélé par tout le Nouveau Testament.
Ce que le Credo des Eglises chrétiennes, toutes confessions confondues, nous enseigne.
Et ce que la liturgie nous invite à célébrer ensemble en ce jour.


Au-delà de ce que l'on pourrait dire à ce sujet
au niveau biblique, philosophique, théologique ou mystique,
essayons ensemble, cette fois-ci, frères et soeurs,
d'avancer dans l'approche de cette immense lumière
au niveau de l'expérience.
De l'expérience des principaux domaines où Dieu agit vis-à-vis de nous.
Et plus précisément,
de la triple expérience, très concrète, que nous pouvons tous faire :
- de la création et de ce qu'elle comporte;
- de notre libération et de ce qu'elle enseigne;
- et de notre sanctification et de ce qu'elle a inscrit en nous.


Car, de fait, nous sommes créés.
Nous sommes sauvés.
Et nous sommes habités.
Il n'y a même qu'à la lumière de l'amour trinitaire
que nous pouvons comprendre :
le pourquoi de cet acte créateur;
le sens de notre liberté;
et le secret de notre vie intérieure.
Le Père, le Fils et l'Esprit Saint sont là en effet pour nous l'apprendre.
Car, en nous créant, en nous sauvant et en nous sanctifiant,
Dieu, Tout entier, se révèle à nous.

                                                                      
Que nous révèle d'abord l'expérience de la création ?
Nous sommes tous
les héritiers de ce peuple biblique à qui Dieu a parlé.
Cela, tout au long de son histoire, il a pu l'expérimenter.
A maintes reprises et sous maintes formes, dit l'Ecriture (He 1,1),
le Seigneur l'a instruit (Is 54,13).
Comme Jésus lui-même le redira, nos pères dans la foi
ont tous été enseignés par Dieu (Jn 6,45).
Ici, point de théologies cérébrales ou de mythes imaginaires.
Mais la réalité très concrète d'une expérience vécue au quotidien.
D'une expérience existentielle
qui pourrait se résumer à cette double formule :
Dieu est un, nous l'avons rencontré (Ex 3,14);
Dieu est Amour, nous l'avons expérimenté (Ex 34,6).


Pour peu que nous sachions nous aussi, frères et soeurs,
regarder, ou, mieux encore, contempler, ce Mystère de création,
nous pouvons tous refaire cette même expérience.
Le monde est parce que Dieu l'a créé;
et le monde tient parce que Dieu veut l'aimer.
Sinon, pourquoi serait-il et comment survivrait-il ?


Si nous y réfléchissons bien,
seule la vision trinitaire de Dieu peut répondre
au pourquoi de la Création.
Car il ne suffit pas d'affirmer que Dieu est, qu'il est Unique,
et que le monde est l'oeuvre de ses mains.
Il nous faut encore savoir pourquoi il a été créé.
Car si Dieu est Dieu, il est l'Absolu, l'Infini, l'Eternité
et n'a donc besoin de rien d'autre!
Il est à Lui-même son propre bonheur et sa plénitude.
Or, en plus de lui, l'univers a été créé et l'homme façonné!
Pourquoi donc l'ont-ils été ?
La réponse est dans la Trinité!
Parce que Dieu est amour, il est rayonnement de ce même amour.
Il y a en Lui comme une circulation d'amour qui a donné au monde d'exister.
Et parce qu'il est amour, Dieu n'est pas solitaire;
il est partage, échange, relation.
Au nom même de l'amour qui le constitue et l'exprime,
son unité se dit donc et se vit dans la pluralité.
Une unité parfaite, dans une parfaite pluralité.


Au demeurant, quand Dieu se plaît à créer l'homme, que dit-il ?
Il parle au pluriel, Lui le Dieu unique, en disant :
Faisons l'homme à notre image et comme notre ressemblance (Gn 1,26).
Et que fait-il ?
Il fait l'Adam unique, c'est-à-dire l'être humain, le terrien,
mais dans la multiplicité d'Ish et d'Isha, c'est-à-dire de l'homme et de la femme,
pour que l'unité de leur amour commun
dise, à l'image de Dieu, l'enrichissement de leurs propres personnes.
A l'image de Dieu, il le créa, dit la Bible au singulier;
homme et femme, il les créa (1,27),
continue-t-elle au pluriel.
Et, tout de suite après, l'Ecriture précise :
Dieu les bénit et leur dit : Soyez féconds, multipliez,
emplissez la terre et soumettez-la (1,28).


