Baptême du Seigneur - A

Symboles et réalités

Rien de plus simple et de plus sobre que la mention de

ces quelques versets du Baptême du Christ dans les Évangiles.

Mais dans le moindre détail de ce qui est ici retranscrit,

quelle richesse de symboles,

tous en référence au Premier Testament !

C’est à travers ceux-ci que se révèle toute la portée

de ce moment capital, ouvrant la vie publique de Jésus.

De cet événement si marquant pour nos propres vies

puisque nous avons tous été baptisés dans le Christ.

 

*

 

Qu’en est-il de l’événement lui-même tout d’abord ?

Au creux du désert de Juda coule,

comme le cours des âges dans l’histoire biblique, le Jourdain.

À sa source, jaillissent les eaux vives

issues des pentes du Mont Hermon.

À son terme, dorment, depuis des millénaires,

les eaux saumâtres de la Mer Morte.

Les siècles attendent le Messie (Is 42,1-7).

 

L’an quinze du règne de Tibère César,

la parole de Dieu est adressée

à Jean, fils de Zacharie, dans le désert (Lc 3,1-2).

Alors, la voix du prophète s’élève

et crie dans ces solitudes (Mt 3,3).

Aussitôt, de partout, on accourt.

La parole qui convertit appelle au baptême du repentir (Mt 3,11).

Le fils de Zacharie devient le Baptiste. On écoute. On se convertit.

On s’interroge. On l’interroge :

Qui es-tu ? — Je ne suis pas le Christ.

Es-tu Élie ? — Je ne le suis pas.

— Es-tu le prophète ? — Non plus.

Moi, je baptise dans l’eau, mais au milieu de vous

il est quelqu’un que vous ne connaissez pas (Jn 1,20.22.26).

 

Alors paraît Jésus.

De Galilée il vient au Jourdain vers Jean

pour être baptisé par lui (Mt 3,13).

Et aujourd’hui le fils d’Élisabeth voit s’avancer le fils de Marie.

Le fruit de la vieillesse stérile

retrouve le fruit de la tendresse virginale (Lc 1,44).

Face à face, le Galiléen et le Judéen.

L’homme de Nazareth et le solitaire du désert.

Moment de grâce insigne.

L’Ancien Testament vit ses instants ultimes.

On pressent que quelque chose va basculer entre ciel et terre.

Gronde la mer et sa plénitude, le monde et tout son peuplement.

Que tous les fleuves battent des mains,

que les montagnes crient de joie

à la face du Seigneur, car il vient,

car il vient pour sauver la terre ! (Ps 98,7-9).

Aux pieds de celui qui se dit indigne de dénouer ses sandales,

Jésus s’est dévêtu (Lc 3,16).

Les eaux s’écartent. le ciel se déchire.

La terre retient son souffle.

Écoute ciel, je vais parler,

et la terre entendra ce que dit ma bouche :

Celui-ci est mon Fils bien-aimé,

en lui j’ai mis tout mon amour (Mt 3,17).

Aujourd’hui, dans le Jourdain, c’est le baptême du Christ.

 

Au-dessus de la vallée d’ænon, près de Salim (Jn 3,1),

resplendit la lumière de la théophanie trinitaire :

Le Père parle. L’Esprit descend.

C’est vraiment lui l’Élu unique !

Oui, j’ai vu et j’atteste que c’est lui le Fils de Dieu (Jn 1,34).

Alors, fixant les yeux sur celui qui remonte des eaux

et s’en va vers le désert, poussé par l’Esprit,

pour y affronter le diable  (Mt 4,1),

Jean Baptiste proclame la Nouvelle.

La Bonne Nouvelle que des millions de voix

répercuteront à jamais dans le monde,

au terme de chaque Eucharistie :

Voici l’Agneau de Dieu

qui enlève le péché du monde (Jn 1,29.36).

Aujourd’hui, dans l’Église,

c’est la fête du Baptême du Christ.

 

*

 

Au-delà de l’événement dans sa globalité,

que nous révèlent, dans leurs détails,

les signes et les symboles

par quoi cela nous est manifesté ?

 

La première réalité symbolique est celle du Jourdain.

Un fleuve de vie, qui finit dans une mer morte !

À l’image de toute une humanité, créée pour la vie,

et que le péché enferme dans la mort (Rm 5,12).

Au cœur de la Terre promise,

en plein désert, la vie et la mort,

Tibériade et Sodome, attendent le Messie.

Entre vie et mort, nous aussi, nous guettons l’aube du salut !

 

Et voici qu’aujourd’hui, la source d’eau vive,

entrevue par Ézéchiel comme jaillissant du côté droit du Temple,

vers la Araba (47,1.8),

descend vers le Jourdain

pour le sanctifier par la régénération baptismale.

