Mercredi des Cendres - C

Regarder Celui que nous avons transpercé

«C’était déjà environ la sixième heure
quand, le soleil s’éclipsant,
l’obscurité se fit sur la terre entière,
jusqu’à la neuvième heure» (Lc 23,44).

«Vers la neuvième heure,
Jésus clama en un grand cri :
«Éli, Éli, lema sabachtani ?»
c'est-à-dire : «Mon Dieu, mon Dieu,
pourquoi M’as-Tu abandonné ?» (Mt 27, 46).

«Le voile du sanctuaire se déchira par le milieu
et, jetant un grand cri, Jésus dit :
“Père, en tes mains, Je remets mon esprit”.
Ayant dit cela, Il expira» (Lc 23, 45-46).

« Toutes les foules
accourues ensemble pour regarder,
ayant regardé ce qui est arrivé,
s’en retournaient en se frappant la poitrine» (Lc 23, 48).

Ils ont vu.
Ils ont regardé.
Et ils s’en retournent en se frappant la poitrine.

Qu’ont-ils vu ?

Dans la sombre obscurité de la nuit de nos péchés,
ils ont vu ce «corps de misère»
suspendu au bois du supplice.
Ils ont vu la nudité décharnée de Jésus
qui n’avait de vêtement
que ses blessures et son Sang.
Ils ont vu son visage défiguré
par la souffrance, les crachats,
les épines et les coups.
Ils ont vu l’abîme de douleur de son regard
où se reflétaient les tortures de son âme.
Et ils se sont frappés la poitrine
devant le scandale de la mort innocente.
Ils se sont lamentés sur ce Fils unique
transpercé par nos péchés.
Ils se sont lamentés.

Des générations se sont lamentées,
et nous aussi, nous nous lamentons.
Nous entrons aujourd’hui
dans les larmes de l’Église, peuple pénitent.
Aujourd’hui nous embrassons ensemble
notre condition de pénitents,
d’hommes et de femmes
qui ne veulent pas s’accommoder du péché,
de la concupiscence, de l’impiété.

Nous faisons nôtre
le chemin que le prophète Zacharie
avait pressenti et annoncé.
Un chemin en trois étapes.

La première est de s’ouvrir
à «l’esprit de grâce et de supplication» (Za 12, 10)
que le Seigneur répand
sur l’habitant de Jérusalem.

La seconde est de regarder
Celui que nous avons transpercé
et de se lamenter sur Lui (cf id.).

La troisième est de boire à la fontaine
que le Seigneur fait alors jaillir
«pour laver le péché et la souillure» (Za 13, 1).

Invoquer l’Esprit,
recevoir de Dieu
la grâce du cœur qui se brise.

Regarder Jésus dans sa mort.
Le regarder longuement,
nous laissant imprégner par la Croix.

Boire à la source du pardon,
à la fontaine de la vie nouvelle.

Nous tous, pénitents que nous sommes,
nous allons vivre ensemble cette route
non pas pour nous en revenir chez nous
comme les foules de Jérusalem,
mais pour entrer dans une existence nouvelle.

Pendant 40 jours,
nous allons nous laisser travailler
par la croix de Jésus.
Nous allons nous exposer à la croix,
et Le crucifié va nous enseigner,
nous convertir,
nous faire renaître.

Qu’Il nous donne même
la grâce de pleurer notre péché
comme la pécheresse de l’Évangile.
De fait comment nos cœurs
resteraient-ils de marbre
devant l’Amour de Jésus:
Quelle différence,
quel abîme
entre l’Amour manifesté sur la croix
et notre pauvre amour.

Car, en regardant Jésus,
nous voyons un amour infini
qui se perd complètement pour nous.
Sur le gibet,
Jésus n’est que don,
Il n’est qu’offrande.
Il meurt divinement.
Il meurt librement.
Il meurt pour nous,
pour être entièrement à nous.

La mort qui est par nature dépouillement radical de soi,
a été envahie par l’Amour
à travers la souffrance incommensurable
du Fils de Dieu.

