Solennité de la Toussaint

Les saints les plus importants pour maintenant
sont ceux dont on ne parle pas.
Ceux qu’on ne détecte pas à leur auréole
parce qu’ils n’en ont pas.
Ceux qui n’ont pas été fixés en peinture l’air pâmé
parce que la sainteté, c’est autre chose qu’une pâmoison.
Les saints les plus importants pour maintenant
sont ceux qui n’ont pas écrit de traité,
pas fondé de sainte société,
ceux vers qui on ne va pas en pèlerinage.
Tous ces saints-ci sont très importants, certes,
mais leur handicap, c’est leur notoriété.
Tout le monde sait qu’ils sont saints.
On les a canonisés.
On les admire. On les statufie. On les portraiture.
On les liturgise. On les encense.
Et à force d’encens, de liturgies, de portraits,
de statues et d’admiration, on les satellise.
En orbite dans le ciel.
Si parfaits, si héroïques, si édifiants,
si courageux qu’on se demande
ce qu’on peut bien avoir de commun avec eux.

C’est pourquoi les saints les plus importants pour maintenant
sont ceux dont on ne parle pas.
Ceux qu’on ne détecte pas.
Ceux qui n’ont aucune notoriété.
Ceux qui n’ont pas encore été propulsés au ciel
parce qu’ils ont encore les pieds sur terre.
Les saints les plus importants pour maintenant
marchent dans la rue,
font leur marché, attrapent un rhume,
chantent à tue-tête, dansent la farandole.
Ils ont six ans ; quarante-deux ans ;
quatorze ans, quatre-vingt-quatre ans.
Certains détestent les mathématiques,
d’autres sont des as au karaté.
Il n’y en a pas deux pareils, mais tous ont en commun trois points :
- ils ignorent complètement qu’ils puissent être saints ;
- ils sont en quête du plus haut bonheur ;
- ils sont les globules rouges du monde.

*


Ils ignorent complètement qu’ils puissent être des saints
parce que la sainteté, c’est un don gratuit et invisible.

La sainteté ne couronne ni la vertu ni la perfection.
S’il en était ainsi, la sainteté
serait la conséquence de la vertu ou de la perfection.
C’est exactement l’inverse.
La sainteté est la cause de toute vertu
et le principe de la perfection.
La vertu contribue à la sainteté, mais ne la fait pas.
La perfection est dans la sainteté et nulle part ailleurs.
Où est donc la sainteté ?
La sainteté n’est qu’en Dieu.
Comme la pleine lumière,
la belle lumière n’est que dans le soleil.
Dieu seul est saint.
Mettez «vivant» à la place de «saint», et vous comprendrez.
Dieu seul est vivant puisqu’il n’a ni commencement ni fin.
En lui ni mélange ni changement.
Pas d’inertie, aucun statisme en lui,
mais uniquement du mouvement,
du rayonnement, de la communication,
de l’effusion, de la diffusion.

Alors les saints sont tout simplement
des gens gagnés par la sainteté de Dieu.
Des gens qui aiment la lumière et qui s’y exposent.
Alors la lumière les pénètre, les habite,
et, à leur insu, rayonne d’eux.
Les saints sont des ensoleillés.
Mais ils ne le savent pas.
C’est leur premier point commun.

*


Le deuxième,
c’est qu’ils sont en quête du plus haut bonheur.

«Travailler plus pour gagner plus ;
défendre leur pouvoir d’achat ; garantir leur retraite»,
cela pour eux n’est pas le bout du bout,
cela ne leur suffit pas.
Ils voudraient pour ce monde la paix de Dieu,
le pardon de Dieu,
la justice de Dieu,
la vérité de Dieu.
Ils voudraient pouvoir être aimés et aimer,
pouvoir jubiler dans la beauté,
pouvoir s’établir dans la vérité.
Alors leur cœur se fend devant la méchanceté ;
leur cœur se brise devant l’injustice ;
leur cœur s’effondre devant le mensonge.
Les ensoleillés sont des affligés,
des assoiffés, des affamés.
Ils pleurent de voir le monde
se détourner ou s’opposer à la lumière.
Mais leurs larmes sont des gouttes de lumière.
Leur faim d’amour vrai les dévore,
mais elle les pousse à se donner en pâture,
par le don d’eux-mêmes,
à ceux qui leur réclament nourriture.
Leur soif d’absolu les brûle,
mais de cette brûlure ils répandent une fraîcheur
où beaucoup viennent puiser.

Leur bonheur se tisse avec le fil de leurs désirs
trop grand pour être comblés sur terre.
Heureux les assoiffés, les affligés, les doux,
les pacifiques, les persécutés pour la justice !
Mûs par leur pauvreté, ils ne convoitent pas un bonheur
qui viendrait les remplir de l’extérieur,
ils le produisent eux-mêmes de l’intérieur
en se vidant d’eux-mêmes pour se donner,
pour laisser passer la lumière qui les traverse.

*


Parce que leur bonheur se vit sur le mode de la quête,
de l’élan, de l’exode,
ils sont les globules rouges du monde.
C’est là leur troisième point commun.

Les globules rouges transportent l’oxygène.
L’oxygène, c’est le feu du sang.
Les saints, les ensoleillés, les mendiants de bonheur,
sont chargés de l’oxygène de Dieu,
du feu de vie.
Mais c’est intérieur.
Cela ne se voit pas.
Cela ne se ressent pas.
C’est une combustion secrète.
Une circulation vitale mais impalpable.

Les saints les plus importants pour maintenant
sont ceux qui marchent dans la rue,
font leur marché, attrapent un rhume
ou jouent aux devinettes.
Ils sont importants parce que partout où ils passent,
dans tout ce qu’il font,
ils véhiculent un peu de l’oxygène de Dieu,
de cet air vivifiant du ciel
dont les molécules enveloppent la terre.
Ces saints-là ne sont pas parfaits, tout le monde le sait,
mais ils le deviennent.
Leur vertu a des limites, tout le monde le voit,
mais pas leur amour de la lumière.
Ils sont très importants parce qu’ils autorisent Dieu
à habiter avec eux sur terre.
Ils sont la lumière du monde.

*


Merci Seigneur pour tous les saints que tu façonnes !
Merci pour tous ceux qui sont déjà dans ta gloire !
Merci pour tous ceux que tu vas susciter parmi nous !





Méditer la Parole

1er novembre 2007

Abbatiale du Mont-Saint-Michel

Frère Patrick

 

Frère Patrick

Lectures bibliques

Apocalypse 7,2…14

Psaume 23

1 Jean 3,1-3

Matthieu 5,1-11

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