Baptême du Seigneur - A

’Voici mon Fils Bien-Aimé !’

Un peu plus, et ce baptême ne se faisait pas.

Ils n’étaient pas d’accord entre eux,

Jean-Baptiste et Jésus !

Jésus en effet arrive de la Galilée au Jourdain,

très précisément vers Jean,

avec une intention bien précise :

pour être baptisé par lui. (Mt 3,13)

Et voilà que celui

qui avait motivé son long voyage se dérobe.

Le baptiseur refusait de le baptiser,

invoquant une impensable inversion des rôles :

«C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi,

et toi tu viens à moi !» (3,14).

Il ne cédera que moyennant un argument décisif

issu de la bouche de Jésus :

«C’est ainsi qu’il nous convient

d’accomplir toute justice» (3,15).

Alors Jean consent à la démarche de Jésus.

Alors Jean abandonne Jésus à son geste :

alors il le laisse, (3,15)

dit littéralement le texte original grec.

 

Saint Matthieu est le seul évangéliste

à nous rapporter ce débat

entre Jean-Baptiste et Jésus

en prélude au baptême.

La narration en est brève, laconique.

Elle ne nous livre que des bribes,

mais des bribes essentielles pour entrevoir

un immense et magnifique mystère.

En empruntant, ici et là,

des éléments fournis par d’autres passages bibliques,

ou par les récits parallèles de saint Marc et saint Luc,

nous pourrons contempler et adorer en ce jour

l’épiphanie par excellence, épiphanie double,

celle de Dieu-Trinité et celle de l’humanité renouvelée,

qui n’a eu lieu que parce que

toute justice a été accomplie.

 

*

 

Qu’est-ce que cet accomplissement de toute justice ?

Ce doit être quelque chose de bien important,

puisque c’est ce qui a emporté l’accord de Jean-Baptiste,

dont Jésus dira qu’il est venu

dans la voie de la justice (21,32).

La justice a deux significations principales,

l’une du côté de l’homme,

l’autre du côté de Dieu.

La justice pour l’homme,

c’est d’être ajusté à la volonté de Dieu.

C’est l’obéissance confiante et fidèle à Dieu.

La justice, du côté de Dieu,

c’est l’accomplissement d’un projet de vie

ajusté à la situation des hommes.

La justice divine est accomplissement

de la rédemption des péchés,

du relèvement des hommes

tombés au pouvoir de la mort.

Toute justice sera accomplie

dans l’alliance de ces deux justices,

quand l’obéissance parfaite de l’homme

livrera passage à l’action rédemptrice de Dieu.

La loi accoutumait les hommes à l’obéissance à Dieu.

Les prophètes annonçaient

la venue gratuite et miséricordieuse du salut.

«Tous les prophètes, ainsi que la loi

ont mené leurs prophéties jusqu’à Jean», dira Jésus (11,13).

«Celui qui vient derrière moi

vous baptisera dans l’Esprit-Saint et le feu»,

disait Jean Baptiste (3,11).

L’un et l’autre, Jean-Baptiste et Jésus,

avaient conscience d’intervenir au nom de Dieu

à la ligne de crête de l’histoire,

à la pointe des préparations.

Les temps sont accomplis.

La rencontre de Jean et de Jésus, au Jourdain,

est accomplissement et inauguration.

Le dernier prophète doit mener à terme sa mission :

«manifester l’Élu à Israël» (cf. Jn 1,37).

Jésus, pour inaugurer le Royaume de Dieu,

doit assumer en lui-même

toute la justice demandée par Dieu aux hommes,

en endossant le geste ultime de la Première Alliance :

le baptême de repentir pour le pardon des péchés.

Jésus est sans péché.

Jésus n’a pas besoin de conversion.

Jésus est à tout moment tourné vers son Père.

C’est donc la volonté du Père

que Jésus se compte lui-même parmi les pécheurs,

qu’Il vienne librement se plonger

dans le gouffre du péché

pour le détruire en son fond.

Voilà pourquoi Jésus vient se faire baptiser par Jean.

Voilà pourquoi Jean se rétracte, puis accepte.

Il vient de connaître l’Agneau de Dieu

qui enlève le péché du monde (Jn 1,29).

Il vient de saisir que l’Innocent

se charge volontairement

du péché auquel il est étranger

pour accomplir la justice de Dieu

dans la plénitude de l’Obéissance,

dans l’accomplissement de la justice humaine.

«Laisse faire, dit Jésus,

c’est ainsi qu’il nous convient,

à toi et à moi d’accomplir toute justice.»

 

Alors, Jean le laisse faire.

C’est donc un acte de Jésus que le baptême.

Un acte de Jésus avec Jean.

Jean y est associé par consentement,

dans l’obéissance à Dieu

 

*

 

C’est alors que se produit l’Épiphanie suprême.

La double Épiphanie de la Trinité

et de l’humanité renouvelée.