Les eaux te virent, ô Dieu, les eaux te virent et se retournèrent,

avait prophétisé le psalmiste.

Qu’as-tu, mer, à t’enfuir,

et toi, Jourdain, à retourner en arrière ?

Montagnes à sauter comme béliers

et collines comme des agneaux ?

Tremble, terre, devant la face du Maître

qui change la saline en étang

et le caillou en source (Ps 114,3.5-8).

 

Comme Josué, qui passa le premier le Jourdain,

à la tête de son peuple, à Gilgal (Jos 4,19),

et dressa en mémorial douze pierres au milieu du fleuve (4,3),

ainsi le nouveau Josué, Jésus de Nazareth,

revient en ce jour vers le Jourdain

pour introduire dans la Terre promise tout un peuple nouveau,

bientôt suivi de douze apôtres

qui seront autant de pierres vivantes

de l’Église naissante (Ac 10,34-39).

Et nous en sommes.

 

Comme Élie, qui frappa le Jourdain de son manteau

pour le traverser sans encombres,

en compagnie de son disciple Élisée (2 R 2,8),

avant d’être emporté au ciel sur un char de feu (Si 48,12),

ainsi celui qui est descendu du ciel,

le Fils de l’homme qui est au ciel (Jn 3,13),

s’enfonce aujourd’hui dans les eaux, suivi de Jean Baptiste.

Et les nuées s’ouvrent à nouveau pour dire à tous

qu’en vérité Élie est revenu en ce jour (Mc 9,13).

Le fleuve qui marquait la limite à ne pas franchir (Jos 22,25),

lui, Jésus, le franchira.

À tous les pays au-delà du Jourdain,

la Bonne Nouvelle devra être annoncée (Jn 10,40).

Terre de Zabulon et terre de Nephtali,

pays au-delà du Jourdain, Galilée des nations…

sur vous une lumière s’et levée (Mt 4,15-16).

Allez donc, de toutes les nations faites des disciples,

les baptisant au nom du Père

et du Fils et du Saint-Esprit (Mt 28,19).

 

Les eaux peuvent à leur tour faire éclater leur double symbole :

le Christ s’y enfonce et, avec lui, y ensevelit tous nos péchés,

car c’était nos péchés qu’il portait,

nos douleurs dont il était chargé (Is 53,4).

Puis il en remonte (Mt 3,18)

et l’eau vive manifeste alors en lui sa présence

telle une source jaillissant en vie éternelle (Jn 4,14).

«Ce qui se fit autrefois, au temps de Noé,

par le déluge des eaux, donnant la mort,

dit un Père de l’Église,

s’opère aujourd’hui, à l’aube des temps nouveaux,

par un déluge de grâces donnant la vie»[1].

Les eaux qui jadis ont englouti

Pharaon, l’oppresseur, et toute son armée,

emportent aujourd’hui dans leurs flots

toute la misère oppressante du monde.

Car éternel est son amour ! (Ps 136,15).

L’eau tue le mal, et on s’y plonge pour être purifié ;

et elle donne la vie, et on en remonte pour être vivifié.

 

Alors les cieux peuvent s’ouvrir

et la colombe apparaître sur la terre endormie.

Je dors mais mon cœur veille.

J’entends mon bien-aimé qui vient,

chante le Cantique de Cantiques.

Ouvre-moi, ma sœur, mon amie, ma colombe, ma parfaite.

Unique est ma colombe, unique ma parfaite.

Car ma tête est couverte de rosée et mes boucles de l’ondée.

J’ai ôté ma tunique, comment la remettrais-je ?

J’ai baigné mes pieds, comment les salirais-je ? (Ct 6,9 ; 5,2-3).

La tunique que tu as ôtée toi-même aujourd’hui,

ô Fils de Dieu, pour ton baptême dans l’eau,

d’autres te l’arracheront un jour, ô Fils de l’homme,

pour ton baptême dans les eaux de la mort.

Je dois recevoir encore un baptême

et quelle n’est pas mon angoisse

jusqu’à ce qu’il soit consommé ! (Lc 12,50).

Mais, à ce double prix, la terre sera rachetée.

La colombe du déluge rapportait-elle un rameau d’olivier

pour annoncer la paix (Gn 8,11) ?

Au jardin des Oliviers, l’oint du Saint-Esprit (Ac 10,38)

offrira sa vie pour sauver la paix.

Et cet Esprit sera remis au Père

quand tout sera accompli (Jn 19,30).

L’Esprit qui planait sur les eaux

aux jours de la première création (Gn 1,2),

plane à nouveau sur les eaux du Jourdain

pour cette nouvelle création.

Et l’homme, ainsi régénéré, retrouve par le Fils du Père

la dignité des vrais enfants de Dieu. Et nous en sommes (1 Jn 3,1).

