Solennité de la Toussaint

Tous Saints, Au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit

«Vous le savez, ma Mère,
j'ai toujours désiré d'être une sainte,
mais, hélas, j'ai toujours constaté
lorsque je me suis comparée aux saints,
qu'il y a entre eux et moi la même différence qui existe
entre une montagne dont le sommet se perd dans les cieux
et le grain de sable obscur foulé sous les pieds des passants.»
Mais Thérèse de Lisieux,
dont nous fêtons cette année le centenaire, continue :
«Au lieu de me décourager, je me suis dit :
le Bon Dieu ne saurait inspirer des désirs irréalisables ;
je puis donc, malgré ma petitesse, aspirer à la sainteté !»
Alors, comme on monte dans un ascenseur,
elle s'est jetée dans les bras de Jésus.

Si donc celle dont on a voulu dire
qu'elle était «la plus grande sainte des temps modernes»
s'est jugée incapable de se sanctifier par elle-même,
nous ne pouvons, nous non plus, nous décourager.
Nous n'avons pas à nous dire
que la sainteté n'est pas pour nous,
sous prétexte que nous sommes convaincus
de ne pouvoir y accéder.
Car c'est bel et bien à chacun de nous
que le Seigneur propose d'avancer, avec sa grâce,
sur ce que l'autre Thérèse n'hésite pas à appeler
«le chemin de la perfection».

*

Dieu seul, nous le savons, est vraiment saint.
Il est même le seul saint (Gloria).
A la fois unique et trois fois saint.
Or, nous avons tous été baptisés
au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
Comment ne pas nous le rappeler,
en cette première des trois années
qui nous acheminent vers l'an 2000
et où toute la chrétienté est invitée à méditer,
justement, sur le baptême ?
Voilà ce que nous redit aussi, et à tous, la fête de ce jour.

N'est-ce pas sous le regard du Père, en effet,
à l'exemple du Fils, également,
et dans l'unité de l'Esprit, enfin,
que nous sommes tous appelés à participer (2 P 1,4)
à l'unique sainteté de Dieu ?

*
Nous sommes tout d'abord les fils du Père (Mt 5,9 ; Rm 8,19).
Les enfants d'un Dieu qui est notre propre Père ;
et les enfants d'un Père qui est notre vrai Dieu !
Cela est si réel que Jésus ira jusqu'à dire :
Ne donnez à personne sur la terre le nom de Père,
car vous n'en avez qu'un : le Père du ciel (Mt 23,9).
C'est de lui, en effet, que
toute paternité au ciel et sur la terre tire son nom (Ep 3,14).
C'est donc de lui aussi que toute sainteté tire son origine.

Nous comprenons ainsi que la sainteté chrétienne
n'est pas d'abord une affaire d'observances,
de code moral ou même de pratique,
mais de filiation.
Croire en son amour, voilà ce qui nous sauve (1 Jn 4,16) !
Les saints ne sont pas premièrement des héros ;
ce sont d'abord des fils.
Et si nous ne devenons pas comme de petits enfants,
nous n'entrerons pas dans le Royaume de Dieu (Lc 18,17).
Mais nous irons si nous le sommes (1 Jn 3,1-3) !
La sainteté n'est pas quelque chose que l'on conquiert,
mais une réalité vivante que l'on accueille.
Une vie pleinement donnée
pour que nous en soyons pleinement remplis.
Et quelle vie !
C'est l'accueil filial, d'un amour paternel.
Dieu, comme un Père plein d'amour,
nous a créés à son image ;
et comme un Père débordant d'amour, il nous recrée
en nous conférant l'adoption filiale (Ga 4,5).
Ainsi, doublement, sommes-nous tous enfants de Dieu (3,26).
Aussi bien, dit Paul,
n'avons-nous pas reçu un esprit d'esclaves
pour retomber dans la crainte ;
nous avons reçu un esprit de fils adoptifs
qui nous fait nous écrier :
Abba, Père ! (Rm 8,15).
Et la preuve que nous sommes des fils (Ga 4,6),
continue l'Ecriture,
c'est que le Père lui-même nous aime (Jn 16,27).
Il nous a aimés, comme ose le suggérer l'apôtre Paul,
jusqu'à nous préférer à son propre Fils (Rm 8,32) !

