3e semaine de l’Avent - A

De la vraie joie

Gaudete ! Réjouissez-vous dans le Seigneur !
À dix jours de la fête de la Nativité du Sauveur Jésus,
voici revenu «le dimanche de la joie».
Cette joie que, traditionnellement, l’Église célèbre
à l’entrée de la troisième semaine de l’Avent.

Serait-il hasardeux, impudique, voire malsain,
de parler tout haut de la joie ?
Avec toutes ces images et tous ces échos qui nous viennent
de la famine sévissant ici, de la guerre faisant rage là-bas…
Avec le poids de tous les soucis,
le cortège de toutes les peines, les injustices,
peut-on oser encore la célébrer et la traduire ?
La question pourrait se poser en effet.
Mais, ce faisant, qu’aurions-nous résolu pour autant
en boudant par un refus, l’invitation si pressante de la liturgie
à nous réjouir sans cesse dans le Seigneur (Ph 4,4) ?

Avouons-le cependant !
La joie n’est pas si facile à cerner, à ressentir, à partager.
La joie !
Étrange sentiment qui est tellement plus qu’un sentiment !
Don étonnant qui est bien plus qu’un don !
Singulière expression de l’être
qui dépasse tant sa propre expression !
Cette joie dont Jean-Baptiste nous dit
qu’en lui elle est devenue parfaite (Jn 3,29),
pourquoi nous est-il donné parfois de l’éprouver ?
Pourquoi nous arrive-t-il souvent de ne pas la ressentir ?
Comment se fait-il que certains,
privés de tout et souffrant beaucoup en soient rayonnants ?
Et que d’autres, gâtés par la vie et apparemment comblés,
en restent comme sevrés et tristement frustrés ?

Si la joie reste à ce point au centre de ce que le Christ
veut nous donner, comme il l’a dit, en plénitude (Jn 17,13),
ne nous faut-il pas en redécouvrir d’abord le pourquoi ?
Peut-être alors saurons-nous comment en vivre.

*



Le premier motif expliquant ce pourquoi de la joie
est que nous en sommes directement les descendants.
Dieu est Joie.
Devant sa face, plénitude d’allégresse (Ps 16,11).
Or Dieu est notre Père.
Nous sommes donc les propres fils de la joie.
De sa divine Joie !
Celui qui a créé le monde dans la jubilation (Gn 1 et 2),
nous a façonnés plus encore dans l’enthousiasme de son Amour.
Il a mis en nous le souffle de sa bienheureuse Vie
en y déposant comme un éclat de son Esprit.
De cet Esprit qui est source éternelle d’allégresse.
Ainsi engendrés par la joie,
comment donc ne pas l’accueillir en nous
et la rayonner alentour ?

La deuxième raison qui fonde notre joie
est que nous en sommes aussi les héritiers promis.
Non seulement nous avons été créés par l’allégresse du Père,
mais, «plus merveilleusement encore»,
nous avons été sauvés par le Fils de toutes les promesses.
Nous marchons à la suite
du Vainqueur de la mort (1 Co 15,55 ; Ap 6,21),
et c’est Jésus lui-même qui nous donne à tous déjà
le titre de fils de la résurrection (Lc 20,36).
Forts de cette espérance de bonheur éternel (Rm 8,18),
comment ne pas nous réjouir au plus profond du cœur,
de cette vie qui est donc une montée
vers une béatitude éternelle (2 Co 4,17) ?
«Celui qui a rencontré le Christ ressuscité,
confie le pape Paul VI, devrait toujours avoir
ce charisme de la joie au-dedans de lui.»

Mais en attendant cet heureux jour, dira-t-on,
n’y a-t-il pas tous les tracas de la route à porter
et tous les aléas à subir ?
Il est vrai qu’il y a les difficultés, les fatigues, les peines,
qui sont le lot de notre marche quotidienne.
Mais il y a aussi – et c’est une troisième raison pour nous
de rester malgré tout dans la joie –
que le Christ demeure toujours à nos côtés.
Oui, il est là, vivant et agissant.
Venez à moi, vous tous qui peinez sous le fardeau,
et moi je vous soulagerai (Mt 11,28).
Il est là toujours attentif, actif et présent.
Et moi je reste avec vous tous les jours
jusqu’à la fin du monde (Mt 28,20).
Oui, nous en avons l’assurance,
ni la mort ni la vie, ni le présent, ni l’avenir,
rien ne pourra jamais nous séparer de l’amour de Dieu
manifesté dans le Christ Jésus notre Sauveur (Rm 8,38-39).
Même le péché qui pourtant nous écarte de lui,
peut devenir une grâce de revenir plus encore vers lui
au point de provoquer plus de joie
pour le retour d’un seul pécheur
que pour la persévérance de quatre-vingt dix-neuf justes
sans repentir (Lc 15,7).

