3e semaine du Temps Ordinaire - A

Appel et départ aussitôt

L’Évangile de ce jour nous invite donc à contempler
les tout premiers débuts de la vie publique du Christ Jésus.
Au-delà de leur simple narration
faite de la manière la plus sobre et la plus lapidaire,
nous percevons vite que
quelque chose d’essentiel nous est ici révélé.
Quelque chose d’essentiel sur l’attitude de Dieu
vis-à-vis de l’homme, en ce qu’elle a de plus significatif.
Et sur l’attitude de l’homme vis-à-vis de Dieu,
en ce qu’elle a de plus exemplaire.
Et cela nous rejoint, au plus profond de notre vie d’aujourd’hui.

*

Cette scène évangélique nous enseigne en effet tout d’abord
sur l’attitude du Seigneur à notre endroit.
Elle nous fait voir à l’œuvre
Celui en qui nous reconnaissons l’Envoyé du ciel.
On aurait pu s’attendre à une manifestation
d’éclat, de puissance et de majesté.
Mais voilà qu’on nous montre simplement Quelqu’un en marche !
Jésus cheminant le long de la mer de Galilée (Mt 4,18).

Toute sa vie sur terre garde la figure
de cet inlassable cheminement.
Le cheminement de Celui quia fait route vers nous
pour se faire lui-même notre route vers Dieu (Jn 14,6).
Il nous est bon de contempler ce divin pèlerinage
sur cette terre, notre terre,
que les pas de Jésus ont à jamais sanctifiée.
Bethléem, l’Égypte, Nazareth, le désert de Juda,
les bords du Jourdain et, aujourd’hui, le retour en Galilée
où Jésus vient s’établir pour un temps à Capharnaüm,
aux confins de Zabulon et de Nephtali (Mt 4,13).

Bienheureuse terre des ténèbres et du pays de l’ombre de la mort
sur laquelle, comme annoncé par le prophète Isaïe (8,23-9,1),
la lumière du Christ vient de se lever (Mt 4,15-16).
À partir du jour où le Fils de Dieu déclare
que les temps sont accomplis (Mc 1,15),
il n’aura de cesse d’aller à la rencontre des hommes.

Par son insistance sur cette réalité territoriale,
l’Évangile nous fait toucher du doigt une présence vivante.
La présence vivante du Dieu ami des hommes,
en la personne de ce Fils de Dieu
devenu pour nous le Fils de l’homme (Jn 3,13).
Il y a là comme une théologie de la géographie et de l’histoire
à travers quoi nous prenons bien la mesure
de la réalité de l’Incarnation.

Oui, Dieu a voulu, en la personne du Verbe fait chair,
établir sa demeure sur la terre des hommes (Jn 1,1-14) !
Terre foulée aux pieds par le Fils de Dieu.
Terre arpentée par les pas du Sauveur du monde.
Terre ensemencée par la Parole de Vie pour qu’elle fructifie.
Terre familière de Galilée,
de Pierre et d’André, de Jacques et de Jean,
qui va le devenir pour tous les chrétiens de l’univers
puisque c’est à partir d’elle
que l’Évangile du salut a pris son envol.

*

Mais Jésus ne s’arrête pas là.
Voici qu’il entraîne déjà ses apôtres,
ses disciples et les foules qui le suivent,
à travers toute la Galilée, la Samarie, la Judée,
puis, au-delà des frontières, vers la Transjordanie,
la Décapole, aux franges du Liban, de la Syrie… (Mt 4,23-25).

Il ira jusqu’à se laisser élever de terre pour attirer
par sa mort rédemptrice, tous les hommes à lui (Jn 12,32).
Il se laissera même ensevelir en son sein,
dans ce tombeau taillé dans le roc,
d’où il resurgira vivant, ressuscité, pour le salut du monde.

Et la course du Fils de Dieu n’aura de cesse
jusqu’aux confins de la terre
et à la fin des temps (Mt 28,20 ; Ac 1,8),
à travers les chemins de sa Parole qui illumine les cœurs ;
le partage de son eucharistie qui anime nos vies ;
l’action inlassable de sa grâce qui frappe à toutes nos portes.

En vérité, le Dieu du ciel est devenu le Dieu de la terre.
Invisible peut-être, mais combien présent !
Insensible et inaudible, oui, mais combien agissant !
Il a marché sur nos routes de la terre.
Il continue à passer par les chemins de nos vies.
Et c’est encore et toujours lui qui nous rassemble en ce jour.

*

Le Christ ne se contente pas pour autant d’arpenter la terre
pour proclamer la vérité, nous partager sa vie
et nous montrer la route du salut.
Il nous appelle et nous choisit.

Mais ici encore, nous voici grandement étonnés !
Tout homme en effet choisit normalement et librement
son maître, son conseiller, son modèle, son enseignant…
Voici qu’avec Jésus, cependant, tout change de perspective.
Ce n’est pas vous qui m’avez choisi,
mais c’est moi qui vous ai choisi et vous ai institués,
pour que vous alliez et portiez du fruit
et un fruit qui demeure (Jn 15,16).
Certes, nous adhérons sans contrainte à son appel,
et nous pouvons, à notre tour,
choisir d’être choisis, en toute liberté.
Le Christ n’a rien d’un dictateur ni d’un séducteur.
Il n’enrôle personne de force, ni ne le maintient contre son gré.
C’est pour que nous soyons libres
que le Christ nous a libérés (Ga 5,1).