C'est dire avec quel désir brûlant, quelle attente ardente,
le Père veut que nous soyons tous saints,
comme lui-même est saint (Lv 19,2).
Voyez quel grand amour nous a donné le Père
pour que nous soyons appelés enfants de Dieu,
car nous le sommes (1 Jn 3,1).
Il nous faut devenir ce que nous sommes.

Frères et soeurs, nous pouvons tous nous dire :
Je suis le fils, la fille d'un Saint.
Et quel Saint !
Le seul Saint. Le Dieu très saint.
Comment ne pas y penser à chaque fois que nous disons :
Notre Père... (Mt 6,9).
La sainteté, nous l'avons d'abord reçue en héritage (Rm 8,17 ; Lc 22,29).

*

Nous l'avons aussi reçue en partage.
Le Fils lui-même est venu parmi nous,
en se faisant semblable à nous.
Il s'est fait notre aîné (Rm 8,29).
Nous sommes donc tous,
pourrait-on dire, les cadets de sa sainteté.
Et comme nous étions tous pécheurs
en face de lui (1 Jn 4,10),
il nous a tous rachetés, lavés et sanctifiés en lui (1 Co 6,11).
Plus encore : il nous a pris avec lui (Jn 14,3),
ensevelis avec lui, par le baptême dans la mort (Rm 6,4).
Il nous a même déjà ressuscités avec lui (Col 2,12)
en nous faisant asseoir avec lui dans les cieux (Ep 2,5),
cependant qu'il reste avec nous pour toujours,
jusqu'à la fin du monde (Mt 28,20).
Qui donc nous séparera de l'amour de Dieu
manifesté, donné, communiqué,
littéralement déversé en nos coeurs (Rm 5,5)
par notre Seigneur Jésus Christ (Rm 8,35-39) ?

Cette sainteté du Fils fait réellement de nous,
et comme à notre corps défendant,
le Corps du Christ (Rm 12,5).
Car vous êtes le Corps du Christ
et membres chacun pour sa part (1 Co 12,27).
C'est en lui que nous sommes sanctifiés
quand coule sur nos fronts
l'eau baptismale, issue de son côté (Jn 7,37-38 ; 19,34).
C'est de lui que nous sommes revêtus
quand l'Eglise nous remet
le vêtement blanc en vue des noces éternelles.
C'est par lui que nous sommes illuminés
quand nous recevons le cierge baptismal
qui prolonge en nos vies quotidiennes
la lumière éternelle du matin de Pâques.
C'est pour lui que nous sommes sur la route,
au terme de laquelle nous lui serons semblables
parce que nous le verrons tel qu'il est (1 Jn 3,3).

Frères et soeurs, devenons donc ce que nous sommes,
des pécheurs qui se laissent sanctifier
parce qu'ils sont déjà lavés par le sang de l'Agneau (Ap 7,14).
N'oublions pas non plus cela :
Je suis le frère d'un Saint.
Et de quel Saint !
Le Christ, le Saint de Dieu (Mc 1,24 ; Mt 16,16).
Si nous savons l'accueillir, nous ne pourrons que l'imiter.
Et, en l'imitant, avec sa grâce, nous serons tous sanctifiés.

*

L'Esprit, lui, s'est établi jusqu'au plus intime de notre vie.
Comme au premier jour de création
où il planait sur les eaux (Gn 1,2).
Comme au jour du baptême au Jourdain
où il descendit sur le Christ (Lc 3,22).
Comme au Calvaire où Jésus, en expirant,
le répandit sur la terre (Jn 19,30).
Comme au matin de Pentecôte où il façonna l'Eglise :
La sainteté de Dieu a été répandue en nos coeurs
par le Saint-Esprit qui nous fut donné (Rm 5,5).

Avec lui, la sainteté est donc
plus encore qu'une "filiation" ou un "partage" ;
elle devient une "inhabitation divine".
Aussi bien, dit l'Ecriture, est-ce en un seul Esprit
que nous avons été tous baptisés.
Car tous, nous avons été abreuvés d'un seul Esprit (1 Co 12,13).

Ne cherchons pas la sainteté
en haut des cieux ou au-delà des mers (Dt 30,12-13) ;
elle est là, dans notre bouche et dans notre coeur.
Elle est en nous.
Non pas en image, en figure, en devenir,
mais en personne (Rm 8,16).
Il y a en nous Quelqu'un, et c'est un Saint.
Et quel Saint !
L'Esprit Saint.