Une dernière raison fondamentale
qui nous appelle à vivre constamment dans la joie (Ph 1,4),
c’est que celle-ci est au cœur
du message évangélique et ecclésial.
Qu’est notre Évangile en effet,
sinon, par définition même, l’Évangile de la joie ?
Joie de l’Incarnation à Nazareth (Lc 1,28).
Joie de la rencontre avec Élisabeth dans le haut pays (1,44).
Joie qui éclate dans les cantiques
de Marie (1,47), de Zacharie (1,78), de Syméon (2,32).
Joie qui fait tressaillir Jésus
sous l’action de l’Esprit Saint (10,20).
Joie du matin radieux de Pâques (Mt 28,8)
et du soir lumineux de l’Ascension (Lc 24,52),
pour culminer dans l’allégresse
du plein midi de Pentecôte (Ac 2,4s).
Du témoignage des premières communautés de Jérusalem (Ac 2,46)
au dernier concile de Vatican II,
dont le message essentiel s’intitule Gaudium et Spes précisément,
l’Église ne fait que prolonger ce message.
Ce message de joie qui est donc pour nous
une exigence et un devoir.

*



D’où vient cependant que cette joie
nous paraît parfois si ténue et si lointaine ?
Que nous la ressentons souvent comme si fragile,
si morcelée, si éphémère ;
et que nous la vivons donc si imparfaitement et si petitement ?
Peut-être est-ce parce que nous ne savons pas assez
de quelle manière la recevoir, l’entretenir,
la demander ou la partager.
Comment donc pouvons-nous et devons-nous en vivre ?

En nous efforçant tout d’abord de vivre avec amour.
Là où il n’y a point d’amour, il n’y a point de joie.
Bien plus, le non-amour engendre la non-joie.
Quelle tristesse accumulée en nos âmes
quand s’y glissent indifférence, jalousie,
amertume ou rancoeur !
Si nous voulons donc goûter la joie, efforçons-nous d’aimer.
D’aimer tout à la fois le Seigneur,
notre prochain et nous-mêmes.
«Dieu ne demande ni ne désire que l’homme s’afflige,
écrit le grand mystique saint Jean Climaque.
Il préfère qu’il se réjouisse et rie en son âme» ;
et il ajoute : «à cause de l’amour qu’il éprouve pour lui» .
Servons, aimons, partageons,
et notre cœur en sera le premier récompensé.
Il y a comme une allégresse cachée
au cœur de tout acte d’authentique charité.
Tant pis si, d’emblée, nous ne sommes pas payés de retour.
Saint Jean de la Croix nous l’affirme :
«Là où il n’y a pas d’amour, mettez de l’amour
et vous récolterez de l’amour».
Et, par là même, de la joie !

Une deuxième manière d’atteindre à la vraie joie
est de puiser chaque jour à la source de la foi.
Si la foi n’éclaire pas notre âme, notre cœur ne peut se réjouir.
La non-foi elle aussi engendre la non-joie.
L’allégresse chrétienne est fille de la Vérité.
D’une Vérité qui proclame le don du salut
et la promesse d’un bonheur sans entrave et sans fin.
Aussi, le plus souvent, n’est-ce pas la joie qui nous manque,
mais nous qui manquons à la joie !
Tout simplement par manque d’espérance et de foi.
Que notre vie soit donc bâtie sur le roc de la foi
et toute une allégresse intérieure l’habitera.

Une troisième clef de la joie nous est donnée par la prière.
Nous avons tous fait cette étrange expérience.
Spontanément, la prière ne nous attire pas spécialement.
Mais, si nous ne prions pas,
quelque chose en nous fondamentalement ne va plus.
Une porte intérieure se referme.
Un jaillissement intime se tarit.
Sans trop savoir pourquoi, quelque chose nous manque.
La lumière, sous nos pas, est moins claire.
Même remplie d’activités,
notre vie nous apparaît creuse et vide.
Il y a quelque part en nous une gaieté qui ne passe plus.
Inversement, dès que nous nous mettons en prière,
un entrain revient ; un agrément nous reprend ;
toute une consolation nous est donnée.
La grâce de la prière a rouvert pour nous le chemin de la joie.
Aussi, pour la trouver, pour la garder,
devons-nous sans cesse aller la chercher
là où elle a sa source.
Dans l’oraison où se puise
la joie de l’Esprit Saint (Rm 14,17).

Seigneur, garde-nous en ta joie
et fais de nous des messagers de joie !



 

Méditer la Parole

16 décembre 2007

La Trinité-des-Monts, Rome

Frère Pierre-Marie

 

Frère Pierre-Marie

Lectures bibliques

Isaïe 35,1-6a,10

Psaume 145

Jacques 5,7-10

Matthieu 11,2-11

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