32e semaine du Temps Ordinaire - C

Vocation, fécondité et nuptialité véritables

Les enfants de ce monde se marient.
Mais ceux qui ont été jugés dignes d’avoir part au monde à venir,
à la résurrection d’entre les morts, ne se marient pas ;
car ils ne peuvent plus mourir.
Ils sont semblables aux anges, ils sont fils de Dieu
en étant fils de la Résurrection (Lc 20,34-35).

On pourrait être tenté de penser que ce que Jésus affirme ici
n’intéresse qu’un petit nombre ;
peut paraître à beaucoup frustrant et suranné ;
et ne concerne qu’un domaine secondaire
ou encore bien lointain de nos existences.

En fait, ce que le Seigneur nous redit aujourd’hui,
intéresse tout un chacun ;
reste plus que jamais d’actualité ;
et n’a rien d’accessoire puisque touchant à l’essentiel de nos vies.
Comment, en effet, ce que nous sommes,
y compris dans notre sexualité,
ce que nous vivons dans le devenir de nos vies
conjugales, non mariées ou consacrées,
et ce que nous serons dans cet autre monde qui nous attend,
ne nous intéresserait-il pas ?
Là est peut-être la part la plus originale, la plus pointue
de la révélation chrétienne, par quoi Jésus répond
aux plus secrètes interrogations de notre cœur.


Nous voudrions bien savoir tout d’abord
quel est l’essentiel de notre condition humaine ;
et, par là même, en quoi consiste la vraie vocation
de cette créature de la terre que nous sommes.
Eh bien, la vraie dimension de notre être
n’est pas dans la sexualité.
Avant d’être créés homme ou femme, ce qui est bien,
nous sommes faits à sa ressemblance, ce qui est parfait (Gn 1,26).
La sexualité est bonne, que Dieu, le premier, a voulu
et que l’Église bénit en faisant du mariage une voie de sanctification.
Mais elle reste relative et transitoire.
Premièrement, fondamentalement,
nous sommes tous créés à l’image de Dieu.
Or, il n’y a pas de sexualité en Dieu !
Il n’en est pas moins, par excellence, l’expression
de l’amour le plus grand et le plus beau.
La virginité consacrée, telle que Jésus a choisi librement
de la vivre et de la proposer en partage,
nous rappelle d’abord cela.
Dieu est Esprit (Jn 4,24).
Nous devons donc devenir, comme le dit si bien l’apôtre Paul,
des êtres spirituels (1 Co 2,15 ; 3,1).
Non pas désincarnés, ou niant la corporéité,
mais allant jusqu’au plus haut et au plus loin
de cette condition humaine, appelée, par-delà la mort elle-même,
au partage d’un bonheur d’éternité.
Dieu est Amour, nous est-il également révélé (1 Jn 4,8).
Mais d’un amour plénier, sans limite et sans faille.
d’un amour transcendant tout ce qu’il peut y avoir
de passager, de relatif, de partiel, d’incomplet.
D’un amour qui n’est pas charnel, mais spirituel ;
et n’en est pas moins réel, sans être pour autant matériel…
La virginité consacrée que Jésus, le premier, a voulu assumer
nous rappelle ce sens ultime de notre vocation humaine.

Notre époque moderne et post-moderne
a pu faire l’expérience douloureuse d’un double excès.
Après les excès d’un moralisme étroit,
d’un jansénisme sclérosant,
d’un rigorisme désuet, enfermant tout dans des tabous,
(tout cela, au demeurant, bien loin des lumières libératrices de l’Évangile),
notre monde occidental, en se voulant affranchi,
a voulu tout miser sur un libéralisme débridé.
«Il est interdit d’interdire.»
Inutile d’épiloguer.
On sait sur quelle nouvelle hiérarchie de «valeurs» et de «principes»
toute une génération a voulu bâtir sa vie.
On sait plus encore ce que cela a pu engendrer
tant au niveau de la personne que de la famille ou de la société.

Les paroles de Jésus sont là, plus prophétiques que jamais,
nous rappelant que seule la réalité du monde à venir
peut nous aider à trouver le sens de nos vies actuellement en marche.


