Solennité de la Toussaint

À la lumière des textes liturgiques

La fête de ce jour de Toussaint nous rappelle très concrètement,
avec la proclamation des béatitudes par le Seigneur en personne,
les fortes exigences de notre vie chrétienne sur terre (Mt 5,1-12).
Mais elle ne craint pas de commencer en nous invitant
à élever nos regards vers le ciel.
Savoir en effet ce qui nous est promis dans l’avenir
ne saurait nous conduire à nous désintéresser du présent.
Tout au contraire !
La visée ultime de ce qui nous attend là-haut
nous montre avec quel sérieux
nous devons nous engager ici-bas.
Nous engager à vivre selon la Parole de Celui
qui est descendu jusqu’à nous, pour nous élever avec lui
dans le partage de sa gloire .
Si toutefois – car nous restons parfaitement libres –
nous voulons avoir part à ce qui nous sera donné
et pleinement manifesté dans le monde à venir (1 Jn 3,3).

*

Dans une page qui est une de plus belles de la Bible,
nous voici donc invités à entrevoir,
ou plus exactement à contempler,
cette vision grandiose du Royaume des cieux.
Il n’est pas sans intérêt de savoir que Jean
qui se dit ici simplement serviteur de Jésus-Christ,
certifie avoir reçu du Seigneur lui-même
cette Révélation (apocalupsis)
et ces paroles prophétiques (Ap 1,1-3).

Voici donc que nous est montré, du côté du soleil levant,
une foule immense que nul ne pouvait dénombrer (Ap 7,2-9).
Immensité que traduit pour nous le chiffre symbolique
de 144.000, soit 12 fois12 fois 1.000,
signifiant l’étendue du salut promis à tous.
Une foule de toutes races, langues, peuples et nations,
montrant la diversité infinie des appels,
en même temps que l’universalité des promesses divines (7,9).
Ils sont, nous est-il dit, marqués du sceau du Dieu vivant (7,2).
Ils viennent de la grande épreuve (7,14).
Et tous sont vêtus de robes blanches
lavées dans le sang de l’Agneau (7,13).
Tout cela nous concerne directement et au premier chef.
Car ce qui nous est ici montré est comme le reflet
de ce que nous sommes déjà en devenir.
En effet, nous aussi nous avons été marqués,
comme dit l’Écriture, du sceau de l’Esprit
pour le jour de la Rédemption (Ep 4,30).
Du sceau de l’Esprit de la promesse
gravé sur nos cœurs (2 Co 1,22 ; Ep 1,13).
Nous l’avons déjà reçu à notre baptême
qui nous a incorporés au Christ
et à notre confirmation qui nous a unis à l’Esprit Saint.
Nous avons déjà reçu la robe baptismale
que nous avons pour mission de transformer,
au jour le jour, en robe nuptiale.
Et nous savons combien nous devons aussi traverser
la grande épreuve de cette existence
si nous voulons la vivre en disciples et en témoins du Christ.

Quelle espérance donc et quel encouragement pour nous
que de pouvoir contempler en ce jour
ce que nous serons, un jour, pour toujours !
Puisque tant d’hommes et de femmes, de toutes races,
de toutes langues, venus de tous les peuples,
ayant appartenu à toutes les nations,
sont déjà arrivés, inscrits au rang
des premiers-nés dans les cieux (He 12,23),
pourquoi pas nous ? Et pourquoi pas : tous ensemble ?
Il nous faut pour cela nous appuyer fidèlement,
sur la grâce omniprésente de Dieu
en l’aimant de tout notre cœur, de toute notre âme,
de toute notre force et de tout notre esprit.
Et ne nous aimant tous fraternellement,
car nous ne pouvons être sauvés
qu’en nous soutenant les uns les autres.

Comme l’écrit si bien Charles Péguy à sa manière :
«Il ne faut pas sauver son âme comme on sauve un trésor.
Il faut la sauver comme on perd un trésor.
En la dépensant. Il faut se sauver ensemble.
Il faut arriver ensemble chez le Bon Dieu.
Il faut se présenter ensemble.
Il ne faut pas arriver à trouver le Bon Dieu
les uns sans les autres.
Il faudra revenir tous ensemble dans la maison de notre père.
Il faut aussi penser un peu aux autres.
Il faut travailler un peu (les uns) pour les autres.
Qu’est-ce qu’il nous dirait
si nous arrivions les uns sans les autres ?» .
C’est bien de Tous saints
qu’il s’agit en effet, en cette fête de TOUSSAINT.

*

D’une manière moins visuelle et moins imagée
mais tout aussi profonde, la deuxième lecture de la liturgie,
tirée de la Première Lettre de Jean, nous révèle à la fois
ce que nous sommes déjà, ici-bas, sur la terre ;
et ce que nous serons pleinement un jour dans le ciel.
Mes bien-aimés, voyez comme il est grand
l’amour dont le Père nous a comblés ;
Il a voulu que nous soyons appelés enfants de Dieu
– et nous le sommes !

Cette affirmation si claire de notre foi,
illuminée par la Révélation du Christ
Lumière du monde (Jn 8,12),
ne peut que nous remplir d’action de grâce.
Quelle joie en effet de savoir et de croire
que nous sommes réellement
participants de la nature divine (2 P 1,4) !
Que nous avons vraiment le titre d’enfants de Dieu,
puisque Jésus Christ en personne, en se faisant homme,
est devenu l’aîné de la multitude des frères
que nous sommes (Rm 8,29).

Mais le plus exaltant est de savoir
ce que nous serons quand nous serons, enfin, en sa présence,
en compagnie de tous les saints, dans le Royaume des cieux.
Ce que nous serons ne paraît pas encore clairement,
mais nous le savons : lorsque le Fils de Dieu paraîtra,
nous lui serons semblables ;
et saint Jean continue étonnamment :
parce que nous le verrons tel qu’il est (1 Jn 3 ,3).

