4e semaine de l’Avent - A

Le plus bel acte de foi

C’est un drame.

C’est un drame tout intérieur.

C’est l’éclosion d’une immense sainteté !

C’est l’âme humaine au plus haut d’elle-même

devant laquelle le Créateur s’émerveille.

C’est l’annonciation à Joseph.

Voyons le drame.

Puis son enjeu.

Enfin sa portée.

 

*

 

Où est le problème ?

En quoi consiste cette crise dramatique

où est plongé Joseph tout entier,

en sa virilité,

son affectivité,

son intelligence et sa foi ?

 

Joseph est marié. Son épouse est Marie.

Mais ils ne mènent pas encore la vie commune.

C’est ainsi que se vit le mariage

dans le contexte religieux du judaïsme du temps.

C’est un mariage à étapes.

Le lien du mariage est plénier

dès que le contrat est conclu entre les jeunes gens

et la dot versée par la famille de l’époux

à celle de l’épouse.

Les jeunes gens s’appartiennent dès lors pleinement.

Mais chacun reste chez soi tout un temps.

Jusqu’au jour où l’époux

introduira solennellement son épouse chez lui.

Ce jour-là, les noces seront consommées.

Joseph et Marie sont mariés.

Joseph n’a pas encore pris chez lui Marie son épouse.

Or elle se trouve enceinte dans cette période intermédiaire.

Cette grossesse plonge Joseph dans «la crainte».

L’Évangile nous place tout de suite

devant la pleine mesure du drame.

Celui d’une conscience humaine

devant l’agir mystérieux de Dieu.

C’est par l’ange

que nous connaissons l’état intérieur de Joseph.

L’ange lui dira : «Ne crains pas» (Mt 1,20).

 

Or la «crainte», est un saisissement devant Dieu.

Ce sont des expériences très fortes de Dieu,

des mises en PRÉSENCE très proches de Dieu

qui plongent certains personnages bibliques

dans la «crainte».

C’est une stupeur fascinée et bouleversée ;

une saturation de bonheur

en même temps qu’une sorte de frayeur

à l’approche de la sainteté de Dieu,

de son rayonnement, de son poids de Présence.

Si Joseph est dans la crainte

du fait de la grossesse prématurée de Marie,

c’est bien parce qu’il a pressenti en elle

un mystère devant lequel

il est à la fois certain de Dieu,

incapable encore de comprendre

et démuni quant à sa place à lui.

Il «craint de prendre son épouse chez lui».

Il redoute de s’approprier pleinement,

dans la deuxième étape du mariage,

celle sur qui Dieu a mis la main.

Voilà le drame.

Peut-il aller sur les brisées de Dieu ?

 

Quel est l’enjeu de ce drame ?

Nous lecteurs, nous qui connaissons le dénouement,

connaissons l’enjeu.

Il s’agit d’offrir à Dieu

la possibilité d’aller au bout de sa fidélité.

De permettre à Dieu

d’accomplir enfin la promesse faite à David.

D’ouvrir le lignage dynastique au Messie promis.

De faire basculer ainsi l’histoire du côté du Salut.

De clore l’attente par le don.

Mais cela, Joseph l’ignore.

Il va donc rentrer en lui-même

et chercher en conscience comment agir.

C’est là que la stature spirituelle

de ce jeune homme d’Israël

se déploie magnifiquement.

Joseph nous est dit «juste».

C’est-à-dire qu’il vit

dans une rectitude et une pureté de cœur

qui le disposent

à se conformer à la volonté de Dieu.

La justice vient de la foi.

Elle s’exprime dans l’obéissance à la Loi.

Parce qu’il a le cœur pur

et qu’il possède la justice de la foi,

Joseph est dans la crainte,

c'est-à-dire conscient d’être approché par Dieu

dans le mystère de son épouse.

Aucune disposition de la Loi

ne concerne sa situation.

Le livre du Deutéronome

prévoit le cas de l’épouse abusée par un étranger

avant de mener la vie commune.

