2e semaine de l’Avent - C

Tous précurseurs

Si le Seigneur a désigné lui-même Jean Baptiste
comme le plus grand des enfants des femmes (Mt 11,11),
n’est-ce pas pour nous le donner en exemple à tous ?
Dès lors, ce qu’a été jadis le précurseur,
chacun de nous ne doit-il pas l’être aujourd’hui, à son tour ?

Qu’est-ce qu’un précurseur,
si c’est à l’être, nous aussi, que nous sommes tous appelés ?

*


Jean Baptiste est précurseur par le fait qu’il va tout d’abord
s’enfoncer dans les solitudes du désert (Mc 1,4).
Il refait ainsi le chemin originel, initial,
du peuple de ses pères avant leur entrée en Terre Promise.
C’est là qu’il se prépare lui-même,
dégage son cœur, lave son âme, libère son esprit.
C’est là qu’il discipline son corps et maîtrise ses pensées.
Dieu peut alors entrer dans sa vie
dans la mesure où il a préparé son être propre
à la joie de sa rencontre (Jn 3,29).
C’est au désert qu’il devient, dans le secret des fiançailles,
l’ami de l’Epoux (Jn 3,29)
et que lorsque celui-ci croise enfin sa route,
fixant les yeux sur lui, il le reconnaît (Jn 1,36).
Ses yeux ne l’auraient pas spontanément remarqué
si son cœur ne l’avait ardemment attendu.
Il est bien, par conséquent, vis-à-vis de lui-même d’abord,
un réel précurseur qui sait ouvrir son âme
à la venue du Seigneur.

Il l’est ensuite vis-à-vis du Verbe de Dieu
en se faisant, pour lui, une voix qui crie dans le désert (Mt 3,3).
Car, s’il y a la parole, il y a aussi la voix.
Une voix sans parole n’est qu’un son incompréhensible.
Mais une parole sans voix n’est qu’un silence insaisissable.
Or Dieu, qui est Parole, se dit dans le silence (Sg 18,14-15).
Pour parler aux hommes, il prend donc la voix des hommes.
Et Jean Baptiste, par sa voix, a préparé les cœurs
à se faire attentifs aux paroles du Christ.
Comme un prophète et plus qu’un prophète (Lc 7,26),
en vrai précurseur,
il a préparé dans ce monde la venue de Dieu.

Vis-à-vis des hommes aussi,
Jean Baptiste est le parfait précurseur
qui nous appelle tous à nous convertir
au vrai Sauveur de nos vies.
Il appelle chacun à laver son âme, à aplanir sa route,
à rectifier le tracé de son existence.
Il prépare ainsi bel et bien le chemin du Christ sur terre.
Car le Seigneur n’est la route
que si le terrain de nos vies est prêt à l’accueillir.
Et quand il proclame ce qu’il a reçu du ciel
par grâce de révélation,
et atteste ce qu’il a vu
quand le Christ s’est manifesté au Jourdain,
Jean ne peut que nous guider aux sources du salut (Is 12,3)
et vers cet Agneau de Dieu
qui enlève le péché du monde (Jn 1,29).
C’est d’ailleurs encore en ces termes
qu’à chaque Eucharistie la voix de Jean nous désigne
Celui que nous devons accueillir chaque jour en nous.
Par-delà le règne de Tibère, le mandat de Ponce Pilate,
les principats d’Hérode, de Philippe et de Lysanias,
par-delà les pontificats d’Anne et Caïphe (Lc 3,1-2),
le Précurseur, toujours vivant, toujours présent,
annonce, littéralement, aux hommes le salut du monde.

Mais, par-dessus tout, mieux encore qu’en parole,
c’est par la sainteté de sa vie,
que Jean Baptiste est le vrai précurseur du Christ.
Une sainteté si haute qu’elle nous oriente directement vers Lui.
Comme Jésus, en effet, il prêchera la conversion,
appellera au baptême, à la droiture de vie, au repentir ;
comme Lui, il connaîtra l’abandon de ses disciples,
l’hostilité de ses ennemis et, finalement,
l’arrestation, l’emprisonnement, le martyre.
En ce sens, Jean est bel et bien le parfait annonciateur du Christ.
Celui qui a si bien vécu comme Lui
qu’il est littéralement devenu le chemin conduisant à Lui,
la lampe qui brille un instant (Jn 5,35), avant la pleine aurore.
Comment, frères et sœurs,
ne pas aimer, contempler et célébrer un tel précurseur ?

*


Comment aussi ne pas l’entendre nous redire aujourd’hui
que nous sommes tous des précurseurs à notre tour ?

Nous avons d’abord à l’être vis-à-vis de nous-mêmes,
comme Jean Baptiste l’a fait en s’enfonçant au désert.
En vivant ce que saint Paul appelle le dépouillement
et ce que saint Ignace nomme le détachement.
Car, si Dieu demeure à jamais celui qui vient
et qui nous aime toujours en premier,
il ne peut le faire sans le consentement,
en quelque sorte «précurseur»,
de notre propre liberté.
Il le fait donc à la mesure de la préparation préalable,
effectivement active, de notre cœur.
Acceptons-nous donc déjà de dire
un oui a priori à l’appel de son amour ?