Cette double épiphanie s’accomplit en trois temps,

dans trois mouvements :

plongée, remontée, descente.

Plongée et remontée de Jésus dans et hors de l’eau.

Descente du Saint-Esprit venu du Ciel.

 

Jésus s’ensevelit sous l’eau.

Saint Luc nous précise :

en dernier, une fois que tout le peuple eut été baptisé (3,21).

Jésus ne retient pas pour lui,

comme une proie à saisir,

le rang qui l’égalait à Dieu.(Ph 2,6)

Non.

Il choisit la dernière place.

Il conclut la longue file des pénitents.

Après lui, il n’y aura plus que grâce,

qu’allégresse, que vie nouvelle.

Mais c’est en se plongeant le dernier

dans les profondeurs de la vie ancienne, périssable,

qu’il pourra y rencontrer tous ceux

qui en ont été affectés,

pour les en sauver, les en arracher.

 

Jésus remonta aussitôt de l’eau,

car il n’était pas possible

que la mort et le péché

le retiennent en leur pouvoir.

Descente, montée.

Anéantissement, relèvement.

Mort, résurrection.

Descente aux enfers et ascension.

Tout cela est en germe

dans le geste prophétique de Jésus,

dans le «mime» de toute sa mission.

 

C’est alors seulement

que survient le troisième mouvement :

la descente du Saint Esprit,

qui, avec la voix céleste, accomplit l’Épiphanie.

 

L’Esprit-Saint était

comme en exil du monde des hommes.

Car le monde des hommes

est terni par le péché,

alors que l’Esprit-Saint est l’Amour-Lumière,

l’Amour en diffusion,

l’Amour chaud et éclairant.

L’Esprit-Saint ne pouvait

que saisir temporairement

de grands prophètes, de grands saints.

Moïse, David, Élie.

Le Ciel était comme fermé,

plongeant le monde dans la nuit du péché,

puisque la lumière de l’amour ne pouvait passer.

Or, quand Jésus fut remonté de l’eau,

le ciel s’ouvrit

et Jésus vit l’Esprit de Dieu

descendre comme une colombe

et venir sur lui, (Mt 3,16)

et même demeurer sur lui (Jn 1,33)

précise Saint Jean.

L’ouverture du ciel est la fin du malheur,

la communication rétablie,

la bénédiction assurée :

«Le Seigneur ouvrira pour toi les cieux,

pour donner en son temps

la pluie à la terre» (28,12).

dit le livre du Deutéronome.

Et le psaume 78 chante :

«Dieu ouvrit les battants des cieux,

pour nourrir son peuple,

il fit pleuvoir la manne».

 

Les cieux s’ouvrent

quand Jésus remonte de l’eau

où il s’est plongé.

 

C’est la réponse de Dieu au geste de Jésus.

C’est la ratification par Dieu

de cette passion acceptée et signifiée par anticipation.

 

Dieu reconnaît publiquement en Jésus,

du fait de son geste, son Fils,

l’expression de son Être,

l’image humaine de son Amour.

Et il consacre officiellement Jésus

par l’onction de l’Esprit Saint.

L’Esprit Saint rend témoignage

à la divinité de Jésus,

il accourt vers celui qui lui est semblable

en venant demeurer dans son humanité.

Car l’humanité de Jésus

n’est qu’amour,

que don de soi,

que transparence à la lumière,

que choix d’aimer jusqu’à perdre sa vie,

jusqu’à noyer son innocence dans le péché.

 

Et dans cette humanité,

c'est-à-dire dans ce choix de vivre ainsi son humanité,

Jésus est pris dans la filiation divine.

Telle est la déclaration de la voix céleste :

«Voici mon Fils bien-aimé,

qui a toute ma faveur» (Mt 3,17).

 

L’humanité de Jésus en son profil d’amour,

est le lieu où Dieu se situe.

Ni au Temple,

ni sur le Mont Garizim,

ni sur le Mont Ébal,

on ne trouvera plus Dieu.

Dieu se situe désormais

dans la vie humaine comme choix de don de soi,

comme offrande de sa vie.

«Tout l’amour» de Dieu

transite ainsi par Jésus,

dans l’Esprit Saint,

vers le monde entier,

vers tous ceux qui s’approchant de lui,

d’une façon ou d’une autre.

 

Ainsi, nous tous, par le baptême,

nous sommes devenus membres du Christ.

Nous sommes des cellules de son Corps.

La vie du Saint-Esprit nous habite,

pour nous engager, comme le Christ,

dans la voie de l’amour.

 

La communion au Corps et au Sang du Christ,

doit nous acheminer peu à peu, nous aussi,

à accomplir toute justice en nos vies.

Amen.

Méditer la Parole

13 janvier 2008

Saint-Sacrement, Montréal

Frère Patrick

 

Frère Patrick

Lectures bibliques

Isaïe 42,1-4.6-7

Psaume 28

Actes 10,34-38

Matthieu 3,13-17

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