Mais telle n’est pas la compréhension de Joseph,

puisqu’il résolut de la répudier en secret.

À situation inédite, solution inédite.

Quelle intelligence spirituelle !

 

Il agit non pas selon la lettre de la Loi,

mais selon son esprit.

Il se délie d’elle.

Il renonce à son épouse.

Il se retire de devant la présence de Dieu,

comme saint Pierre le dira à Jésus :

«Éloigne-toi de moi, Seigneur,

car je suis un homme pécheur» (Lc 5,8).

Mais c’est à lui, Joseph, selon la Loi,

de prendre l’initiative de rompre le lien.

Il le fera en secret,

laissant à Dieu le soin du sort de Marie.

Puisque quelque chose de Dieu se fait en elle,

laissons-le exercer toute souveraineté et providence.

 

Mais en formant ce projet,

dans la crainte, dans la foi, dans la justice,

Joseph, sans qu’il y ait faute,

renonce à accueillir le Messie

dans la dynastie de David.

Il ne pouvait pas le savoir par lui-même.

Sa résolution douloureuse,

prise aux limites d’un discernement impossible,

le plonge dans une torpeur,

une sorte de mort intérieure,

un sommeil mystérieux

où ses facultés sont comme dissipées.

 

C’est alors l’intervention de l’ange dans le songe.

L’ange lui restituera,

au-delà de cette sorte de mort mystique,

tout ce que Joseph avait offert à Dieu.

 

«Ne crains pas

de prendre chez toi Marie, ton épouse.

Elle est tienne, tu es sien.»

L’ange révèle Joseph à lui-même

et lui découvre sa mission dans le plan de Dieu.

«Tu es Fils de David.

Tu dois donner le nom à l’enfant

qui est conçu de l’Esprit-Saint.»

Dieu te le confie.

Dieu te demande de l’intégrer à ta lignée,

par l’acte de la paternité,

qui est la reconnaissance de l’enfant

en lui donnant son nom.

Cet enfant sauvera son peuple de leurs péchés.

 

Ainsi éclairé dans l’épaisseur de sa nuit,

Joseph se réveilla.

C’est une forme de résurrection

après une forme de mort.

Le verbe employé pour dire qu’il se réveille

sert ailleurs pour signifier la résurrection.

Et il obéit, en juste.

Il prit chez lui son épouse (Mt1,24).

 

Le fils de Marie, par Joseph,

sera Fils de David.

Joseph a ouvert au Fils de Dieu

la porte de la maison de David.

 

*

 

Quelle est la portée de ce drame,

à l’enjeu immense pour l’histoire du Salut ?

Ce drame signale l’intensité

de la coopération humaine

à l’œuvre divine de l’Incarnation.

 

La part humaine à cette œuvre de Dieu,

c’est l’acte le plus humain qui soit.

L’acte exclusivement humain,

qu’aucune créature ne peut poser,

pas même l’ange,

c’est l’acte de foi.

Un acte de foi lucide, déterminé, conscient,

mais posé au-delà du raisonnable,

par le secours de la grâce.

Un acte de foi

qui est inséparablement une offrande de soi,

une immolation de soi.

 

C’est cela que le Fils de Dieu

apprendra à assumer dans la condition humaine,

pour le mener à son ultime possibilité,

à Gethsémani et sur la croix.

 

Ce que Jésus reçoit en héritage de Marie et de Joseph,

c’est bien plus qu’un patrimoine génétique

et un héritage dynastique.

 

C’est l’exemple admirable de la foi des humbles,

c’est l’offrande des plus hautes possibilités

de la créature humaine.

Méditer la Parole

23 décembre 2007

Saint-Sacrement, Montréal

Frère Patrick

 

Frère Patrick

Lectures bibliques

Isaïe 7,10-14

Psaume 23

Romains 1,1-7

Matthieu 1,18-24

Imprimer l'homélie

Télécharger la version pdfTélécharger la version pdf