Dimanche des Rameaux - A

Le triple cri poussé au Calvaire

Une fois de plus, nous voici, là, comme Marie de Magdala
et l’autre Marie, assises en face du sépulcre (Mt 27,61),
avec, au creux de l’âme, un inconsolable « pourquoi ? »
Tout pourrait nous donner à penser
que nous avons commis l’irréparable.
Pourtant, aussi touché que soit notre cœur,
nous ne sommes pas portés à désespérer.
Car alors, pourquoi revenir, chaque année,
à méditer ce terrible mystère, s’il ne débouchait
que sur le vide d’un froid silence ?

Certes, nous sentons bien le risque ou la vanité
qu’il pourrait y avoir à prononcer des paroles
quand la Parole se tait.
Mais, justement, en arrêtant de parler
du fait de sa mort sur la croix,
le Christ Verbe de Dieu nous appelle à devenir ses témoins
et les messagers de son Évangile du salut.
Ce qui remonte pourtant du plus bas
de cet enfoncement de Jésus dans la mort
n’est pas une désolation,
mais la proclamation d’une Bonne Nouvelle,
celle de la Rédemption de l’homme.

                      * *

Trois grands cris viennent de résonner
au terme de cette Passion rédemptrice.
Celui de Jésus sur la croix, remettant au Père son Esprit (27,50).
Celui de la création,
soudain bouleversée en ses entrailles (27,51-52).
Et celui du centurion,
reconnaissant en Jésus le Fils de Dieu (27,53-54).
Laissons-nous guider par eux
vers la contemplation de son admirable lumière.

                       *

Le cri de Jésus, à l’heure où s’achève sa vie terrestre,
n’est pas un cri de désespoir ni de terreur.
C’est le cri d’amour du Fils bien-aimé
à l’adresse du Père des miséricordes (2 Co 2,3).
Le cui libérateur du Fils remontant,
dans la gloire de l’Esprit Saint, vers la gloire du ciel.
Père, l’heure est venue,
glorifie ton Fils pour que ton Fils te glorifie.
J’ai achevé l’œuvre que tu m’avais donnée à faire.
Maintenant, Père, glorifie-moi
de la gloire que j’avais auprès de toi (Jn 17,1.4-5).
Tout a été dit et révélé.
Jésus s’est fait en tout semblable à nous (Ph 2,7).
Devenu le grand prêtre compatissant,
il peut venir en aide à ceux qui sont éprouvés (He 2,17-18).
Ses paroles, ses signes, ses œuvres
nous conduisent vers la vérité tout entière.
Tout est accompli (Jn 16,13 ; 19,30).
La plus belle preuve d’amour de Dieu pour les hommes
vient d’être donnée à la face du monde (Jn 15,13 ; Rm 5,8).

Désormais le plus perdu, le plus désespéré des hommes,
par en bas peut se sentir relevé.
Dans la folie de son amour,
Jésus a pris sur lui le poids de toutes nos fautes (1 Co 1,21 ; 1 P 2,21-25).
Il s’est chargé de toutes nos afflictions.
En subissant, ou plutôt en vivant librement notre mort humaine,
il l’a consumée au feu de sa divinité.

Incroyable retournement des choses !
La mort qui marquait la sombre fin de notre existence ici-bas
devient pour nous le porche du Paradis,
le seuil de la Maison du Père.
«Heureuse faute d’Adam qui nous vaut un tel rédempteur !»

Le grand cri,
poussé à deux reprises par Jésus sur la croix (Mt 27,46.50)
est donc, tout à la fois, l’écho affligé
de toutes les souffrances de l’humanité
concentrées en la personne
du premier-né d’entre les morts (Col 1,18)
– et Jésus le fait sien dans le pire des supplices qui soit –
et le cri de victoire du Fils de Dieu,
le premier-né de toute créature (1,15)
qui s’est fait homme pour nous faire devenir Dieu.
Ma vie, nul ne la prend, car c’est moi qui la donne.
J’ai le pouvoir de la donner
et le pouvoir de la reprendre (Jn 10,18).

Père, je remets mon Esprit entre tes mains.
Puissent nos âmes être déjà éclairées
à la lumière de ce grand cri (Lc 23,46).

                       *

Le cri de la création retentit aussitôt, comme en écho
au cri de Celui qui,
non content d’être le Rédempteur de l’homme,
est aussi le créateur du monde (Jn 1,3). Souvenons-nous :
l’homme étant le roi de la création, placé à son sommet,
chargé d’emplir, de soumettre et de gouverner la terre (Gn 1,28),
son péché a nécessairement rejailli sur ce monde créé (3,18 ; 9,1s).

Voilà pourquoi l’apôtre Paul nous dit que jusqu’à ce jour,
toute la création gémit en travail d’enfantement,
en attente elle aussi, de sa part de rédemption (Rm 8,22-23).
Nous venons d’en entendre comme la clameur :
Le voile du Temple se déchire. La terre tremble.
Les rochers se brisent. Les tombeaux s’ouvrent.
Des saints trépassés ressuscitent.
Une vie d’au-delà envahit la Ville sainte (Mt 27,31-32).
Certes nous sommes là dans le langage des théophanies,
c’est-à-dire des manifestations divines
propres au Premier Testament.
Mais, justement, c’est bien de cela
qu’il s’agit en ce jour du salut du monde !

