2e semaine de l’Avent - A

De la contradiction à l'élévation

Entre les promesses d’Isaïe rapportées tout à l’heure
et l’exhortation de Jean Baptiste que nous venons d’entendre,
quelle différence de ton et quel contraste !

Ici, au sommet des monts, un monde harmonieux
nous est décrit, annoncé, promis,
rempli de vie luxuriante et baigné de paix paradisiaque :
Il ne se fera plus rien de mal ni de corrompu
sur ma montagne sainte (Is 11,6-10).
Là, au fond du désert, sur les bords arides de la Mer Morte,
des propos abrupts, fermes, presque virulents,
taxant les auditeurs d’engeance de vipères.
Comme un arbre abattu,
sera toute existence qui ne produit pas de fruit.
Comme la paille brûlée au feu,
sera toute vie non repentie (Mt 3,10-12).
On pourrait croire
que deux philosophies du monde diamétralement opposées,
au-delà de tout pessimisme de fond ou d’optimisme de nature,
s’opposent ainsi, entre deux visions prophétiques.
Mais la réalité est-elle si loin
de ce qui est ainsi noté dans l’Écriture
de manière aussi contradictoire ?

On penserait volontiers que le progrès du bien,
son avancée, sa montée dans différents domaines
comme les sciences, les techniques,
la démocratie, les droits de l’homme,
la maîtrise du monde et même la ferveur religieuse,
correspond à une défaite ou un recul parallèle du mal.
La vérité, hélas, n’est pas celle-là ;
et le bien et le mal, le plus souvent, montent en puissance
selon le même mouvement.
Tout bien, tout progrès, toute civilisation
courent le risque incessant du parasitage du mal.
Quel siècle n’a été aussi «avancé», comme on dit,
que celui qui vient de s’achever ?
Force nous est de constater que ce n’est pas celui
qui a connu le moins de guerres, de perversions,
de souffrances, de désespérances, de misères.
Oui, la corruption du meilleur est toujours possible !
Puisque même au nom du Dieu du ciel
on a pu jeter le feu de l’enfer
sur la terre des hommes qu’il aime (Lc 2,14).
Il nous faut donc avancer avec un clair regard
sur cette double perspective.
Avec la sérénité d’une grande espérance, d’une part ;
car Dieu veut que tous les hommes soient sauvés (1 Tm 2,4).
Et nous allons, une fois encore, vers le Jour de la Nativité
tout empreint de douceur, d’humilité, de tendresse.
Et Isaïe a bien raison de nous annoncer la paix (11,1-9).
Cette paix intérieure et extérieure dont nous devons rester
les artisans fidèles.
Le concile de Vatican II ne se trompe pas en disant :
«Le renouvellement du monde est irrévocablement acquis
et, en réalité, anticipé dès maintenant» (Lumen Gentium).

Mais il nous faut aussi garder le cap avec une grande vigilance.
Car nous continuons
et continuerons encore à cheminer, d’autre part,
dans un monde qui est sans cesse à guérir, à apaiser, à purifier ;
et qui, comme dit l’Écriture,
gît tout entier au pouvoir du Mauvais (1 Jn 5,19).
Saint Jean Baptiste n’a donc pas tort de nous appeler,
avec la vigueur que l’on sait,
à nous convertir.
Car ce monde racheté est encore à sauver ;
et cet homme relevé est encore à sanctifier.
«La vie est un pont, dit sainte Catherine de Sienne.
Traverse-le, mais n’y fixe pas ta demeure.»

Très concrètement, que nous faut-il donc faire
pour hâter ce jour de lumière et de bonheur,
ce jour qui vient,
et supporter cette existence d’épreuves et d’obscurité
qui dure encore ?
Pour travailler de toute notre énergie
à éliminer le plus possible le péché et le mal
de ce monde, où tout passe au long des jours,
et de cet homme, qui vieillit chaque jour.
Et pour les conduire tous deux du mieux possible,
vers cette paix qui leur est déjà donnée (Jn 14,27)
et cette vie d’amour qui leur reste promise (Rm 15,4-9).
*
Pour le savoir, frères et sœurs,
il suffit d’écouter ce que l’Écriture nous dit
en cet aujourd’hui de la liturgie.

Tout d’abord, aller au désert.
Quelles que soient nos vies, il y a telle difficulté à supporter ;
telle épreuve à traverser ; tel détachement à consentir ;
tel engagement à tenir ; tel renoncement à faire peut-être…
C’est le «lieu» de notre propre désert.
Ne le fuyons pas !
Tout un dépouillement nous est nécessaire ;
tout un détachement nous reste indispensable,
si nous voulons vraiment nous attacher à Dieu
et être revêtus un jour de sa gloire.
Ce temps de grâce de l’Avent nous révèle
qu’une voix retentit (Mt 3,3) au creux de nos propres déserts.
Une voix qui nous appelle à un peu de solitude avec Dieu ;
à un face à face de prière plus soutenu avec le Père.
À prendre conscience un peu mieux que tout reste relatif,
en regard de Celui qui seul suffit,
car il est l’Absolu, pour toujours.