 

Le Père alors, à son tour, fait entendre sa voix.

Voix du Seigneur sur les eaux,

voix du Seigneur sur les eaux innombrables,

chante un psaume.

Voix du Seigneur qui secoue le désert,

qui secoue le désert de Juda (Ps 29,3.8).

Dieu, nul ne l’a jamais contemplé (1 Jn 4,12),

nul n’a jamais vu sa face (Jn 1,18).

Mais, au temps du Christ, par trois fois, sa voix a retenti :

au sommet d’une haute montagne

où Jésus fut transfiguré (Mt 17,1-5) ;

au fond de la basse dépression du Jourdain

où Jésus fut baptisé (Lc 3,22) ;

et au cœur de Jérusalem, la cité du grand roi,

où Jésus fut glorifié (Jn 12,28).

Triple symbole :

Celui qui est élevé au plus haut des cieux,

est aussi descendu au plus bas de notre terre.

Il était le Premier et, pour nous, il s’est fait le dernier,

pour qu’un jour, avec lui,

nous chantions le Père au cœur de la Jérusalem d’en-haut

la cité du grand roi, qui devient ainsi libre

et aussi notre mère (Ga 4,26).

 

*

 

Frères et sœurs, oui, le Christ nous révèle

aujourd’hui au Jourdain, toute l’ampleur de son mystère.

Humilité sans fond de celui

qui vient recevoir le baptême qu’il apporte au monde.

Nudité sans honte de ce Nouvel Adam

qui rend à l’homme la joie du premier jardin.

Splendeur sans limite du Christ,

Lumière sur qui rayonne la gloire trinitaire.

Ce Jésus de Nazareth, Dieu l’a consacré par l’Esprit

et rempli de puissance, proclame l’apôtre Pierre (Ac 10,37).

Tout ce que l’Ancien Testament annonçait

est réalisé aujourd’hui.

Tout ce que la Nouvelle Alliance promet

est préfiguré en ce jour.

Et c’est pourquoi, à notre tour, héritiers de ces promesses,

nous sommes si directement concernés.

Car c’est en nous aussi que se prolonge ce mystère.

Frères, ignorez-vous que, baptisés dans le Christ Jésus,

c’est dans sa mort que, tous, nous avons été baptisés ?

Nous avons donc été ensevelis avec lui,

par le baptême dans la mort,

afin que, comme le Christ est ressuscité des morts

pour la gloire du Père,

nous vivions, nous aussi, dans une vie nouvelle (Rm 6,3-4).

 «Il a ouvert les cieux, écrit Sévère d’Antioche,

pour nous apprendre que la naissance de notre baptême est céleste

et qu’elle fait briller les baptisés

comme des étoiles dans le ciel»[2].

«Et pourquoi le ciel s’ouvre-t-il visiblement

lorsque le Christ est baptisé,

interroge saint Jean Chrysostome,

sinon pour nous apprendre que la même chose arrive,

invisiblement, quand nous sommes baptisés»[3].

«N’aie donc pas honte, Adam, de ta nudité

qui te fait fuir devant la face de Dieu.

C’est pour toi qui es nu, que je me fais nu

aujourd’hui, en me faisant baptiser»,

fait dire au Christ Romanos le Mélode[4].

 

Oui, voilà la Bonne Nouvelle pour nous tous, frères et sœurs,

en ce jour de fête : les cieux nous sont ouverts (Jn 1,51).

Et nous pouvons déjà renaître d’en –haut (Jn 3,3).

À nous aussi, l’Esprit a été donné

et nous pouvons marcher à sa lumière.

Pour nous aussi, la voix du Père a retenti

et chacun de nous sait désormais

qu’il est cet enfant bien-aimé

en qui est mis tout son amour (1 Jn 4,2).

Par le baptême, notre âme a vraiment été revêtue

d’une robe de gloire. Celle-là même du Christ.

 

Mon ami, qu’as-tu fait de ta robe nuptiale ? (Mt 22,12).

L’aurions-nous ternie ? Que sa lumière la restaure en ce jour !

L’aurions-nous salie ? Que sa grâce la lave aujourd’hui !

L’aurions-nous perdue ?

Qu’en son amour il nous la rende à cette heure !

Apportez la plus belle robe et l’en revêtez (Lc 15,22).

 

Vous tous qui avez été baptisés en Christ,

vous avez revêtu le Christ, alleluia (Ga 3,27).

 

 



[1] Romanos le Mélode, Hymne XVI, SC 110, p. 237.

Méditer la Parole

13 janvier 2008

Saint-Gervais, Paris

Frère Pierre-Marie

 

Frère Pierre-Marie

Lectures bibliques

Isaïe 42,1-4.6-7

Psaume 28

Actes 10,34-38

Matthieu 3,13-17

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