La création telle que nous la connaissons
n’est pas celle que Dieu a créée.
Mais celle que Dieu est venu racheter.
Dans le commencement, nous dit la Bible,
c’est-à-dire dans l’intention première du Créateur,
tout était bon et même pour l’homme, c’était très bon (Gn 1).
Nous ne savons que trop combien, par suite du péché,
tant d’épreuves peuvent peser sur notre terre.
Or c’est dans ce monde d’ici-bas, et au plus bas,
que Jésus est venu, descendu (Ep 4,9-10),
pour porter, concentrer en sa personne, ses maux et ses peines.
Et parce que ce monde porte la marque, la blessure
de tant de violences, de solitudes, de fausses accusations,
d’injustes condamnations, de tortures et de mises à mort,
il a voulu librement subir pour nous, par pur amour, la passion.
Jusqu’à en ressentir en son âme
une tristesse à en mourir (Mt 26,48).

Oui, la Passion du Christ est le décalque
de tous les drames de l’humanité.
Mais, par là même, elle a fait jaillir
l’espérance d’un monde nouveau.
D’une re-création nouvelle !
Le voile du Temple peut se déchirer du haut en bas.
Désormais la grâce de Dieu envahit la terre entière.
La terre peut trembler. Voici que nous sont annoncés
des cieux nouveaux et une terre nouvelle
où la justice habitera (2 P 3,13).
Les rochers peuvent se fendre.
Du côté transpercé du Christ,
Roc de notre foi, jaillit l’eau et le sang de la vie nouvelle.
Les tombeaux peuvent s’ouvrir. Celui du Christ est vide.
La mort ne nous retiendra plus pour toujours (Rm 6,8-14).
Des saints ressuscités ont marché dans la Ville sainte.
Prémices de ce que nous serons dans la Jérusalem céleste
où le Christ, Agneau de Dieu, sera notre Lumière éternelle.

Saint Paul n’hésite plus à le proclamer :
Il s’agit de devenir une créature nouvelle ! (2 Co 5,18 ; Ga 6,15).
Son Royaume n’est pas de ce monde (Jn 8,22 ; 18,31).
La création qui déjà chantait la gloire de Dieu (Ps 19,1-3)
peut tressaillir d’allégresse en participant à sa manière
à la rédemption du Christ qui désormais est,
non seulement tout en tous, mais tout en tous (1 Co 15,28 ; Col 3,11).

                       *

Le cri du centurion peut enfin retentir à son tour (Mt 27,54).
C’est le cri d’un païen en qui tout homme peut se retrouver.
C’est le cri d’un témoin privilégié
en qui tout chrétien peut se reconnaître.
Et c’est de sa bouche que jaillit
la plus belle profession de foi de l’Évangile.
Une profession de foi
proclamée au pied de la croix du Rédempteur de l’homme,
à l’heure où celui-ci donne sa vie, une fois pour toutes (Rm 6,10).

Que s’est-il passé dans l’âme de ce chef militaire ?
Nous pouvons l’imaginer sans peine,
ayant entendu ce qui vient de nous  être lu.
Il a vu venir Jésus, enchaîné, dans le Prétoire
et il a été saisi par le calme, la dignité de ce prisonnier,
tellement en contraste avec la hargne de ses accusateurs.
Il a été surpris, interloqué, révolté peut-être,
en voyant les vociférations de la foule réclamant contre lui
la libération de Barabbas dont il savait, plus que d’autres,
que c’était un brigand (Jn 18,40).
Il a vu avec quel courage Jésus s’est comporté sous le fouet
et face aux sarcasmes et aux cruautés des soldats.
Il l’a suivi sur le chemin conduisant au Calvaire
et a vu comment il a librement étendu ses bras sur la croix.
Son regard a croisé le regard de Jésus.
Il a vu Marie sa mère s’approcher, en silence, à ses pieds.
Il a entendu les sept paroles du Christ en croix,
tantôt hurlées, tantôt murmurées.
Il a vu la nuit tomber soudain en plein midi.
Alors à la vue du séisme et de ce qui se passait,
il a crié à la face du monde :
Vraiment cet homme était le Fils de Dieu (Mc 15,39).
Et son cri, en ce dimanche de la Passion,
retentit sur la surface de la terre !

Frères et sœurs, ce centurion sans nom porte tous nos noms.
Nous aussi aujourd’hui, comme lui, nous regardons le crucifié.
Fixant les yeux sur le chef de notre foi
qui la mène à la perfection,
Jésus qui, au lieu de la joie qui lui était promise,
endura une croix dont il méprisait l’infamie (He 12,2).
Nous contemplons le transpercé (Jn 19,37).

Que ce cri d’un païen,
devenu en quelque sorte le premier chrétien,
soit le nôtre en ce jour
puisqu’en ce Fils de l’homme
nous reconnaissons le Fils de Dieu !

                      * *

Il s’agit à présent, non seulement
de devenir un homme nouveau,
de participer à la re-création d’un monde nouveau,
mais d’entrer aussi dans une vie nouvelle.

Ne cherchons plus parmi les morts
Celui qui est toujours vivant !

 

Méditer la Parole

16 mars 2008

Saint-Gervais, Paris

Frère Pierre-Marie

 

Frère Pierre-Marie

Lectures bibliques

Isaïe 50,4-7

Psaume 21

Philippiens 2,6-11

Matthieu 26,14-75 ; 27,1-66

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