Le mystère de l'amour, issu comme en rayonnement
du coeur de Dieu qui est lui-même "Amour en expansion",
s'exprime alors à son tour dans cette réalité de la fécondité.
Et là aussi, la lumière grandit.
Car la fécondité de l'amour n'existe pas en soi!
Toutes les lois de la nature et de la vie nous l'indiquent.
Elle vient d'un autre et débouche toujours sur un troisième.
L'amour, de quelque nature qu'il soit, conjugal, parental ou amical,
charnel, spirituel, fraternel, et donc plus encore divin,
l'amour est toujours relationnel.
Il y a toujours, dans l'amour, l'éveil de soi par l'autre;
et la réalisation de l'autre à travers soi.
Ainsi, pour vivre et pour survivre, l'homme est-il toujours trois.
Et si par malheur un jour il ne l'était plus, il ne serait pas ou ne serait plus!
Que serait l'homme, tous les hommes,
sans la femme, toutes les femmes ?
Et tous les hommes et toutes les femmes, sans descendants, sans enfants ?
Dans les trois cas, rien qu'une illusion de vie en sursis!
Réfléchissons à tout cela et nous comprendrons
que toutes ces questions sur l'homme et ces interrogations sur l'univers
trouvent en finale leur pleine lumière
dans le Mystère trinitaire,
seul capable d'éclairer celui de toute la Création.
Une création qui n'existe que parce que le Père l'a créée;
que le Fils, lui-même créateur, l'a rachetée;
et que l'Esprit, lui aussi co-créateur, la renouvelle sans cesse.

                                                                      
A côté de l'expérience de la création
déjà si révélatrice de l'Etre divin,
se situe celle de notre libération.
Celle-ci nous fait encore avancer dans la lumière de son Mystère trinitaire.
Car, de fait, non seulement nous sommes créés,
mais plus merveilleusement encore nous sommes recréés.
Nous sommes rachetés, refaits, renés (1 Co 6,20; 1 P 1,3.18).


Là aussi, si nous réfléchissons loyalement
à notre condition humaine,
nous sommes vite amenés à faire le constat de notre libération.
Non! Nous ne sommes pas des êtres aliénés!
Nous ne sommes pas pleinement ni définitivement soumis
à la loi du péché (Rm 7,23), à l'attrait du mal,
au pouvoir de la mort.
C'est pour que soyons libres que le Christ nous a libérés! (Ga 5,1).


Certes, nous pourrions parfois succomber
à une vision qui se dirait réaliste de ce monde toujours emprisonné.
Il y aurait autour de nous et en nous, en effet,
matière à nourrir cette vue quelque peu désabusée.
On ne sait que trop le poids des luttes, de l'indifférence,
et de tous ces enfermements qui peuvent donner l'impression
que l'homme est en «huis-clos» et le monde «une prison».
Mais là n'est pas la pleine vérité!
A côté de la logique de l'affrontement, il y a celle de l'ouverture.
Au-delà de la loi de la lutte, il y a celle du partage et du don.


Là aussi, l'expérience du peuple biblique
nous est d'une grande leçon.
Interroge les jours anciens qui t'ont précédé,
dit Moïse dans le Deutéronome (4,32).
Un ramassis de fugitifs dont Dieu a voulu faire son peuple,
a fait l'expérience inoubliable de la liberté au feu du Sinaï.
A travers le désert du Néguev, le ramenant de la terre de l'esclavage;
puis la remontée du désert de Juda,
le ramenant de la déportation en terre d'exil,
ce peuple a découvert, par l'expérience,
que le Dieu créateur était aussi le Seigneur libérateur.
Et ce peuple sans avenir est devenu porteur
de l'avenir de tous les peuples!
A travers lui, la Bible nous apprend à rencontrer Dieu,
le Dieu de la vraie liberté,
comme on  rencontre un ami sur les pistes du désert.


Au coeur de la terre aride de nos vies et de nos villes,
tout assoiffées de vérité, tout affamées d'amour,
il y a Quelqu'un qui me libère, et nous libère,
de la peur, de la ténèbre, de la tristesse, du doute
et même du péché et de la mort.
Non! Je ne mourrai pas, je vivrai (Ps 118,17).
Là, dans ma vie et mon histoire,
dans notre vie et notre histoire,
il y a un Dieu libérateur!
Et cette libération, dont nous pouvons tous faire l'expérience, frères et soeurs,
se révèle encore à nous comme l'action
de la Trinité tout entière.


Regardez : Nous sommes libres en effet parce que nous ne sommes plus esclaves,
mais fils. Des fils libérés de la crainte (Rm 8,14).
Et de qui serions-nous fils, sinon de ce Dieu qui est d'abord Notre Père (Mt 6,9).
Nous sommes également libérés
parce que nous ne sommes plus des errants,
livrés à leur propre quête de vérité
ou ballottés à tout vent de doctrine (Ep 4,14; 2 Tm 4,3-4).
Le Fils en personne nous a tracé la route et enseigné la vérité (Jn 14,6).
La vérité qui justement nous rend libres (Jn 8,32).
Comme il nous le dit lui-même :
Si le Fils vous affranchit, vous serez réellement libres (8,36)!
Et, à son tour, l'Esprit en personne se joint à notre esprit
pour nous redire que nous avons été appelés à la liberté (Ga 5,13).
Que nous sommes toujours capables, comme l'écrit saint Jacques,
de nous pencher sur la loi parfaite de la liberté (Jc 1,25).
Car là où est l'Esprit du Seigneur, là est la liberté (2 Co 3,17).