Nous aimerions savoir ensuite
comment donner à notre vie une vraie fécondité
en faisant en sorte qu’elle porte beaucoup de fruit (Jn 15,8).
Cette question nous est commune à tous
et elle a quelque chose de grave et peut-être même d’un peu dramatique.
Car nul d’entre nous ne peut ici-bas
se survivre à lui-même !
Et c’est pourquoi, ne pouvant perdurer,
l’homme est appelé, à procréer.
Mais après ?…

Est-elle dans cette paternité ou cette maternité charnelles
la vraie fécondité de notre existence aux yeux de Dieu ?
Non, nous dit Jésus car un jour viendra
où nous ne pourrons plus mourir (Lc 20,36).
Dès lors, nous est-il dit, dans ce monde à venir,
on ne se marie pas, car on y est semblables aux anges (20,35-36).
C’est-à-dire donnés à une vie d’au-delà de toutes les contingences de la terre,
une vie de plénitude et d’immortalité (1 Co 15,53).

Or, cette vie de demain est déjà commencée !
La vraie fécondité de nos existences d’ici-bas
n’est donc pas d’abord charnelle, mais elle aussi, spirituelle.
Voilà ce que nous rappelle encore le choix
librement et joyeusement consenti de la virginité consacrée
qui est donc tout le contraire de la stérilité.
Procréer, nourrir, éduquer, faire grandir un corps, c’est bien.
Mais tout parent, tout éducateur, tout pédagogue sait
qu’il est encore plus beau d’éveiller une âme,
d’élever un esprit, de façonner un cœur.
En un mot de conduire quelqu’un jusqu’au seuil
de son entrée définitive et heureuse dans la vie éternelle.
La vraie fécondité est donc apostolique.
La vraie fécondité est ecclésiale.
La vraie fécondité est spirituelle.
À l’exemple de Jésus et de la Vierge Marie.
Quelle fécondité dans leur vie !

Dans une expression d’une audace paisible et folle,
le grand théologien Grégoire de Nazianze a osé affirmer :
« La première des vierges c’est la Sainte Trinité » !
Le regard ainsi tourné vers ce mystère d’amour
qui est Dieu, Père, Fils et Saint Esprit,
comment ne pas nous demander où est,
pour nous aussi, la vraie fécondité de nos vies ?


Nous nous demandons aussi parfois en quoi peut consister
cette nuptialité à laquelle toutes nos vies se sentent appelées.
Là encore, Jésus nous répond dans l’évangile de ce jour.
le modèle premier et le terme ultime
de cette nuptialité en vue de quoi Dieu nous a tous créés,
est bel et bien dans ce mystère d’amour trinitaire.
Là, au cœur même d’un Dieu unique et trine à la fois,
tout n’est qu’échange de tendresse
et engendrement de vie dans un bonheur sans fin.
Voilà le terme ultime de toutes nos routes.

Nous restons tous conviés à une nuptialité
qui pourra enfin épanouir, et pour toujours, notre être tout entier.
Ayons au moins autant de foi que ces jeunes martyrs d’Israël
prêts au sacrifice de leur vie par fidélité à la loi (2 M 7,1-14),
nous à qui Jésus, en personne, donne le titre incomparable
de fils de la résurrection (Lc 20,35).
Oui, si nous avons été jugés dignes d’avoir part au monde à venir (20,35),
nous entrerons dans le royaume des corps glorieux (1 Co 15,42-44),
des âmes immortelles, des cœurs comblés d’amour
et des esprits participants de la gloire divine (Ep 3,19-20 ; 2 P 1,4).


Tel est donc, frères et sœurs, ce à quoi nous sommes tous appelés.
C’est peut-être trop beau pour que tous puissent y croire.
l’apôtre Paul lui-même nous a rappelé tout à l’heure
que la foi n’est pas donnée à tous (2 Th 3,2).
Mais c’est si beau que cela ne peut avoir été inventé.
Et Jésus ne nous a pas trompés lorsqu’il nous l’a révélé (Jn 14,1-3).

Nous pouvons donc conclure en toute sérénité :
quel que soit notre état de vie,
nous sommes héritiers des mêmes promesse
et nous marchons tous dans l’espérance
d’un vrai bonheur d’éternité.
Sur cette route, où chaque forme de vie doit répondre
à une même vocation qui est celle à la sainteté,
Le mariage a autant besoin de l’exemple fervent de la vie consacrée
que la vie consacrée a besoin de la fidélité solide des gens mariés.

Au-delà de cette vie,
qui n’est plus qu’un temps de fiançailles,
se lève déjà l’étoile du matin (Ap 2,28)
annonçant la lumière d’un nuptialité sans fin !
 

Méditer la Parole

11 novembre 2001

Saint-Gervais, Paris

Frère Pierre-Marie

 

Frère Pierre-Marie

Lectures bibliques

2 M 7, 1-14

Psaume 16

2 Thessaloniciens 2, 16; 3,5

Luc 20,30-38

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