1e semaine de Carême - A

Frères et sœurs,

 

En ce début de carême, nous voilà lancés ensembles pour un chemin de quarante jours, une longue et belle marche vers Pâques, la fête de la vie et de notre salut.

 

Nous voilà en marche à travers le désert du renoncement, de la prière et de la charité, et dans l'écoute attentive de la Parole de Dieu. Le peuple hébreu, après avoir été libéré de l'esclavage en Égypte, marcha quarante ans dans le désert jusqu'à la Terre Promise ; de même notre marche vers Pâques nous invite à un passage radical : il nous faut parcourir le chemin qui fait passer du vieil homme à l'homme nouveau, du vieil Adam pécheur à l'homme debout, vainqueur en Christ, du mal et de la mort. Ce chemin passe par l'expérience de la tentation.

 

Ne pensons pas trop vite que la tentation soit la pire des choses qui puisse nous arriver. Car pour faire l'expérience de la victoire, il faut d'abord accepter de partir au combat !

 

Aujourd'hui, les textes qui nous sont proposés annoncent clairement la couleur : l'adversaire est là. Celui des origines, le serpent du récit de la Genèse, le tentateur qui affronte Jésus au désert. Laissons-nous conduire par ces textes dans une connaissance approfondie du mystère du Christ vainqueur du mal et du péché.

 

Le livre de la Genèse veut expliquer l'irruption du mal dans l'histoire de l'humanité. C'est le récit de la tentation d'Adam et Ève et de leur chute. Le plus important à considérer est d'abord que Dieu a créé l'homme et la femme dans une relation d'amitié avec lui. Il y met même toute sa tendresse de Créateur pour leur donner tout ce qui est possible afin qu'ils soient proches de Lui. Et le don suprême qu'il leur fait, ce don indissociable de son amour pour l'humanité, c'est celui de la liberté. Un être qui aurait été programmé exclusivement pour le bien ne serait pas libre ; sa relation à Dieu ne serait plus de l'ordre de l'amour. Ce faisant, l'homme est libre de choisir entre le bien et le mal ; autrement exprimé, il est libre de choisir Dieu ou de le rejeter. Cette liberté est une des faces de l'amour : l'amour choisit d'aimer ; s'il y était contraint, ça ne serait plus l'amour.

 

Adam et Ève sont donc tentés. Ils passent par le creuset de l'amour : le Créateur leur a donné la liberté pour qu'ils puissent choisir de l'aimer. Mais le serpent, l'expert en fourberie et le père du mensonge, leur fait miroiter une situation meilleure : «Si vous mangez du fruit, vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal». La tentation d'être comme Dieu est bien le mensonge par excellence ! Car c'est la négation de l'amour. Celui qui désire prendre la place de l'autre n'aime déjà plus : il ne pense qu'à son profit en vue de son emprise personnelle. C'est une perversion de l'essence même de l'être humain qui est fait pour aimer. Adam et Ève ont cru que la connaissance non seulement du bien mais aussi du mal les rendrait semblables à Dieu. Or qui veut explorer les secrets du mal perd en même temps le goût et la connaissance du bien, qui est Dieu. Et parce que le bien est la vérité et le mal le mensonge, l'homme qui pèche tombe dans une profonde ignorance. Adam et Ève ont été tentés, et ils ont succombé à la tentation. Leur chute les a rendus esclaves du mal. «Leurs yeux s'ouvrirent, et ils virent qu'ils étaient nus» ; ils découvrirent leur faiblesse en même temps qu'ils se coupèrent de Dieu qui seul pouvait les protéger. Leur condition, maintenant, c'est l'esclavage du mal, du péché et de la mort.

 

L'évangile nous présente un autre récit de tentation : celle de Jésus. Après la tentation d'Adam et Ève, le Paradis devient un désert produisant des ronces. Avec la tentation de Jésus, le désert est transformé en Paradis peuplé d'anges. Entre ces deux tentations, toute l'humanité se déploie ; et Paul, dans la deuxième lecture nous en donne la clé : «Par la désobéissance d'un seul homme, Adam, la mort est entrée dans le monde ; de même, par l'obéissance d'un seul, le nouvel Adam, tous les hommes reçoivent la justification qui donne la vie.» Reprendre à neuf le chemin d'Adam, c'était pour Jésus endosser toute la fragilité humaine dans laquelle l'humanité était maintenant plongée. Aussi, Jésus devait être à son tour soumis à la tentation.

 

«Alors Jésus fut conduit au désert par l'Esprit pour être tenté par le démon.» C'est l'Esprit Saint qui conduit Jésus pour être tenté : sa tentation est d'abord une obéissance à Dieu ; Jésus est envoyé pour combattre, en vue de la victoire qui doit nous sauver.

 

Ne pensons pas que cette victoire soit gagnée d'avance ; ne croyons pas, dans la mesure où Jésus est le Fils de Dieu, que ce combat a été une simple formalité. Si telle avait été le cas, la victoire de Jésus ne nous servirait à rien. Non, Jésus, s'il est Dieu, est aussi totalement homme, avec les faiblesses et les limites qui le caractérise. Il a pris sur lui les séquelles du péché de l'homme, et il subit bien plus que nous le déchirement cruel entre cette connivence avec le péché, qu'il assume comme tout homme, et un amour dont il est le seul à comprendre pleinement les exigences. Précisément parce qu'il est homme et Dieu, la tentation de Jésus est vécue avec une ampleur qui récapitule toutes les tentations humaines possibles. Déjà, au désert, Jésus, assumant ce péché dont il est innocent, commence à expérimenter la déchirure qui atteindra son paroxysme à Gethsémani et à la Croix.

