Dimanche des Rameaux

C'est pour nous

Il y avait là de nombreuses femmes
qui regardaient à distance (Mt 27,55).
Il y a des réalités si bouleversantes qu’on ne peut les voir de trop près.
À la vue de ce qui se passait,
les gardes et le centurion,
saisis d’une grand frayeur, dirent :
vraiment celui-ci était fils de Dieu ! (Mt 27,53-54).
Il y a des réalités si profondes et si hautes
que l’on ne peut les approcher et les comprendre
qu’en notre cœur priant et à la lumière de la grâce.

Voilà pourquoi nous aussi, frères et sœurs,
nous sommes là, nous restons là, à distance,
comme les habitants de Jérusalem (Mt 27,55).
À distance de vingt siècles après ce jour où,
une fois pour toutes, Jésus s’est offert lui-même (He 7,27),
en se manifestant, toujours une fois pour toutes,
pour racheter nos fautes par sa croix (9,26).

*


Il nous faut rester bien humbles devant la mort.
Tant, vis-à-vis de celle du Christ qui demeure toujours
un scandale pour la foi et une folie pour la raison,
que de notre propre mort qui reste aussi révoltante qu’insensée,
au seul regard de notre existence humaine.
Mais nous ne sommes pas pour autant désespérés !
Car nous savons bien qu’au-delà
de ce scandale et de cette folie,
il y a la victoire de la sagesse et de la puissance de Dieu (1 Co 1,24-25 ; 15,54).

Cet homme, mis en croix sous Ponce Pilate (1 Tm 6,13)
— Et ce n’est pas dans un coin perdu que cela s’est passé (Ac 26,26).—,
est plus qu’un homme en effet :
c’est le Fils de Dieu fait homme (Jn 3,11).
Et cette croix où il a été élevé de terre (12,32),
n’est pas d’abord celle de sa malédiction (Ga 3,13),
mais celle de notre rédemption.

Nous comprenons par là, du moins déjà un peu,
ce qu’est la longueur, la largeur, la hauteur et la profondeur
de cet amour du Christ qui surpasse toute connaissance (Ep 3,18-19).
Nous connaissons enfin le pourquoi de cette mort.
De cette mort qui n’est pas seulement un souvenir
dont nous voulons faire gravement mémoire (2 Tm 6,8) ;
mais un signe de salut qui devient
notre unique espérance (Ep 4,4 ; He 10,23).

*


Pourquoi donc Jésus a-t-il choisi de mourir de la sorte
en endurant une croix dont il méprisait l’infamie (He 12,2) ?
Nous savons, frères et sœurs, qu’il n’y a en finale
qu’une seule réponse à cela.
Car c’est lui qui nous a dit :
Ma vie, nul ne la prend
mais c’est moi qui la donne (Jn 10,18).
Et la réponse est celle que l’apôtre Pierre
a proclamé un jour en notre nom à tous :
C’est pour nous que le Christ a souffert.
Il nous a montré le chemin
afin que nous marchions sur ses traces (1 P 2,21).

Dès lors, quelle lumière, quel dynamisme, quelle espérance !
Même si nous reconnaissons aussi : quel bouleversant mystère !

Pourquoi donc cela ?

*


À cause tout d’abord du fait lui-même
de notre mort humaine.
À cet égard l’Écriture est péremptoire :
Dieu n’a pas fait la mort,
il ne se réjouit pas de la perte des vivants (Sg 1,13).
Et le livre de la Sagesse insiste avec force en affirmant :
Oui, Dieu a créé l’homme incorruptible,
il en a fait une image de sa propre nature.
Mais l’Écriture précise aussitôt l’origine du drame :
C’est par la faute du diable que la mort est entrée dans le monde (2,23-24).

Jésus, de son côté, n’hésite pas à dire en une audacieuse formule que
dès l’origine, le diable fut un homicide (Jn 8,44).
Et l’apôtre Paul ne pourra qu’en conclure,
à la lumière de toute la révélation judéo-chrétienne :
C’est par le péché que la mort est entrée dans le monde ;
et ainsi la mort a passé en tous les hommes,
du fait que tous ont péché (Rm 5,12).
Et il résumera tout ce drame, notre drame,
en cette formule lapidaire, saisissante de vérité :
Le salaire du péché, c’est la mort !

Heureusement, l’Apôtre continue aussitôt en disant :
Mais le don gratuit de Dieu,
c’est la vie éternelle dans le Christ Jésus Notre Seigneur (Rm 6,23).
Voilà donc tout d’abord pourquoi, frères et sœurs,
le Christ est mort pour nous (Rm 5,6 ; 1 Co 15,3).
Il nous a rejoints, par pur amour, jusqu’à ce qu’il y a
de plus meurtri dans notre condition humaine.
N’étant pas pécheur, il n’était pas soumis à la mort.
Mais en portant sur lui le poids de toutes nos fautes,
il s’est fait semblable à nous jusque dans cette mort (Ph 2,6-8 ; 2 Co 5,21) ;
pour qu’en la traversant par la puissance de sa Vie,
il ouvre en elle, pour nous, une brèche, une porte, la Porte vers la Vie.
Vers une autre vie, d’un monde nouveau,
pour un homme nouveau et qui sera la vraie Vie
puisque divine et éternelle (Col 3,10 ; 2 P 3,13) !