Ce parce que, lui aussi, est plein d’espérance
et peut même déjà remplir notre cœur d’en-thousiasme !
C’est en effet la vision de Dieu,
la vision béatifique, comme dit la théologie,
qui nous donnera de lui être semblables.
Pourquoi cela ?
Parce que, en le voyant tel qu’il est,
sa lumière divine se reflètera sur nous.
Sur notre âme immortelle, notre esprit divinisé,
notre corps transfiguré devenu conforme à son corps de gloire.
À sa lumière nous verrons la lumière.
Les yeux de notre cœur ainsi illuminés par la vision de Dieu,
nous pourrons alors le voir tel qu’il est.
Voir quelle espérance nous ouvre son appel
et quel trésor de gloire
renferme son héritage parmi les saints (Ep 1,18).
Et c’est cela, ce reflet divin sur notre visage,
qui nous rendra semblable à Dieu !

On comprend que saint Jean puisse conclure
ce qu’il nous dit aujourd’hui en déclarant :
Tout homme qui fonde sur lui
une telle espérance se rend pur
comme lui-même est pur (1 Jn 3,3).
Comment ne pas être dès lors saisis du désir
de nous conformer le plus possible au Fils de Dieu
qui, le premier, s’est fait semblable à nous
en devenant le Fils de l’homme (Ph 3,10 ; 1 Jn 4,19) ?

À la pensée que nous voici tous appelés à prendre part un jour
à l’assemblée des saints du ciel,
saint Bernard, au XIIe siècle, ne peut retenir l’ardeur de sa foi :
«Cette Église des premiers-nés nous attend
et nous n’en aurions cure !
Les saints nous désirent et nous n’en ferions aucun cas !
Les justes nous espèrent et nous nous déroberions !»
Plein de flamme, il lance alors :
«Réveillons-nous enfin, frères ;
ressuscitons avec le Christ, cherchons les réalités d’en haut.
Ces réalités, savourons-les.
Désirons ceux qui nous désirent,
courons vers ceux qui nous attendent.»
Et il conclut en proclamant : «Ce qu’il nous faut souhaiter,
ce n’est pas seulement la compagnie des saints,
mais leur bonheur,
si bien qu’en désirant leur présence,
nous ayons l’ambition de partager aussi leur gloire» .
*

Le terme de la route étant donc le partage de cette gloire divine,
nous pouvons rendre grâce au Christ, Verbe de Dieu,
d’avoir gravi la montagne et ouvert la bouche
pour nous baliser l’itinéraire
avec les jalons des béatitudes (Mt 5,1).
Notre tentation serait de nous arrêter
à la rude exigence que chacune nous appelle à vivre,
en oubliant que chacune d’elles aussi commence
par proclamer : Heureux,
neuf fois Heureux ceux qui acceptent de les assumer !
Car nous savons à quelle récompense elles nous conduisent.

Ainsi est-on heureux d’être pauvre dans l’Esprit (5,3),
car l’abandon à vivre selon ce même Esprit
nous conduit à nous amasser des trésors dans le ciel (Mt 7,20).

Il est bon d’être doux (5,4), car c’est par la douceur
qu’on imite au mieux le Christ doux et humble de cœur (11,29).,
et que l’on possède le plus durablement la terre
en attendant le gain du ciel.

L’affliction nous vaut la consolation (5,5).
Une consolation divine !
La faim et la soif de la justice nous conduit
à être rassasiés (5,6) de ce Royaume de Dieu et de sa justice ;
cependant que tout le reste
nous est alors donné par surcroît (6,33).

Être miséricordieux nous conduit à devenir semblables
au Père des cieux lui-même,
sûrs qu’en retour, au terme de la vie,
si pécheurs que nous ayons pu être,
il nous fera miséricorde (5,7).

Avoir le cœur pur ne peut que rendre heureux (5,8),
car le regard clair,l’âme limpide, l’esprit droit
donnent la joie de reconnaître
en tout et partout la présence de Dieu
et de cheminer en enfants du jour, à la lumière de Sa parole .

En devenant artisan de paix, on se rapproche au mieux
du Christ instaurateur et Prince de la paix,
et l’on mérite par là même d’être réellement fils de Dieu (5,9).

La persécution pour la justice et toutes les épreuves
qui peuvent alors être subies
à cause du Christ et au nom de l’Évangile
nous donnent, nous dit Jésus, de partager déjà,
au présent, quelque chose du Royaume des cieux (5,10-12).

*

Frères et sœurs, demandons la grâce de comprendre et de croire
que, si le Seigneur nous donne ainsi la charte des béatitudes,
ce n’est pas pour nous restreindre, ou même nous éprouver.
Mais tout au contraire, pour nous libérer et nous épanouir.
Car il veut faire de nous, et de nous tous,
ni plus ni moins des saints.

Levons les yeux :
ils sont de milliers de myriades,
jadis faits comme nous de chair et de sang,
pécheurs repentis et pardonnés,
aujourd’hui comptés au rang des saints du ciel,
à nous dire : «Pour vous aussi, c’est possible !
Cherchez à imiter Dieu comme des enfants bien-aimés,
et suivez la voie de l’amour à l’exemple du Christ (Ep 5,1).
Et, comme nous, vous serez BIENHEUREUX !»







Méditer la Parole

1er novembre 2007

Saint-Gervais, Paris

Frère Pierre-Marie

 

Frère Pierre-Marie

Lectures bibliques

Apocalypse 7,2…14

Psaume 23

1 Jean 3,1-3

Matthieu 5,1-11

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