Nous en sommes oints, comme d'une huile pénétrante.
Nous en sommes marqués,
comme d'un sceau indélébile (Ep 1,13).
Nous en sommes pénétrés, comme d'une présence vivante.
Nous voici littéralement habités par cette sainteté divine
et devenus, par là, le Temple de sa Présence :
Car ce Temple est sacré et ce Temple c'est nous (1 Co 3,16-17).
Nous tous qui avons été baptisés en Christ, l'Esprit Saint est notre vie.
Et puisque l'Esprit est notre vie,
que l'Esprit aussi nous fasse agir (Ga 5,25).
Qu'au jour le jour, et au-dedans de nous,
dans notre être tout entier, corps, âme, coeur et esprit,
il nous sanctifie !

* *

Frères et soeurs, il y a tant de saints,
issus de notre terre
et aujourd'hui vivant au plus haut des cieux,
que nous pouvons dire qu'au milieu d'eux,
il y a une place pour quelqu'un comme nous !
Regardons : à tous les âges, dans toutes les situations,
dans toutes les professions, à toutes les époques,
avec les cultures, les tempéraments, les caractères,
les cheminements les plus variés,
Dieu, finalement, les a tous sanctifiés.

Il y a ceux qui le sont devenus dans le grand âge,
comme saint Antoine, mort à 104 ans,
dès l'adolescence, comme Anne de Guigné, morte à 12 ans,
ou même à la toute petite enfance,
comme les Saints Innocents.
Certains sont de grands savants, comme saint Albert le Grand ;
d'autres des analphabètes, comme saint Isidore le laboureur.
Il y a des rois, comme saint Louis et saint Henri,
et des gens sans terre ni maison,
comme saint Siméon le Stylite sur sa colonne,
et saint Benoît Labre, toujours ailleurs sur les chemins.
Certains ont vécu dans la droiture dès le berceau,
comme sainte Claire ou saint Louis de Gonzague ;
et d'autres ne se sont réveillés qu'après une vie dévergondée,
comme saint Augustin ou saint Silouane.
Les uns se sont sanctifiés par le travail intellectuel,
comme saint Thomas d'Aquin ;
d'autres par la prière comme saint Benoît,
le silence comme saint Bruno,
l'action caritative comme saint Vincent,
ou la maladie comme sainte Bernadette.

Tous avaient des défauts, en étant, par exemple :
colériques comme saint Jérôme,
farfelus comme saint Philippe Neri,
scrupuleux comme saint Ignace,
bavards comme sainte Catherine,
autoritaires comme saint Cyrille d'Alexandrie.
Tous étaient pécheurs, comme saint Pierre et saint Paul,
les premiers à le reconnaître ;
bien incapables de se sauver sans la surabondance de la grâce.
Et le premier de tous les canonisés par le Christ en personne,
n'est-il pas ce bandit crucifié à ses côtés
et introduit par lui le soir même en paradis ?

Que dire alors de cette foule immense d'anonymes
qu'au jour le jour et par myriades,
la ville, la campagne, la famille, le cloître, la rue, le bureau,
le magasin, l'université, l'école, l'atelier,
les marmites et les ordinateurs,
la science, la foi, l'humilité, l'amour,
de jour et de nuit, partout, ont sanctifiés !

Où que nous puissions nous situer,
nous ne pouvons pas échapper.
Il y a une place pour nous dans ce champ
où la main de Dieu nous a semés (1 Co 3,9).
Oui, pour moi qui suis baptisé
au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit,
une route est tracée où je puis,
si je veux, réellement cheminer :
Et c'est une route conduisant à la sainteté !
Qu'il me soit fait, Seigneur, selon ta sainte volonté !

Père saint, puissions-nous devenir tes fils !
Seigneur Christ, puissions-nous devenir tes frères !
Esprit Saint, puissions-nous devenir tes amis !
Dieu trois fois saint, en qui nous sommes baptisés,
fais que nous soyons de vrais saints,
tous saints !





Méditer la Parole

1er novembre 1996

Saint-Gervais, Paris

Frère Pierre-Marie

 

Frère Pierre-Marie

Lectures bibliques

Apocalypse 7,2-14

Psaume 23

1 Jean 3,1-3

Matthieu 5,1-12

Imprimer l'homélie

Télécharger la version pdfTélécharger la version pdf