Réfléchissons ou, mieux encore, prions là dessus,
et nous verrons combien la libération de nos vies
se fonde sur la Trinité divine et l'exprime en vérité.
Car, en vérité, nous sommes, et nous le sentons bien,
enfants du Père; frères du Fils, et amis de l'Esprit.
Et nous pouvons marcher librement vers la Maison du Père (Jn 14,3).
Devenir fièrement ce que nous sommes : Corps du Christ (1 Co 12,27).
Et construire joyeusement ensemble ce que nous devenons : le Temple de l'Esprit (1 Co 3,16-17).
Il n'y a que le Dieu chrétien, le Dieu trinitaire
qui puisse ainsi nous révéler la liberté tout entière !

                                                                         
La dernière expérience révélatrice de ce Mystère
est celle que nous pourrions appeler de notre sanctification.
En amont, nous sommes créés. En aval, nous sommes libérés.
Au dedans de nous, nous sommes habités.
Quelqu'un de plus intime à nous que nous
est là, à l'intérieur de nous!


Là aussi, cette révélation part de l'expérience.
Au jour de la Pentecôte l'Esprit a saisi les disciples.
Dès les premiers âges apostoliques, il s'est emparé des néophytes.
Tout un peuple de fidèles est ainsi passé
d'une vie désordonnée, selon la chair,
à une vie harmonisée, selon l'Esprit (Ga 5,13-25).
Cela, nul ne l'a mieux dit que saint Paul
dans ce passage de la Lettre aux Romains que nous avons entendu tout à l'heure
et qui est un des sommets de la théologie mystique.
En trois images significatives il nous enseigne ici
ce qui peut également éclairer le Mystère trinitaire à partir de nos vies :
l'adoption filiale; l'héritage dans le Christ; et la prière dans l'Esprit.


L'adoption marque normalement un rapport nouveau entre un enfant
et quelqu'un qui ne l'a pas mis au monde.
Mais ici, il y a bien davantage.
En nous adoptant de façon filiale, le Père - car Dieu est Père -
nous transmet une vie nouvelle.
Nous renaissons en Lui. Nous sommes divinisés par Lui.
Nous devenons enfants de Dieu (Rm 8,16).
Pas seulement fils, ce qui est un fait; mais enfants,
ce qui est une marque de tendresse!


L'héritage, lui, indique normalement la succession d'un mort
ou la prise en charge par suite d'un abandon.
Mais ici, il n'est pas question de cela.
En nous faisant cohéritiers, le Christ - car il est le Fils du Dieu vivant (Mt 16,16) -
nous rend participants de sa gloire divine (2 P 1,4).
Nous revivons par lui. Nous devenons ses frères et soeurs (Mt 12,50).
Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde (28,20).


La prière filiale, enfin, jaillit normalement de notre propre coeur.
Mais ici, il y a également Quelqu'un
qui se révèle au plus profond et parle au plus intime (2 Co 2,10).
L'Esprit en personne se joint à notre Esprit... (Rm 8,16)
Et c'est lui-même qui nous fait nous écrier : Abba! Père! (8,15).


Ainsi nous faisons l'expérience, au plus intime de nos vies,
que Celui qui nous sanctifie,
c'est le Dieu qui est pour nous tout à la fois
un Père, un Frère et un Ami.
Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole, mon Père l'aimera,
et nous viendrons à lui et nous ferons chez lui notre demeure ( Jn 14,23).

                                                                
Frères et soeurs,
retenons au moins cela :
le Mystère de la trinité est moins affaire d'explication théorique
qu'affaire d'expérience spirituelle.
Dieu se dit à nous par Sa vie et, par nous, en nos vies.
Contemplons donc notre création.
Méditons sur notre libération.
Vivons notre sanctification.
Et nous verrons de plus en plus se révéler à nous les traces de la sainte Trinité.
N'est-ce pas pour cela d'abord que nous avons tous été baptisés,
comme nous le redit aujourd'hui Jésus,
au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit (Mt 28,19) ?
 

Méditer la Parole

29 mai 1994

Saint-Gervais, Paris

Frère Pierre-Marie

 

Frère Pierre-Marie

Lectures bibliques

Deutéronome 4, 32-34.39-40

Psaume 32

Romains 8, 14-17

Matthieu 28,16-20

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