Amour de don tout entier offert à chacun de nous.

Mais la croix révèle aussi un autre amour.
Quand Jésus, sur la croix,
sût que toute l’Écriture était déjà parfaitement accomplie,
quand Il eût tout donné de Lui,
Il dit : «J’ai soif !» (Jn 19, 28).

De quoi a-t-il soif ?
Non !
De qui a-t-il soif ?
Il a soif de toi !

Soif de nous recevoir en Lui.
Se donner ne Lui suffit pas :
Il veut nous recevoir.

C’est ce que Benoît XVI
nous invite à méditer en ce Carême 2007,
nous parlant de cette force,
de cet élan, de cet amour
qui ne permet pas à l’amant
de demeurer en lui-même,
mais le pousse à s’unir à l’aimée (Message Carême 2007).

Et le pape de nous poser une question :
«Existe-t-il plus [fol amour,] plus fort eros
que celui qui a conduit le Fils de Dieu
à s’unir à nous
jusqu’à endurer comme siennes
les conséquences de nos propres fautes ?»

Jésus est mort en se livrant à nous ;
Jésus est mort en mendiant notre amour…

Qu’il est fade, pâle et tiède notre amour
en face du Crucifié !

Lorsque Lui perd sa vie pour nous sauver,
nous n’arrêtons pas de nous battre pour défendre
des petits bouts de pouvoir,
de savoir et de biens ;
nous n’arrêtons pas de convoiter
des petites ou des grandes jouissances.
Notre amour est
«comme la rosée du matin qui tôt se dissipe» (Os 13, 3).

Alors, comme les foules de Jérusalem
et bien plus qu’elles,
nous nous battons la poitrine
et nous acceptons comme un cadeau précieux
ces quarante jours de pénitence du Carême.

Oui, les cendres de cette liturgie expriment bien
la misère de notre pauvre amour
qui n’est que cendre
devant le buisson ardent
qu’est la Croix de Jésus.

Les cendres signifient notre mise en route
sur le chemin de la pénitence.
Ces cendres,
laissons-les sur notre front,
et si dans le métro, on vous demande :
«Que signifie cette marque sur ton front ?»
vous pourrez répondre :
«C’est le signe de ce que je me repens
du mal que je commets
et du mal du monde entier.»

Oui, nous nous mettons en route.
L’essentiel de cette route
sera l’écoute de la Parole de Dieu.
C’est là que nous découvrirons
l’itinéraire de la vraie conversion.

Cette route sera route de l’amour,
route vers l’Amour.
Et c’est pourquoi l’aumône y est si nécessaire.
À chacun de discerner
quel geste concret de partage il va poser.

Mais l’amour, comme un oiseau,
a besoin de ses deux ailes, dit Saint Augustin :
la prière et le jeûne.

À notre rythme quotidien de prière,
nous pourrions ajouter 10 minutes par jour
simplement pour regarder une croix.
Le crucifié nous parlera.

Et le jeûne, qui est un précieux allié,
parce qu’il nous éduque
à nous défaire de nos égoïsmes.
Il sera juste et fécond
s’il nous mène à la joie et à la charité.
Il est nécessaire, très nécessaire,
à condition qu’il n’exalte pas l’amour-propre.

Frères et sœurs,
c’est une route de conversion
qui s’ouvre devant nous.
Et nous savons que la vraie conversion
suscite une joie profonde, une joie de l’âme.

«Ô ma joie, dit mon âme, quand on m’a dit :
Allons à la Maison du Seigneur» (Ps 121,1).

Ô ma joie de revenir vers la source du baptême
d'entrer dans la Pâque de l'amour.


 

Méditer la Parole

21 février 2007

Saint-Sacrement, Montréal

Frère Antoine-Emmanuel

 

Frère Antoine-Emmanuel

Lectures bibliques

Joël 2,12-18

Psaume 50

2 Corinthiens 5,20-21;6,1-2

Matthieu 6,1-6.16-18

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