Mais c’est lui qui appelle. Et il le fait sans détours.
C’est lui qui institue. Et il le fait sans partage.
C’est lui qui enseigne. : Je suis la Vérité (Jn 14,6).
C’est lui qui éclaire : Je suis la lumière du monde (8,12).
C’est lui qui conduit : Je suis la route.
C’est lui qui construit : Je bâtirai mon Église
et les puissances du mal
ne pourront rien contre elle (Mt 16,18).
Venez à ma suite
et je ferai de vous des pécheurs d’hommes (4,18).

Ne nous offusquons pas cependant car, avec l’appel,
le Seigneur nous donne toujours la grâce d’y répondre ;
jusqu’au désir vraiment ressenti de l’aimer,
de le suivre et de tout perdre pour lui.
Vingt siècles de christianisme sont là pour le démontrer :
on n’est jamais abandonné, jamais déçu, jamais esseulé,
quand on engage sa vie à la suite du Christ, en réponse à son divin appel !

*
Si telle est l’attitude de Dieu, en face de l’homme,
que dire dès lors de l’attitude de l’homme vis-à-vis de Dieu,
telle que nous pouvons la percevoir
à la lumière de l’Évangile de ce jour ?

Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle,
nous lance d’emblée le Christ Jésus (Mc 1,15),
qui ajoute aussitôt :
car le Royaume des cieux est tout proche (Mt 4,17).
Voilà le préalable !
Pour se tourner du coté du salut, de la lumière et de la vie,
il faut d’abord se détourner de leurs contraires.
Mais quelle grâce, en retour, si cela permet
d’accueillir en nous la Bonne Nouvelle du salut et de la paix,
et d’approcher par là même du Royaume des cieux !
En nous parlant de la sorte, Jésus ne nous appelle pas
à un triste renoncement mais à une plénitude d’amour.
Je vous dis cela pour que ma joie soit en vous
et que votre joie soit parfaite (Jn 15,13).

*

On comprend, à partir delà,
que Pierre et André, Jacques et Jean,
laissant là leurs filets et quittant leur père et leur barque,
l’aient suivi aussitôt (Mt 4,20-22).

Cet aussitôt, mentionné ici à deux reprises,
ne manque pas cependant de nous surprendre
et peut-être même de nous interloquer.
L’Évangile ne veut cependant pas nous faire entendre
qu’il ne serait pas bon de prendre le temps de réfléchir,
de s’arrêter pour discerner, vérifier le sens de l’appel ressenti ;
ne serait-ce que pour faire au mieux la volonté du Père.
Il n’en reste pas moins qu’il nous est bien dit
que les apôtres quittant tout pour Jésus
le suivirent aussitôt (Mt 4,20).
Au-delà de la figure de style
condensant tout le récit en quelques mots,
fondamentalement que nous faut-il entendre par là ?
Tout simplement qu’il y a une immédiateté et une totalité
du don de soi qui fait bel et bien partie
de notre marche de chrétien à la suite du Christ ?
Pourquoi cela ?

Parce que, tout d’abord, à partir du moment où nous comprenons
que Dieu nous a aimés par le don de toute sa vie,
nous pouvons ressentir le désir
de l’aimer en retour par le don de toute la nôtre.
C’es que, de toute façon, nous vivrons tous au dernier jour,
en remettant notre esprit entre ses mains,
après avoir tout quitté pour le rejoindre en sa Vie éternelle.

On ne suit pas Jésus en effet, par devoir, par calcul,
ou en esprit de sacrifice, mais par amour (Mt 9,13 ; 12,33).
Or quand l’amour est vrai et fort,
il donne tout, tout de suite et pour toujours.
Pourquoi donc ne le ferait-on pas pour un Dieu de tout amour
qui ne nous appelle que par amour
et pour le partage d’une vie d’amour ?

*

Ainsi sommes-nous ramenés par cet aussitôt
au plus beau de notre vocation humaine.
Quelle libération pour nos âmes
le jour où nous pouvons dire en effet,
quel que soit notre état de vie
(car le plus difficile n’ests pas de tout quitter mais de se quitter),
que notre oui est oui et que notre non est non (Mt 5,37).
Sinon, nous n’en finirons pas de balancer
ou de faire du sur place.
Or nous sommes faits pour avancer,
pour nous engager, pour monter !

La grandeur de notre condition humaine se situe finalement
dans cette possibilité que nous avons tous
de pouvoir dire à Dieu, en toute liberté, un oui sans partage.
Un oui non pas renvoyé sans cesse à demain,
mais vécu dès cet aujourd’hui.
Là, aussitôt, en cette heure qui devient dès lors
celle d’une mise en route,
sans regard en arrière (Lc 9,62 ; Ph3,1).
pour ne plus faire qu’un avec le Christ
et tout vivre par lui et en lui.

Comment pourrait-on regretter de s’être donné
à un Dieu qui nous comble
du centuple en cette vie déjà (Mc 10,30)
en grâces de paix, de lumière, d’amour et de joie,
en nous faisant cohéritiers avec le Christ
d’un Royaume de gloire (Rm 8,17 ; Jn 17,25) ?

Méditer la Parole

27 janvier 2008

Saint-Gervais, Paris

Frère Pierre-Marie

 

Frère Pierre-Marie

Lectures bibliques

Isaïe 8,23-9,3

Psaume 26

1 Corinthiens 1,10-17

Matthieu 4,12-23

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