 

Reprenons le fil de l'évangile : Jésus vient d'être baptisé par Jean ; il vient d'entendre la voix du Père qui disait : «Celui-ci est mon Fils bien-aimé ; en lui j'ai mis tout mon amour» (Mt 3,17). Il est conduit au désert pour refaire l'expérience d'Israël, dans la faim, la soif, la fatigue. Et le tentateur s'approche de lui en disant : «Si tu es le Fils de Dieu...» Satan va chercher à insinuer le mensonge entre la conscience qu'a Jésus d'être le Fils de Dieu, et ce qu'il éprouve à ce moment, c'est-à-dire la faim, la faiblesse physique et la vulnérabilité. Si tu es le Fils de Dieu, tu n'as pas le droit d'être ainsi affamé ; tu ne peux pas rester perdu dans ce désert ; tu n'as pas le droit de rester faible et sans pouvoir. Si tu es le Fils de Dieu, agis comme Fils de Dieu et montre ta puissance !

 

Or Jésus est Fils de Dieu en tant qu'il réalise la volonté du Père ; et la mission qu'il a reçu, c'est de prendre en toute soumission la condition d'homme, la faiblesse de l'homme. Parce qu'il est Fils de Dieu, il doit d'abord être totalement homme. Et comme fils de l'homme, il se range du côté de l'homme pauvre, faible et abandonné ; pour affronter le diable, il ne revendique que les moyens dont disposait Israël au désert : face à la faim, il ne réclame pas la manne mais la Parole de Dieu ; devant le silence de Dieu, il ne réclame pas de prodige, mais il choisit l'humble confiance ; devant l'idolâtrie, il renonce à la séduction du pouvoir pour adorer Dieu seul dans le dénuement. En vertu d'une authentique liberté humaine, Jésus traverse la tentation en choisissant le bien et la faiblesse, en restant en tout fidèle à Dieu. De cette obéissance jaillit une puissance de salut insoupçonnée : car sa victoire sur la tentation, obtenue dans la faiblesse de notre condition d'homme, nous ouvre le chemin où nous pouvons dorénavant passer nous aussi. Jésus résiste au tentateur et sa victoire devient notre victoire. Cet événement devient le prémisse de la grande victoire de Pâques : tout pouvoir lui sera alors donné au ciel et sur la terre (cf. Mt 28,18), et il le recevra des mains du Père quand Celui-ci le relèvera de la mort et lui remettra sa propre gloire. Voilà pourquoi, au début de notre chemin qui nous conduit vers Pâques, il nous faut commencer par contempler Jésus au désert, vainqueur face à la tentation.

 

C'est bien ce que nous répète Paul par cinq fois, dans la deuxième lecture : le péché et le mal qui asservissaient l'humanité sont surpassés par l'obéissance du Christ. Et l'obéissance parfaite d'un seul a une telle force qu'elle procure à tous la justification. Devant Dieu, le Fils Unique, dans sa victoire, ne se présente pas comme un homme privé : il représente la totalité des hommes ! Non pas que l'acte du Christ rende automatiquement juste chacun de nous ; mais en vertu de la résistance du Christ à la tentation, tout homme est désormais libéré de l'esclave du péché. En Jésus, tout homme reçoit en don la grâce de la justice ; il retrouve, par grâce, la liberté de se décider pour cette justice. Tout homme retrouve en quelque sorte la capacité originelle d'aimer et de se décider pour Dieu et pour son prochain.

 

Frères et sœurs, rendons grâce pour notre Seigneur Jésus-Christ ! Il n'a pas dénigré notre condition de faiblesse ; mais il l'a endossé pour le combat contre le mal, et il a vaincu. Sa victoire est notre victoire, et son amour peut devenir notre amour. Tout au long de ce carême, avant même d'essayer d'imiter le Christ dans son combat contre le mal, commençons par nous appuyer sur sa victoire. Il nous invite à le suivre, à marcher derrière lui et à l'aimer de tout notre cœur. Et comme il nous faut nous aussi affronter le mal dans nos vies, comme il nous faut aussi marcher au désert y étant conduit par l'Esprit, regardons notre faiblesse comme notre bouclier, et la force pascale de Jésus comme notre arme la plus sûre. Ne nous épuisons pas à essayer de faire ce qu'il a déjà fait pour nous ! Ne nous laissons pas tenter à être comme Dieu. Qu'il nous suffise d'être disciple de Jésus en marchant à sa suite en pleine confiance. Là où nous sommes faibles, en Jésus, nous sommes forts (cf. 2 Co 12,10). Face à la tentation, nous appuyant sur Jésus seul, sa victoire est notre assurance, son obéissance nous a recouvré notre liberté, sa grâce nous relève et nous fait passer là où lui nous a ouvert le chemin.

 

Méditer la Parole

10 février 2008

Sainte Marie-Madeleine, Vézelay

Frère Grégoire

 

Frère Grégoire

Lectures bibliques

Genèse 2,7-3,7

Psaume 50

Romains 5,12-19

Matthieu 4,1-11

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