Ensuite : nous convertir.
Produisez un fruit qui exprime votre repentir,
proclame Jean Baptiste.
et il explique le pourquoi de cette fameuse conversion :
parce que, nous dit-il,
le Royaume des cieux est tout proche (Mt 3,2).
Voilà qui donne bien le sens en effet
de la véritable attitude de conversion.
Il s’agit de se re-tourner, de se tourner-vers,
littéralement de se tourner-avec (cum-vertere) ;
de s’orienter vers Jésus en somme, lui l’Orient des orients,
et de marcher vers lui qui vient vers nous ;
car il vient pour nous sauver !
Le jour où l’on a compris que ce que l’Évangile,
après toute la Bible, appelle notre conversion,
n’est qu’une avancée vers la joie de cette rencontre,
on est pris par le désir de faire de toute notre vie
une course vers lui.
Voyons-le donc, ce Jésus, qui vient vers nous les bras ouverts,
et courons vers lui, les bras tendus,
vers la joie de ce face à face (1 Co 13,12).
Il faut donc aussi : nous préparer.
Préparer nos cœurs à sa venue,
et préparer le chemin du Seigneur (Mt 3,3),
comme dit le Baptiste ;
pour qu’il ne soit pas seulement celui qui nous enlève à la fin,
mais celui à qui, dans l’amour en toute liberté,
nous disons : Viens, oh oui, viens Seigneur Jésus ! (Ap 22,20).
Ce cri ultime de toute la Bible,
l’Avent nous apprend, chaque année,
à en faire notre prière de chaque jour.
Car la grandeur de l’homme et son prix
ne se mesurent pas seulement à la condescendance de Dieu
qui se penche vers lui ou meurt pour lui ;
mais encore à ce que l’homme veuille bien consentir,
en adulte libre,
à se laisser aimer et à se laisser sauver.
Ne passons pas à côté de la joie
de faire de toute notre vie un vrai temps de fiançailles.
C’est cela aussi que l’Avent nous redit.

Nous pouvons alors : accueillir.
Accueillir, comme Isaïe déjà nous l’enseigne
et comme l’apôtre Paul nous le rappelle (Rm 15,4),
la venue de ce Dieu unique.
De ce Dieu qui vient vers nous
avec la plénitude de l’Esprit aux sept dons (Is 11,1-5) :
sagesse, intelligence, conseil, force, piété,
connaissance et crainte du Seigneur,
nous sont vraiment promis, réellement donnés.
Non ! Isaïe n’a pas prophétisé en vain.
Mais les voulons-nous , Les demandons-nous ?
Les accueillons-nous ?
C’est déjà cela le baptême dans l’Esprit.
Car ce n’est que par lui que peut s’établir une paix véritable,
autant dans le monde que dans les cœurs (Jn 16,23 ; Ph 4,7).

Ainsi pouvons-nous nous ouvrir à ce baptême de feu
que nous annonce aussi Jean Baptiste.
Car Dieu veut tout transformer en le passant au creuset.
Tout ce qui ne peut survivre doit donc mourir.
Notre Dieu est un feu consumant, est-il écrit (He 12,29),
mais qui consume tout au feu du pur amour (1 Co 12,29).
D’un amour si fort et si brûlant
qu’il brûle et anéantit tout le non-amour.
Si «l’amour seul est digne de foi»,
c’est bien parce qu’il est la seule réalité du ciel et de la terre
qui ne passera pas (1Co 13,8).
Plutôt que de gémir en voyant pailles et scories de nos vies
être ainsi brûlées et lavées, vannées au vent de l’Esprit (Jn 3,5.8),
réjouissons-nous plus encore de voir venir
le Règne d’amour qui ne mourra pas (1 Co 13,8).

En somme, et pour finir, il suffirait d’aimer.
d’aimer en acte et en vérité (1 Jn 3,18).
d’aimer notre Dieu, d’aimer notre prochain,
et de nous aimer nous-mêmes (Lc 10,27-28).
Voilà pourquoi il était donc nécessaire
de se dépouiller, de se convertir, de se préparer à sa rencontre,
et d’accueillir en nous le feu de son Esprit.
En mettant vraiment l’amour au centre de chaque jour,
nous anticipons l’éternité, à qui nous ouvrira le dernier jour.
Nous annonçons et construisons le Règne de Dieu.
Nous résolvons, dans la communion de cet unique amour,
la contradiction qu’il y a, comme on l’a vu,
entre ce monde de malheur qui doit mourir
et ce monde de bonheur qui va venir.
C’est bien par le chemin de notre propre purgatoire
que passe la route qui nous conduit en Paradis.
Isaïe et Jean Baptiste, conjointement, nous ramènent donc,
dès cet Avent,
à l’unique passage qui est la Pâque du Christ.

Avec l’apôtre Paul, qui nous l’a rappelé tout à l’heure,
il nous reste simplement à nous redire :
Que le Dieu de la persévérance et du courage
nous donne d’être d’accord entre nous
selon l’Esprit du Christ Jésus.
Ainsi, d’un même cœur, d’une même voix,
nous rendrons gloire à Dieu,
le Père de notre Seigneur Jésus Christ (Rm 15,5-6).




Méditer la Parole

9 décembre 2001

Saint-Gervais, Paris

Frère Pierre-Marie

 

Frère Pierre-Marie

Lectures bibliques

Isaïe 11,1-10

Psaume 71

Romains 15,4-9

Matthieu 3,1-12

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