Ce fossé à combler – au nom de la charité –,
cette aspérité à raboter – au nom de l’humilité –,
ce travers à rectifier – au nom de la pureté et de la paix –,
voilà ce que la voix de Jean qui retentit
nous invite à mettre en œuvre
pour faciliter, là, en notre vie, l’avancée du Christ.
Comme il est beau de savoir que nous pouvons ainsi,
gratuitement, activement, préparer en notre âme
la venue de Celui qui veut, encore et toujours,
revenir en nous, pour y demeurer à tout jamais (Jn 14,23).
La joie que nous pourrons ressentir dans la nuit de Noël
sera directement proportionnelle
aux efforts de préparation et de conversion
que nous aurons librement entrepris
pour désencombrer nos cœurs.
Ne serait-ce que par une démarche
vers le sacrement du pardon, le baptême du repentir
dont Jean Baptiste a posé les premières pierres !

Jean Baptiste nous invite également
à préparer autour de nous
les chemins d’un Sauveur venu pour tous.
Car, si Dieu nous a tout donné :
une voix pour parler, des pas pour marcher,
des mains pour servir,
une intelligence pour comprendre, un cœur pour aimer,
Il veut aussi que ce soit par nous que son propre salut
soit annoncé, célébré et partagé.
Parlant aux chrétiens de la ville de Philippes,
l’apôtre Paul – il nous l’a redit tout à l’heure –
leur fait part de sa joie
pour tout ce qu’ils ont accompli pour l’Évangile
en communion avec lui.
Frères et sœurs, nous restons tous, en ce sens,
des ambassadeurs du Christ
et des messagers de la Bonne Nouvelle (2 Co 2,15 ; 5,20).
Des précurseurs du Seigneur sans qui son Évangile
ne serait ni connu ni annoncé.
Tout autour de nous et au plus loin devant nous,
voici que tout un peuple reste encore en attente
de cette Bonne Nouvelle
qui ne nous est donnée que pour être partagée.
Nous non plus, nous ne pouvons pas n’en pas parler.
Même s’il nous semble parfois que notre voix
n’est qu’un cri qui retentit dans le désert.
On a tant soif de vérité, on est si affamé de lumière
quand on navigue, sans but, dans ce désert – fût-il doré –
de ce qui tisse le plus souvent la trame de l’existence.
Cette existence où rien n’a plus de sens, de poids ou d’intérêt,
quand Dieu en reste absent ou méconnu.
Même avec la promesse d’un pouvoir d’achat sans cesse accru.

Mais seule évangélise en finale, l’authenticité de notre vie.
Disons donc, pour terminer, que c’est essentiellement
en cherchant à imiter, à la suite de Jean Baptiste,
ce même Jésus Christ
que nous dirons au monde la mystère de sa Nativité
et la grande joie de sa présence au cœur de notre cœur.
Les saints n’ont pas besoin de se faire entendre ;
«leur existence est un appel».
Voilà qui prépare les chemins du Seigneur !
Voilà qui donne envie de connaître son Visage !
Voilà qui réalise sur terre la manifestation
de Sa venue et de Sa Présence !
Car le Corps du Christ, c’est nous désormais (1 Co 12,27).
Tout chrétien est, au milieu du monde, un possible tremplin
pour l’incessant rayonnement de sa grâce.
N’y faisons pas barrage !
Mais n’oublions pas non plus que nous ne restons
ce faisant ou ce disant, que des précurseurs,
c’est-à-dire ceux et celles qui accomplissent seulement,
une infime part du travail.

Il nous faut donc apprendre
à laisser Dieu achever ce qui n’est jamais
qu’ébauché ou mis en route par nous
– et cela encore avec sa propre grâce.
Puisque Dieu a si bien commencé chez vous son travail,
écrit Paul aux Philippiens,
je suis persuadé qu’il le continuera jusqu’à son achèvement
au jour où reviendra le Christ Jésus (Ph 1,6).
À qui reste uni à lui, Dieu lui-même donne d’agir.
Et quiconque vit de lui, Dieu rayonne à travers lui.
Mais c’est toujours essentiellement lui qui inspire,
conduit, construit, accompagne, restaure, convertit.
Et ce qu’il donne à quiconque de commencer,
il peut toujours le prolonger et l’achever à son gré.
Il nous suffit d’accepter et de collaborer.
En un mot, d’être ses précurseurs.

Mais quelle joie de pouvoir
participer ainsi à son œuvre de salut !
Comme le chante pour nous, en ce jour, le prophète :
Jérusalem, quitte ta robe de tristesse et de misère
et revêts pour toujours la beauté de la gloire de Dieu ! (Ba 5,1).
La divinisation de nos vies baptismales
est bien déjà commencée.



 

Méditer la Parole

10 décembre 2006

Saint-Sacrement, Montréal

Frère Pierre-Marie

 

Frère Pierre-Marie

Lectures bibliques

Baruch 5,1-9

Psaume 125

Philippiens 1,4-6.8-11

Luc 3,1-6

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