*


Mais pourquoi, dira-t-on peut-être,
Jésus a-t-il choisi de vivre notre mort humaine,
en allant jusqu’à goûter l’amertume de l’agonie ;
en ressentant jusqu’à l’abattement et l’angoisse
au point de dire : Mon âme est triste à en mourir (Mt 26,37-38) ?

Là encore, frères et sœurs, la réponse est la même
et elle nous touche au plus profond du cœur.
C’est pour nous que le Christ a souffert (1 P 2,21).
Non seulement il est mort comme nous, avec nous et pour nous,
mais il est mort comme nous mourrons tous,
c’est-à-dire dans la peine, l’arrachement
et le rude et ultime combat de l’agonie.
Ainsi, peut en conclure la lettre aux Hébreux,
du fait qu’il a lui-même souffert par l’épreuve,
il peut venir en aide à ceux qui sont éprouvés.
Voilà comment notre grand Dieu et Seigneur Jésus Christ (Tt 2,13),
après s’être fait notre frère solidaire
— l’aîné de la multitude de frères (Rm 8,29) —,
s’est fait aussi grand prêtre miséricordieux et fidèle.
Comment ne pas être reconnaissant devant un Dieu aussi compatissant ?

*


Fallait-il enfin, pour cela, descendre jusqu’au scandale de la croix
et s’enfoncer jusque dans les profondeurs de nos enfers ?
Et que le Béni, pendu au gibet, apparaisse comme un maudit (Dt 21,23 ; Ga 3,13) ?
Là encore et toujours, la réponse demeure la même.
C’est pour nous que Jésus, non seulement est mort,
non seulement est mort dans l’épreuve,
mais encore est mort dans l’ignominie en allant au plus bas (Ac 5,30 ; 10,35).

Parce que l’homme fait ce qu’il fait
et que ce monde est ce qu’il est
jusqu’à la guerre, l’emprisonnement, la torture ;
parce qu’il y a des solitudes déchirantes et des douleurs intolérables ;
parce qu’il y a des ghettos, des goulags, des camps de concentration et d’extermination,
et que, pour toute une part, ce monde est «une vallée de larmes» ,
lui, Jésus, librement, il a accepté, il a choisi, il a voulu
dans une folle et souveraine liberté (Jn 10,18),
être arrêté, emprisonné, ignominieusement jugé,
condamné sans motif, torturé sans raison,
bafoué, crucifié, avec une violente clameur et des larmes (He 5,7)
et enseveli dans le linceul tout neuf de Joseph d’Arimathie.

 

*

Lors de la dernière guerre mondiale,
on a retrouvé cette prière,
dans la poche d’un soldat inconnu.
Je finis par ce témoignage :

«M’entends-tu, mon Dieu ?
jamais de ma vie je ne t’ai parlé,
mais aujourd’hui je veux te saluer.
Tu sais que depuis ma plus tendre enfance
on m’a dit que tu n’existais pas,
et moi, j’étais si bête que je l’ai cru.
Jamais je n’avais eu conscience de la beauté de ta création.
Aujourd’hui, soudain, en voyant les profondeurs
de l’immensité, ce ciel étoilé au-dessus de moi,
mes yeux se sont ouverts.
Émerveillé, j’ai compris sa lumière.
Comment ai-je pu être si cruellement trompé ?
Je ne sais pas, Seigneur, si tu me tends la main,
mais je te confie ce miracle et tu comprendras :
au fond de ce terrible enfer, la lumière a jailli en moi et je t’ai vu.
Je ne te dirai rien de plus,
seulement la joie de te connaître.
À minuit nous devons passer à l’attaque,
mais je n’ai pas peur, tu nous regardes…
Écoute ! C’est le signal. Que faire ?
J’étais si bien avec toi.
Je veux te dire encore ceci :
tu sais que le combat sera mauvais.
Peut-être que cette nuit je frapperai chez toi.
Bien que je n’aie jamais été ton ami,
me permettras-tu d’entrer quand j’arriverai ?
Mais je ne pleure pas, tu vois ce qui m’arrive,
mes yeux se sont ouverts.
Pardonne-moi, Dieu.
Je pars et ne reviendrai sûrement pas,
mais quel miracle !
Je n’ai plus peur de la mort !»

*


«Ô Mort, je ne sais comment on peut te redouter
puisque c’est Toi qui es la Vie !
»
(Thérèse d’Avila, Exclamations)
 

 

Méditer la Parole

24 mars 2002

Saint-Gervais, Paris

Frère Pierre-Marie

 

Frère Pierre-Marie

Lectures bibliques

Isae 50,4-7

Psaume 21

Philippiens 2,6-11

Matthieu 26-27

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